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Tribune anti-Bolloré :
2 000 cinéastes signataires, Canal+ menace, le gouvernement appelle au calme

La ministre de la Culture Catherine Pégard a regretté la réponse « disproportionnée » de Maxime Saada, patron de Canal+, à la tribune signée par plus de 2 000 cinéastes contre Vincent Bolloré. Saada avait annoncé qu'il ne voulait plus travailler avec les signataires. L'Arcom et la SRF s'en mêlent.

Mis à jour le samedi 23 mai 2026 — 14h25
8 min
Le milliardaire conservateur Vincent Bolloré à l'Assemblée nationale à Paris, le 24 mars 2026
Le milliardaire conservateur Vincent Bolloré à l'Assemblée nationale à Paris, le 24 mars 2026© AFP/Archives / Thomas SAMSON

Mardi 19 mai 2026, lors des questions au gouvernement, la ministre de la Culture Catherine Pégard a regretté la réponse « disproportionnée » de Maxime Saada, patron de Canal+, à la tribune signée par plus de 2 000 cinéastes contre Vincent Bolloré. La veille, Saada avait annoncé qu'il ne voulait plus travailler avec les signataires. Le texte avait été publié le 12 mai 2026 dans Libération, à l'ouverture du Festival de Cannes. En une semaine, le nombre de signataires a doublé. L'Arcom et la SRF sont entrées dans la danse. Et le contrôle des médias par Vincent Bolloré est devenu un sujet que la présidentielle 2027 ne pourra plus contourner.

Chronologie : du 12 mai au 19 mai, une semaine qui change la donne

L'affaire commence à l'ouverture du 79e Festival de Cannes, le mardi 12 mai 2026. Libération publie une tribune signée par environ 600 professionnels du cinéma — acteurs, réalisateurs, producteurs, exploitants, techniciens. Parmi les noms : Juliette Binoche, Adèle Haenel, Swann Arlaud, Damien Bonnard, le réalisateur Arthur Harari, Bertrand Mandico, Sepideh Farsi. Ils dénoncent « l'emprise grandissante de l'extrême droite » sur le cinéma français à travers Vincent Bolloré.

Pendant six jours, le texte rencontre un écho faible. Les professionnels interrogés peinent à déceler une inflexion idéologique mesurable chez Canal+. La rupture arrive le lundi 18 mai. Maxime Saada déclare publiquement : « Je ne souhaite plus que Canal travaille avec les gens qui ont signé cette pétition. » Le patron du groupe accuse les signataires d'avoir qualifié Canal+ de « cryptofasciste ».

Effet inverse de celui recherché. En 24 heures, selon le collectif Zapper Bolloré, plus de mille nouveaux signataires rejoignent la tribune. Le compteur passe d'environ 600 à plus de 2 000 noms. L'acteur Swann Arlaud, l'actrice Juliette Binoche, le réalisateur Jean-Pascal Zadi sont parmi les nouveaux arrivants. C'est dans ce climat que Catherine Pégard prend la parole à l'Assemblée nationale, le mardi 19 mai, en début d'après-midi.

Les 2 000 signataires : ce qu'ils écrivent, ce qu'ils visent

Le texte de la tribune n'épargne aucune des entités du périmètre Bolloré. Il accuse le milliardaire de poursuivre une « Bollorisation » du cinéma et des médias. Les signataires écrivent : en laissant le cinéma français « entre les mains d'un patron d'extrême droite », on risque non seulement « une uniformisation des films » mais aussi « un contrôle fasciste sur notre imaginaire collectif ».

La cible précise, au-delà des chaînes du groupe Canal+, est le projet de rachat de 100 % d'UGC à horizon 2028. Canal+ a déjà acquis, à l'automne 2025, 34 % du capital d'UGC, avec une option d'achat permettant de monter à 100 % d'ici 2028. La fusion combinerait StudioCanal — bras production et distribution du groupe — avec le réseau UGC. Soit 55 salles en France et en Belgique, dont le grand multiplexe UGC Ciné Cité Les Halles à Paris. Les signataires craignent une chaîne complète production-distribution-diffusion sous une seule main.

L'association Acid, qui regroupe des cinéastes indépendants, parle d'une « baisse de la diversité du cinéma ». Selon elle, « la concentration du marché ne peut se faire qu'au détriment des œuvres diverses et d'une offre riche ».

La riposte Saada : la « liste noire » qui change tout

La déclaration du PDG de Canal+ change tout. Maxime Saada n'évoque pas une simple critique : il annonce que sa chaîne cessera de travailler avec les signataires. Plusieurs voix du cinéma parlent immédiatement de « liste noire ».

Adèle Exarchopoulos, dont le film Garance est en compétition pour la Palme d'or, résume l'inquiétude des cinéastes : « Tu ne peux pas avoir peur de perdre ton travail juste parce que tu exprimes une inquiétude collective. »

L'actrice française Adèle Exarchopoulos au festival de Cannes le 18 mai 2026
L'actrice française Adèle Exarchopoulos au festival de Cannes le 18 mai 2026 AFP / Valery HACHE

Alain Attal, producteur de L'Amour ouf et du Chant du Loup, parle d'un « formidable gâchis ». « Cette réaction à chaud crée une espèce de liste noire et en même temps on est emmerdé, parce qu'on a une formidable maison qui soutient la diversité. » Dilemme typique : Canal+ est l'allié structurel du cinéma français, et l'objet de la critique politique du même geste.

Pégard, Arcom, SRF : l'appel à l'apaisement

Sur le banc des ministres, Catherine Pégard, ministre de la Culture depuis le 26 février 2026, choisit la médiation. Elle juge la réponse de Saada « disproportionnée, pour le moins, face à des inquiétudes très réelles » et appelle à ce que « la raison et le dialogue puissent l'emporter sur les menaces ».

Pégard ne ménage pas non plus les signataires : « Nos industries culturelles ne doivent pas être instrumentalisées à des fins politiques. Nous ne devons pas être les jeux des polémiques qui fragilisent nos plus belles réussites en attaquant semaines après semaines ces différents piliers accusés d'être au service d'idéologies politiques. » Renvoi dos à dos.

La ministre de la Culture Catherine Pégard à l'Assemblée nationale à Paris le 19 mai 2026
La ministre de la Culture Catherine Pégard à l'Assemblée nationale à Paris le 19 mai 2026 AFP / Anne-Christine POUJOULAT

Plus tôt dans la matinée, le président de l'Arcom Martin Ajdari est intervenu. « Le cinéma a besoin de Canal+ et Canal+ a besoin du cinéma. » Le régulateur appelle les acteurs à « redescendre un peu après la vivacité des polémiques ». Le ton est diplomatique, l'ambition modeste.

La Société des réalisateurs et réalisatrices de films (SRF), 500 cinéastes adhérents, vice-présidée par Cédric Klapisch, propose une médiation formelle. Elle se dit « solidaire » des professionnels « qui expriment librement leur opinion » et « condamne toute mise à l'écart » qui pourrait en découler. Mais elle reconnaît aussi que Canal+ « a toujours veillé à la liberté et à l'indépendance de la création » — équilibre rare dans le débat.

Le contexte financier : 160 millions, 49 films à Cannes, UGC 2028

Canal+ n'est pas un acteur parmi d'autres du cinéma français. Le groupe est le premier financeur du secteur. En 2026, Canal+ prévoit d'injecter 160 millions d'euros dans la production de films. À Cannes cette année, 49 films sélectionnés sont produits ou coproduits par Canal+, dont 13 sur les 22 en compétition.

Le rapport de force se mesure aussi à l'amont. Le cinéma indépendant français vit largement de la chronologie des médias et des préfinancements. Sans Canal+, une part essentielle du cinéma français des dernières décennies n'aurait pas trouvé son financement. La chaîne est, par obligation légale, premier guichet du préfinancement. C'est ce qu'admettent même les signataires de la tribune — d'où le mot « gâchis » d'Alain Attal.

L'acquisition d'UGC ajoute un étage. Si Canal+ exerce son option à 100 % en 2028, le groupe contrôlera le triptyque production (StudioCanal), distribution (Canal+, multiplateforme), exploitation (réseau UGC). Aucune chaîne française ne disposerait d'un équivalent. Les signataires y voient un point de bascule.

Politique : MoDem, LFI, et la présidentielle 2027 en arrière-plan

À l'Assemblée nationale, le député MoDem Erwan Balanant qualifie l'affaire de « pression inédite sur la liberté de création et d'expression ». La gauche va plus loin. Clémence Guetté (LFI) appelle à « une grande loi de déconcentration des médias » et promet : « en 2027, l'empire médiatique Bolloré sera démantelé ».

L'arrière-plan est la présidentielle 2027. La concentration des médias est devenue un thème de campagne. Vincent Bolloré a été entendu le 24 mars 2026 par la Commission d'enquête de l'Assemblée nationale sur l'audiovisuel public. Devant les députés, il a jugé que les 4 milliards d'euros annuels alloués au service public pourraient être utilisés à d'autres fins. Le contrôle de fait du groupe Bolloré sur le paysage médiatique français dépasse le seul cinéma. Il touche déjà l'édition — Hachette Livre, intégré au pôle Louis Hachette Group depuis la scission de Vivendi de décembre 2024 — la presse écrite et l'audiovisuel.

Notre lecture

Le rapport de force est plus déséquilibré qu'il en a l'air. Canal+ tient le préfinancement, les signataires tiennent l'image. Les deux camps ont intérêt à reculer — ce que la SRF a compris en proposant la médiation. Reste à savoir si Maxime Saada en a la marge politique : un patron peut difficilement revenir publiquement sur une « liste noire » sans la valider de fait.

L'affaire pose surtout une question que la présidentielle 2027 reprendra. Un même opérateur peut-il être à la fois l'orientation éditoriale d'un groupe et le premier financeur d'une industrie dont les œuvres dépendent de cette orientation ? La trajectoire UGC à 2028 ne se réglera pas à coups de tribunes. Elle se réglera devant l'Autorité de la concurrence.

Ce qu'on regarde maintenant

  • L'évolution du nombre de signataires de la tribune dans les jours qui viennent — la dynamique est-elle durable ou s'épuise-t-elle ?
  • L'effectivité de la « mise à l'écart » annoncée par Saada : Canal+ refusera-t-il réellement les projets associant des signataires, ou la déclaration restera-t-elle politique ?
  • La médiation proposée par la SRF : acceptation par Canal+ et par les signataires, ou impasse
  • Le calendrier de l'option Canal+ sur les 66 % restants d'UGC d'ici 2028 — feu vert ou veto de l'Autorité de la concurrence
  • L'inscription du sujet à l'agenda parlementaire : proposition de loi LFI sur la déconcentration des médias et reprise par d'autres groupes
  • Les conclusions de la Commission d'enquête de l'Assemblée nationale sur l'audiovisuel public, après l'audition de Vincent Bolloré du 24 mars 2026

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Thomas Renaud

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