Depuis vingt ans, Millicent Turay subvient aux besoins de sa famille en ramassant, près de Freetown, des huîtres de mangrove typiques des côtes ouest-africaines. « Je le fais pour gagner de quoi survivre », témoigne la cinquantenaire, rencontrée par l'AFP dans les palétuviers de la péninsule où se situe la capitale de la Sierra Leone, machette et gants à la main. « C'est un métier qui est dur physiquement et qui peut être dangereux. »
Cette activité ancrée dans la culture sierra-léonaise, qui a permis à des générations de femmes de s'en sortir, est aujourd'hui en péril : la mangrove recule sous la pression de l'urbanisation, de la collecte de bois et des constructions illégales — plus de 25 % de la couverture perdue depuis 1990, selon les estimations officielles. Et la cueillette elle-même contribue à épuiser l'écosystème dont elle vit.
Le métier : machette, gants et palétuviers à marée basse
La cueillette artisanale, effectuée essentiellement par des femmes, exige de s'immerger à marée basse, pieds nus et souvent jusqu'à la poitrine, dans les eaux boueuses et la touffeur de la mangrove, pour atteindre les rochers ou les palétuviers où sont accrochées les huîtres sauvages. « Après la récolte, généralement on les cuit à la vapeur, en utilisant du bois de mangrove, pour ouvrir les coquilles à la main », explique Millicent Turay.
Le bois des palétuviers a une seconde vie : les hommes le ramassent pour en faire du bois de chauffage ou des matériaux de construction. Cueillette des huîtres d'un côté, récolte du bois de l'autre — la pression combinée pèse directement sur l'écosystème.
Une cueillette ancestrale et un mets national
L'huître de mangrove est un mets très apprécié des Sierra-Léonais. Elle se déguste en famille ou au restaurant, le plus souvent en ragoût, parfois grillée ou séchée ; les huîtres fraîches restent plutôt une habitude des expatriés ou des touristes de passage.
Millicent Turay affirme gagner, en période de bonne récolte, environ sept dollars (six euros) par jour. Cette somme sert à nourrir sa famille et à payer les frais de scolarité de ses enfants. C'est à son adolescence que les femmes de sa communauté l'ont emmenée apprendre cette cueillette, pratiquée dans les mangroves de plusieurs pays d'Afrique de l'Ouest.
La mangrove en recul : plus de 25 % perdus depuis 1990
La Sierra Leone est dotée d'une biodiversité spectaculaire, mais son environnement est menacé de manière dramatique par la déforestation, les activités humaines et l'empiètement illégal de l'urbanisation sur des terres fragiles — des fléaux contre lesquels les autorités peinent à lutter.
Millicent Turay dit avoir constaté une baisse du rendement de ses récoltes. « Aujourd'hui des gens viennent pour couper les arbres de la mangrove, déplore-t-elle. Ils disent que c'est pour prendre la terre... mais la mangrove, c'est notre gagne-pain ! »
La mangrove est pourtant une zone humide à l'écosystème vital pour les côtes : elle filtre les eaux, fixe les berges, protège les terres habitées de l'érosion marine et sert de nurserie aux poissons côtiers. Sa disparition affecte une chaîne entière, dont les ostréicultrices ne sont qu'un maillon visible.
Aberdeen Creek : 537 hectares en 2017, 458 en février 2025
Le recul est mesurable par satellite. La superficie de la mangrove le long de la zone côtière d'Aberdeen, à la périphérie de Freetown, s'est réduite de 537 hectares en 2017 à 458 hectares en février 2025, selon l'ONG Environmental Justice Foundation (EJF) — une perte d'environ 15 % en moins de huit ans, sur un ensemble de zones humides d'importance internationale pour les oiseaux d'eau.
Les pieds au milieu d'un marécage, des constructions grignotant la zone au loin, Aminata Koroma, 32 ans, décrit la désolation autour d'elle dans la baie de Cockle, près d'Aberdeen Creek : « Vous voyez comme c'est vide... il y avait tellement de mangrove avant et beaucoup de poissons... »
Les fermes à huîtres : une alternative à la cueillette sauvage
Le gouvernement sierra-léonais et des communautés villageoises ont lancé ces dernières années des opérations de replantation de mangrove, pour mieux protéger les côtes et lutter contre le changement climatique.
Une alternative émerge en parallèle : les fermes à huîtres. Abubakarr Barrie, 28 ans, cofondateur et coordinateur de projet de l'ONG Nature for Mangroves, s'active avec des résidents de Kolleh Town, sur le littoral de la capitale. Au milieu de l'eau marécageuse, le groupe construit une étonnante structure en bambous, sur lesquels pendent des cordes où sont enfilées des coquilles d'huîtres et des écorces de noix de coco, pour inciter les huîtres sauvages à se fixer dessus. L'ONG cultive aussi des naissains — les bébés huîtres —, l'ensemble constituant une « ferme à huîtres », et restaure des parcelles de mangrove dégradées.
Ces fermes se veulent une alternative à la technique ancestrale de cueillette des huîtres sauvages et à ses effets néfastes sur les mangroves, explique Abubakarr Barrie. Son ONG veut « réduire la pression sur l'écosystème des mangroves, en introduisant un moyen de subsistance alternatif grâce à ces fermes à huîtres ».
« Si nous ne protégeons pas nos mangroves, plaide-t-il, des millions d'habitants des zones côtières à travers le monde, y compris ceux de Kolleh Town, risquent de ne plus avoir de moyens d'existence durables. »











