Huit plaintes pour violences sexuelles entre les mains de la justice
Patrick Bruel doit lancer le 16 juin une tournée pour les 35 ans de son album phare. À la même date, huit plaintes pour violences sexuelles le visent devant la justice française, regroupées pour l'essentiel au parquet de Nanterre — et le compte n'est pas arrêté. Deux femmes ont déposé plainte avec constitution de partie civile à la mi-mai, l'avocate de l'animatrice Flavie Flament en a annoncé d'autres. Au-delà des procédures pénales, plus d'une trentaine de femmes ont témoigné.
Les qualifications sont variées : viol, agression sexuelle, harcèlement. Trois dossiers, ouverts d'abord à Paris, portent sur des faits dénoncés en 1997 à Acapulco, en 2000 à Monaco et en 2008 à Metz. Au 20 mai, quatre enquêtes pour viols étaient ouvertes en France et une enquête judiciaire en Belgique, pour agression sexuelle. Le chanteur, 67 ans, conteste l'ensemble des accusations.
Le regroupement des plaintes au parquet de Nanterre
Le 18 mai, la procureure de la République de Paris, Laure Beccuau, a annoncé que les plaintes seraient « a priori » regroupées au parquet de Nanterre, compétent en raison du domicile de Patrick Bruel. La majorité y sont déjà centralisées ; la plainte déposée à Paris par Flavie Flament doit y être transmise. Le même jour, Nanterre a rouvert une enquête classée précédemment, élargissant le champ des investigations.
Le parquet de Saint-Malo est lui aussi saisi, pour des faits situés dans sa région. En Belgique, une enquête judiciaire distincte porte sur une accusation d'agression sexuelle commise à Bruxelles.
Le témoignage de Flavie Flament
L'animatrice de télévision Flavie Flament a annoncé le 16 mai, par la voix de son avocate, avoir porté plainte pour viol contre Patrick Bruel. Les faits qu'elle dénonce remonteraient à 1991, alors qu'elle avait 16 ans ; son avocate l'a confirmé sur France Inter le 19 mai. Flavie Flament avait d'abord témoigné sous pseudonyme dans Mediapart, avant de lever son anonymat.
« Je parle pour la jeune fille que j'étais, je parle pour les autres femmes qui sont sorties du silence », a-t-elle déclaré. Par la voix de ses avocats, Patrick Bruel évoque une « relation épisodique consentie » et affirme qu'il n'y a eu « ni viol, ni drogue ».
D'Elle à Mediapart : plus d'une trentaine de témoignages
L'affaire dépasse les seules plaintes pénales. Elle a éclaté le 13 avril, avec une enquête du magazine Elle réunissant les récits de quatre femmes. Le 7 mai, Mediapart, sous la signature de la journaliste Marine Turchi, en a ajouté quinze. Au total, plus d'une trentaine de femmes — à visage découvert ou sous pseudonyme — disent avoir subi des comportements à caractère sexuel qu'elles imputent au chanteur, sur plusieurs décennies. Cinq d'entre elles décrivent des gestes déplacés lors de massages, entre 2009 et 2019 ; deux dénoncent des viols, situés en 2000 et 2010. Tous ces récits ne donnent pas lieu à une plainte : certains faits sont prescrits, d'autres ne sont pas judiciarisés, à la demande des intéressées.
La défense de Patrick Bruel
Le chanteur est défendu par Me Céline Lasek et Me Christophe Ingrain. Sa ligne ne varie pas. « Jamais je n'ai forcé une femme, jamais je n'ai drogué, manipulé ou cherché à soumettre qui que ce soit », a-t-il déclaré, avant d'ajouter : « Je ne me suis jamais servi de ma notoriété pour abuser de quiconque et obtenir des relations non consenties. » Il se dit décidé à « faire son métier » — ce qui, pour l'heure, maintient sa tournée.
Dans son entourage musical, c'est le silence : ni la chanteuse Nolwenn Leroy, proche de longue date, ni son ex-épouse, l'écrivaine Amanda Sthers, mère de ses deux enfants, ne se sont exprimées publiquement sur les accusations.
Une tournée maintenue, trois concerts annulés au Québec
Le 19 mai, l'agence événementielle québécoise Gestev a annulé les trois concerts prévus en décembre au Québec, invoquant « le contexte actuel et l'impossibilité d'assurer la promotion ». C'est, à ce jour, le seul renoncement d'un programmateur. En France, en Suisse et en Belgique, aucune annulation n'est actée : juridiquement, seul l'artiste ou son programmateur peut décider d'arrêter un concert — pas un maire.
Les maires qui demandent l'annulation
Le 20 mai, plusieurs maires ont réclamé publiquement la suspension des concerts prévus dans leur ville :
- Paris — Emmanuel Grégoire (PS) estime sur France 2 que le chanteur « devrait mettre sa carrière entre parenthèses » le temps que la justice se prononce.
- Marseille — Benoît Payan (PS) demande d'annuler le concert du 30 octobre « par respect pour la parole des victimes ».
- Brest — Stéphane Roudaut juge que l'artiste « devrait avoir la décence de s'effacer sans tarder ».
- Nancy — Mathieu Klein compte, sur Facebook, sur les organisateurs pour suspendre la tournée.
- Forest (Belgique) — Charles Spapens demande l'annulation du concert du 6 octobre.
Le gouvernement, lui, reste en retrait. Aurore Bergé, ministre chargée de l'Égalité entre les femmes et les hommes, estime que « la décision d'annuler ou pas des concerts appartient à Patrick Bruel ».
« Alors regarde 35 » : 57 dates et une pétition
La séquence anniversaire s'ouvre les 16, 17 et 18 juin au Cirque d'Hiver Bouglione, à Paris, avant un Zénith. La grande tournée, elle, démarre le 2 octobre : 57 dates dans 48 villes, en France, en Suisse, en Belgique et au Canada. C'est ce calendrier d'automne qui cristallise la pression des élus. Le concept célèbre les 35 ans d'« Alors regarde », deuxième album du chanteur, sorti en novembre 1989 et l'un des plus gros succès de l'histoire de la chanson française, avec plus de deux millions d'exemplaires écoulés. Une pétition lancée par une cinquantaine d'artistes et de collectifs féministes, relayée par 120 organisations dans quatre pays, réclame l'annulation des concerts.
Les prochaines échéances
Le parquet de Nanterre, devenu le pivot de l'instruction française, doit consolider le nombre de plaintes dans les jours qui viennent ; d'autres dépôts sont annoncés. Les premiers actes d'enquête — auditions, éventuelles confrontations — restent confidentiels, et l'instruction belge se poursuit en parallèle. La vraie inconnue se joue côté salles : les programmateurs français, suisses et belges n'ont pas tranché, et la tournée d'automne dira si la pression des élus et des collectifs pèse sur leurs choix. Patrick Bruel, lui, n'a pas pris la parole au-delà de ses avocats — jusqu'au 16 juin, peut-être.











