Il est tombé un matin de juin 1944, fusillé au bord d'un champ près de Lyon, en criant « Vive la France ». Plus de quatre-vingts ans plus tard, Marc Bloch entre au Panthéon. Mardi soir, lors d'une cérémonie ouverte au public, Emmanuel Macron a fait remonter la rue Soufflot le cercueil de l'historien — et celui de son épouse, Simonne, à la demande de la famille —, jusqu'au temple des grands hommes de la République.
Les cercueils sont vides, ou presque. Les descendants ont souhaité que le corps de l'historien continue de reposer dans un village de la Creuse ; celui de Simonne, morte à Lyon sous un faux nom à l'été 1944, n'a jamais été retrouvé. À la place, des objets : des médailles, des photos, des lettres, et le testament spirituel que Marc Bloch avait rédigé en 1941. Sixième panthéonisation du double quinquennat de M. Macron, après Simone Veil, Maurice Genevoix, Joséphine Baker, Missak Manouchian et Robert Badinter, l'hommage referme un long compagnonnage : l'historien est une référence que le chef de l'État cite volontiers.
L'historien qui a réinventé son métier
Avant d'être un héros, Marc Bloch fut un savant. Né en 1886, fils d'un historien, issu d'une famille juive alsacienne et républicaine, médiéviste de formation, il cofonde en 1929, avec Lucien Febvre, la revue des Annales d'histoire économique et sociale. Le geste est une révolution : arracher l'histoire au récit des rois et des batailles pour l'ouvrir à l'économie, à la sociologie, à l'anthropologie, à la vie concrète des sociétés. Dans Les Rois thaumaturges, il étudie la croyance au pouvoir guérisseur des souverains ; ailleurs, il dissèque la propagation des rumeurs, sujet d'une résonance très actuelle. Son œuvre a formé des générations d'historiens.
Le savant entré en résistance
La guerre a fait le reste. Mobilisé en 1914, il l'est de nouveau, à sa demande, en 1939. Victime des lois antisémites de Vichy, écarté de l'université, il aurait pu se taire ; il choisit l'inverse. En 1940, à chaud, il écrit L'Étrange défaite, analyse implacable de l'effondrement français qu'il impute moins à l'ennemi qu'au « conformisme » d'une nation « endormie » et à la démission d'une partie de ses élites. Puis il bascule dans la clandestinité, à Lyon, au sein du mouvement Franc-Tireur. Arrêté le 8 mars 1944, torturé par la Gestapo, il est exécuté le 16 juin.
C'est cette « rencontre entre le courage et la modération », selon l'historien Patrick Boucheron, que la République a choisi d'honorer : un intellectuel engagé par ses recherches, mais encarté dans aucun parti. M. Macron a salué « à la fois le héros, le combattant de la Résistance, l'intellectuel engagé et républicain, le professeur historien, et la conscience ». L'Élysée met en avant son rapport à la « vérité historique » à l'heure où « le révisionnisme » prospère, et son refus du « repli identitaire ».
Une cérémonie sous tension politique
Car l'hommage n'est pas sans arrière-pensées. La famille de l'historien, rappelant son engagement « profondément antinationaliste », avait demandé que l'extrême droite soit tenue à l'écart. Marine Le Pen, dont la situation politique et judiciaire nourrit déjà l'actualité, n'est pas venue — comme elle s'en était abstenue pour Robert Badinter. Les proches de Marc Bloch ont aussi mis en garde contre toute « récupération communautaire » de ce « juif athée » qui, écrivent-ils, « n'avait foi qu'en une seule idée, la République ».
Un conseiller de l'Élysée n'exclut pas une dernière panthéonisation avant la fin du quinquennat, en 2027 ; le nom de Samuel Paty, professeur assassiné en 2020, circule déjà. En attendant, c'est un professeur d'histoire qui rejoint les grands hommes de la nation : celui qui, dans la débâcle de 1940, avait cherché non pas un coupable, mais une explication.











