Un chapeau posé sur un cercueil, un grand portrait souriant en fond, et un président qui lance « Merci Edgar ». Le 3 juin 2026, la France a rendu un hommage national, aux Invalides, à Edgar Morin, mort à 104 ans quelques jours plus tôt. Sociologue, philosophe, résistant, il aura traversé le siècle en refusant, selon les mots d'Emmanuel Macron, « la vérité d'un seul camp ». Retour sur un parcours hors norme et sur une œuvre qui a cherché à penser la complexité du monde.
Qui était Edgar Morin
De son vrai nom Edgar Nahoum, il naît le 8 juillet 1921 à Paris, dans une famille juive séfarade originaire de Salonique, en Grèce, émigrée en France. Enfant de Ménilmontant, quartier populaire de l'est parisien, il grandit dans un milieu d'« enseignement laïque », selon la formule reprise par le chef de l'État, « vibrant de son identité de Français juif, traqué, opprimé ».
En 1941, en pleine Occupation, il rejoint le Parti communiste et entre dans la Résistance sous le pseudonyme de Morin — celui qu'il gardera toute sa vie. La guerre, la clandestinité et l'expérience de la barbarie marqueront durablement sa réflexion. Encore soldat après 1945, il s'établit un temps en Allemagne pour comprendre, écrira-t-il, « comment la barbarie fut enfantée par la civilisation ».
La « pensée complexe » et « La Méthode »
C'est l'idée à laquelle son nom reste attaché. Edgar Morin a défendu une « pensée complexe », refusant de découper le savoir en disciplines étanches pour saisir les phénomènes dans leurs liens et leurs contradictions. Son œuvre, très diverse et connue bien au-delà de la France, se voulait une réflexion sur l'Homme à partir des données de la science.
Son grand œuvre porte un titre simple, « La Méthode », publié en six volumes entre 1977 et 2004. Il y articule la biologie, l'anthropologie, la philosophie et la théorie de la connaissance. Cette ambition de relier les savoirs irrigue aujourd'hui les débats sur la science, l'écologie ou l'intelligence artificielle et la place de l'humain. Docteur honoris causa de trente-huit universités étrangères, Morin a écrit des dizaines d'ouvrages tout au long de sa vie.
Du communisme au refus des dogmes
Son rapport au communisme résume sa trajectoire intellectuelle. Entré au PCF par la Résistance, il en est exclu, et raconte cette rupture dans « Autocritique » (1959), où il revient sur ses propres aveuglements face au stalinisme. « Il avait appris à penser contre les apparences, contre les écoles, parfois contre lui-même », a résumé Emmanuel Macron.
Cet esprit de contradiction le porte sur tous les fronts du débat. Edgar Morin fut l'un des fondateurs du comité des intellectuels contre la guerre d'Algérie. Pour lui, rappelle le chef de l'État, « l'engagement ne pouvait être l'embrigadement », et « la vérité ne résultait jamais d'un seul camp, d'un seul dogme ».
Le chercheur qui a ausculté la société française
Devenu chercheur au CNRS, Morin observe la France qui change. En 1969, « La Rumeur d'Orléans » dissèque une rumeur antisémite — l'accusation, sans fondement, de disparitions de jeunes femmes dans des boutiques — et met au jour les « emballements », les « croyances » et les « lâchetés » qui nourrissent ces poussées de fièvre collective. Un travail qui éclaire encore les mécanismes de la rumeur à l'ère des réseaux sociaux.
Il saisit aussi l'émergence de la génération yéyé née après la guerre, l'avènement d'une « nouvelle culture de masse » et la « fin de la société rurale ». Après la chute du mur de Berlin en 1989, il observe comment « le modèle occidental entrait en crise au moment de sa victoire », entre crise écologique, retour du fondamentalisme religieux et, déjà, retour de la guerre en Europe. L'écologie, thème qui lui tenait à cœur, traverse plusieurs de ses livres.
Un intellectuel engagé jusqu'au bout
Malgré son très grand âge, Edgar Morin est resté présent et écouté dans le débat intellectuel jusqu'à ses dernières années. Farouche défenseur de la cause palestinienne, il n'a jamais cessé de prendre position, au risque de la polémique. Sa dernière épouse, la philosophe marocaine Sabah Abouessalam, était à ses côtés lors de l'hommage national.
Son optimisme tenace, malgré les catastrophes du siècle qu'il avait traversées, restait sa marque. « L'avenir était promis au chaos si l'on cédait à l'accablement ou à l'inaction », a rappelé Emmanuel Macron, citant la conviction du philosophe selon laquelle il fallait résister au pire sans renoncer à l'espérance.
L'hommage national aux Invalides
La cérémonie s'est tenue dans la cour sud du Dôme des Invalides — et non la cour d'honneur, en raison de travaux. Le cercueil, surmonté de l'emblématique chapeau du sociologue, est entré au pas du tambour ; après l'éloge funèbre présidentiel ont retenti la sonnerie « Aux Morts », une minute de silence, puis « La Marseillaise ».
Autour de Sabah Abouessalam s'étaient réunies de nombreuses personnalités : l'ancien président François Hollande, le Premier ministre Sébastien Lecornu et plusieurs de ses prédécesseurs — Laurent Fabius, Dominique de Villepin, Manuel Valls, Bernard Cazeneuve, Élisabeth Borne —, le sociologue Jean Viard, l'historien Pascal Ory, ou encore le chef du gouvernement marocain Aziz Akhannouch. « Cette énergie française, généreuse, ambitieuse, universelle, va continuer de renaître », a conclu le président. Edgar Morin laisse une œuvre qui invite, plus que jamais, à penser le monde dans sa complexité.











