Un château classé transformé en parc immersif
Perché sur son éperon rocheux à une cinquantaine de kilomètres de Marseille, le château millénaire de La Barben a rouvert début avril pour la cinquième saison du Rocher Mistral. Pour une vingtaine d'euros, le parc propose une déambulation immersive — effets spéciaux, jeux d'eau, spectacles nocturnes — à travers le château fort et ses jardins à la française. « Le Rocher Mistral est un parc culturel qui célèbre la Provence », résume son directeur, Paulin Reynard.
Le lieu met en scène des pans de l'histoire locale : les aventures de Claude Forbin, noble et corsaire au service de Louis XIV, la révolte paysanne des Cascaveous qui secoua Aix-en-Provence au XVIIe siècle, ou l'épopée des moines bâtisseurs de l'abbaye Saint-Victor de Marseille. Sur place, le public suit. « Je ne me souviens pas que beaucoup de monde se précipitait pour visiter le château quand c'était un amas de vieilles pierres dans lequel il pleuvait », glisse Jean-Marc Vincenti, retraité aixois venu avec ses petits-enfants. Les faits sont « romancés », reconnaît-il, mais « l'essentiel est de faire vivre le château ».
Pourquoi la mairie et la DRAC attaquent le Rocher Mistral
Le château est un monument classé : chaque aménagement y est soumis à autorisation. « Tout a été fait sans autorisation, et aujourd'hui la justice les rattrape », tranche Franck Santos, maire sans étiquette de La Barben — paisible village de 800 âmes — et partie civile au dossier. L'édile a refusé toutes les autorisations de travaux, estimant que le projet ne respectait ni les règles d'urbanisme, ni celles de sécurité, ni la protection de l'environnement.
La préfecture des Bouches-du-Rhône a confirmé à l'AFP que des « travaux infractionnels dégradant le monument et ses abords » avaient été constatés par la direction régionale des affaires culturelles (DRAC) dès 2021. L'association France Nature Environnement et les anciens propriétaires du château se sont eux aussi élevés contre les aménagements.
Le parc, lui, conteste l'ampleur des griefs. Son directeur affirme que « 99,5 % » des infractions relevées ont depuis été régularisées, et défend des spectacles qui « font vivre » un monument longtemps laissé à l'abandon.
L'environnement et les chauves-souris dans la balance
Le volet écologique pèse lui aussi. Le Conseil national de la protection de la nature a rendu un avis défavorable, en raison notamment de l'impact du projet sur des espèces protégées — dont des chauves-souris. Concilier l'accueil de dizaines de milliers de visiteurs et la préservation d'un site classé reste l'un des nœuds du litige.
Vianney d'Alançon, du bijou religieux au patrimoine
Le parc est l'œuvre de Vianney d'Alançon, entrepreneur de 40 ans, qui a fait fortune avec Laudate, une marque de bijouterie religieuse, avant de se reconvertir dans la restauration de sites historiques et les spectacles immersifs. Avant La Barben, il avait déjà transformé le château de Saint-Vidal, en Haute-Loire. Il dirige par ailleurs l'École supérieure de journalisme (ESJ) de Paris, rachetée notamment par des milliardaires conservateurs, dont Vincent Bolloré et le groupe Dassault.
Cette proximité idéologique, le directeur du parc la balaie : « Aujourd'hui, en France, dès qu'on parle de culture régionale, on est étiqueté. C'est une erreur de vouloir politiser le projet. » Vianney d'Alançon, lui, dit vouloir « protéger et défendre le patrimoine matériel et immatériel ». En 2025, ses deux châteaux ont été la cible de dégradations, dont une inscription « Ni facho, ni catho, ni château » qu'il a imputée à l'« ultragauche ». Le contentieux judiciaire, lui, ne porte pas sur ces engagements : il se joue sur le terrain de l'urbanisme et de l'environnement.
Une relecture contestée de l'histoire provençale
Au-delà de l'urbanisme, certains détracteurs dénoncent une vision partiale de l'histoire régionale. « Les historiens disent que la culture et les histoires racontées dans le château ne correspondent pas forcément à ce qui devrait être fait au regard de l'histoire et de la culture provençales », rapporte le maire, sans s'y attarder. Le rapprochement avec le Puy du Fou revient souvent ; Paulin Reynard réfute toute volonté de créer un « Puy du Fou provençal ».
Ce que la cour d'appel d'Aix doit trancher
En première instance, en 2024, la société Rocher Mistral et son propriétaire ont été condamnés à 80 000 euros d'amende pour diverses infractions au code de l'urbanisme, assortis d'une obligation de remise en état du site et de la démolition de plusieurs ouvrages.
La décision de la cour d'appel d'Aix-en-Provence, attendue mercredi 27 mai, pourrait sceller l'avenir du site — d'une simple mise en conformité à la démolition d'ouvrages. Le maire, lui, espère surtout qu'elle forcera les deux camps à « se remettre autour de la table ». Reste une question que le tribunal ne tranchera pas : jusqu'où peut-on transformer un monument classé pour le faire revivre ?











