Le mardi 19 mai 2026, lors des questions au gouvernement, la ministre de la Culture Catherine Pégard a jugé « disproportionnée » la réponse de Maxime Saada, patron de Canal+, à la tribune signée par plus de 2 000 professionnels du cinéma contre Vincent Bolloré. La veille, Saada avait annoncé que son groupe ne travaillerait plus avec les signataires. Publié le 12 mai dans Libération, à l'ouverture du Festival de Cannes, le texte a vu son nombre de signataires doubler en une semaine — et la concentration des médias s'est installée un peu plus au cœur du débat d'avant-présidentielle.
Chronologie : du 12 au 19 mai, une semaine qui change la donne
L'affaire commence à l'ouverture du 79e Festival de Cannes, le mardi 12 mai 2026. Libération publie une tribune signée par environ 600 professionnels du cinéma — acteurs, réalisateurs, producteurs, techniciens, parmi lesquels Juliette Binoche et Swann Arlaud —, qui dénonce « l'emprise grandissante de l'extrême droite » sur le cinéma français à travers Vincent Bolloré, et redoute une uniformisation des films sous un contrôle idéologique de la création.
Pendant six jours, l'écho reste mesuré. La rupture arrive le lundi 18 mai : depuis Cannes, Maxime Saada annonce que Canal+ ne travaillera plus avec les signataires. Effet immédiat — et inverse de celui recherché : en vingt-quatre heures, selon le collectif Zapper Bolloré, plus d'un millier de nouveaux noms rejoignent la tribune, dont le compteur dépasse les 2 000 signataires. C'est dans ce climat que la ministre de la Culture prend la parole à l'Assemblée nationale, le lendemain.
La « liste noire » : la réplique qui a tout embrasé
La déclaration du patron de Canal+ dépasse la simple riposte verbale : elle annonce une mise à l'écart professionnelle. Plusieurs voix du cinéma parlent aussitôt de « liste noire ». Adèle Exarchopoulos, dont le film était alors en compétition pour la Palme d'or, résume l'inquiétude : « Tu ne peux pas avoir peur de perdre ton travail juste parce que tu exprimes une inquiétude collective. »

Alain Attal, producteur de L'Amour ouf et du Chant du loup, parle d'un « formidable gâchis » : « Cette réaction à chaud crée une espèce de liste noire et en même temps on est emmerdé, parce qu'on a une formidable maison qui soutient la diversité. » Le dilemme est là : Canal+ est à la fois l'allié structurel du cinéma français et l'objet de sa critique politique.
Pégard, Arcom, SRF : l'appel à l'apaisement
Sur le banc des ministres, Catherine Pégard choisit la médiation. Elle juge la réponse de Saada « disproportionnée, pour le moins, face à des inquiétudes très réelles » et appelle à ce que « la raison et le dialogue puissent l'emporter sur les menaces ». Sans ménager les signataires : « Nos industries culturelles ne doivent pas être instrumentalisées à des fins politiques », renvoyant dos à dos les protagonistes.

Plus tôt dans la matinée, le président de l'Arcom Martin Ajdari était intervenu — « Le cinéma a besoin de Canal+ et Canal+ a besoin du cinéma » — en appelant les acteurs à « redescendre un peu après la vivacité des polémiques ». La Société des réalisateurs et réalisatrices de films (SRF), vice-présidée par Cédric Klapisch, s'est dite « solidaire » des professionnels « qui expriment librement leur opinion » et a condamné « toute mise à l'écart », tout en reconnaissant que Canal+ « a toujours veillé à la liberté et à l'indépendance de la création ». La médiation esquissée par le régulateur et la SRF n'avait, plusieurs semaines plus tard, pas produit de sortie de crise publique.
Le contexte financier : premier financeur, et bientôt UGC
Canal+ n'est pas un acteur parmi d'autres : c'est le premier financeur du cinéma français. Le groupe prévoit d'y injecter 160 millions d'euros en 2026, et 170 millions en 2027, au titre de l'accord signé en mars 2025 avec la filière — 480 millions d'euros sur trois ans. À Cannes cette année, 49 films sélectionnés étaient produits ou coproduits par le groupe. La chaîne est aussi, par obligation légale, le premier guichet du préfinancement — ce que reconnaissent les signataires eux-mêmes, d'où le « gâchis » d'Alain Attal.
La cible structurelle de la tribune, au-delà des chaînes, est le rapprochement avec UGC : Canal+ a acquis à l'automne 2025 34 % du capital du groupe, avec la possibilité d'en prendre le contrôle à partir de 2028. Combiné à StudioCanal, premier producteur européen, l'ensemble alignerait production, distribution et exploitation — 55 salles en France et en Belgique — sous une même main. Les signataires y voient un point de bascule ; l'association de cinéastes indépendants Acid redoute que « la concentration du marché » ne se fasse « qu'au détriment des œuvres diverses et d'une offre riche ».
Un dossier désormais politique
La séquence dépasse le cinéma. Vincent Bolloré a été entendu le 24 mars 2026 par la commission d'enquête de l'Assemblée nationale sur l'audiovisuel public, devant laquelle il a jugé que les quatre milliards d'euros annuels alloués au service public pourraient être utilisés à d'autres fins. Son périmètre s'étend déjà à l'édition — Hachette Livre, logé dans Louis Hachette Group depuis la scission de Vivendi fin 2024 —, à la presse et à l'audiovisuel. À l'approche de la présidentielle de 2027, la concentration des médias s'est imposée comme un thème de campagne à part entière.
Le rapport de force, lui, est plus déséquilibré qu'il n'y paraît : Canal+ tient le préfinancement, les signataires tiennent l'image. Et la trajectoire UGC, horizon 2028, ne se réglera pas à coups de tribunes — elle passera par l'Autorité de la concurrence.











