Ce qu'il faut retenir
- Plus de 25 % de la couverture des mangroves perdue depuis 1990 en Sierra Leone, selon les estimations officielles. La cause : urbanisation, collecte de bois de chauffage, constructions illégales, et — facteur aggravant — la cueillette traditionnelle d'huîtres elle-même.
- Une activité essentiellement féminine et ancestrale. Des générations de femmes ouest-africaines vivent du ramassage des huîtres dans les palétuviers, à marée basse, pieds nus, jusqu'à la poitrine dans les eaux boueuses. Sept dollars (six euros) par jour en bonne récolte selon Millicent Turay, témoin AFP à Freetown.
- Aberdeen Creek : 537 hectares de mangroves en 2017, 458 en février 2025, selon l'Environmental Justice Foundation (EJF). Cette zone humide à l'importance internationale pour les oiseaux d'eau recule sous la pression de l'urbanisation de la périphérie de Freetown.
- Le gouvernement et des ONG lancent des opérations de replantation et des « fermes à huîtres » alternatives : structures en bambous avec coquilles et écorces de noix de coco pour fixer les huîtres sauvages, ainsi que culture de naissains.
- Abubakarr Barrie, ONG « Nature for Mangroves » : « Si nous ne protégeons pas nos mangroves, des millions d'habitants des zones côtières à travers le monde, y compris ceux de Kolleh Town, risquent de ne plus avoir de moyens d'existence durables. »
Le métier : machette, gants et palétuviers à marée basse
« Je le fais pour gagner de quoi survivre », témoigne Millicent Turay, cinquantenaire rencontrée par l'AFP dans les mangroves de la péninsule où se situe Freetown, capitale de la Sierra Leone. Machette et gants à la main, elle arrache les huîtres qui poussent sur les racines aériennes des palétuviers. « C'est un métier qui est dur physiquement et qui peut être dangereux. »
La cueillette artisanale s'effectue à marée basse. Les femmes s'immergent pieds nus dans les eaux boueuses, parfois jusqu'à la poitrine, dans la touffeur de la mangrove, pour atteindre les rochers ou les palétuviers où sont accrochées les huîtres sauvages. La récolte ramenée à terre est ensuite cuite à la vapeur — en utilisant du bois de mangrove — pour ouvrir les coquilles à la main.
Le bois des palétuviers a une seconde vie. Les hommes le ramassent pour en faire du bois de chauffage ou des matériaux de construction. La pression combinée — cueillette des huîtres + récolte du bois — pèse directement sur l'écosystème.
Une cueillette ancestrale, transmise entre femmes ouest-africaines
L'huître de mangrove est un mets très apprécié des Sierra-Léonais. Elle se déguste en famille ou au restaurant, le plus souvent en ragoût, parfois grillée ou séchée. La dégustation des huîtres fraîches reste l'apanage des expatriés ou des touristes de passage.
Millicent Turay affirme gagner, en période de bonne récolte, environ sept dollars (six euros) par jour. Cette somme sert à nourrir sa famille et à payer les frais de scolarité de ses enfants. C'est à son adolescence que les femmes de sa communauté l'ont emmenée apprendre la cueillette, pratiquée dans les mangroves de plusieurs pays d'Afrique de l'Ouest — du Sénégal à la Guinée-Bissau, en passant par la Gambie et la Sierra Leone.
La transmission est intergénérationnelle et exclusivement féminine. Les filles accompagnent les mères, observent, apprennent à reconnaître les bons coins, à se déplacer dans la vase sans s'enliser, à manier la machette sans se blesser. C'est un patrimoine immatériel ouest-africain, peu documenté hors des cercles d'anthropologues spécialisés.
La mangrove en recul : -25 % depuis 1990
La Sierra Leone est dotée d'une biodiversité spectaculaire, mais son environnement est menacé de manière dramatique par la déforestation, les activités humaines et l'empiètement illégal de l'urbanisation sur des terres fragiles — fléaux contre lesquels les autorités peinent à lutter. Plus de 25 % de la couverture des mangroves a été perdue depuis 1990, selon les estimations officielles.
Millicent Turay a vu la dégradation à l'œuvre. « Aujourd'hui des gens viennent pour couper les arbres de la mangrove. Ils disent que c'est pour prendre la terre... mais la mangrove, c'est notre gagne-pain ! » La cueillette des huîtres a contribué à aggraver le phénomène : à force de coupes et de récoltes, l'écosystème s'épuise.
La mangrove est pourtant une zone humide à l'écosystème vital pour les côtes. Elle filtre les eaux, fixe les berges, protège les terres habitées contre l'érosion marine, et constitue un habitat pour de nombreuses espèces — poissons, crustacés, oiseaux d'eau, mammifères. Sa disparition affecte une chaîne entière, dont les ostréicultrices ne sont qu'un maillon visible.
Aberdeen Creek : 537 hectares en 2017, 458 en février 2025
Le recul est mesurable par satellite. La superficie de la mangrove le long de la zone côtière d'Aberdeen, à la périphérie de Freetown, s'est réduite de 537 hectares en 2017 à 458 hectares en février 2025, selon l'ONG Environmental Justice Foundation (EJF). Soit une perte d'environ 15 % en moins de huit ans, sur une zone qui présente une importance internationale pour les oiseaux d'eau.
Aminata Koroma, 32 ans, témoigne dans la baie de Cockle, près d'Aberdeen Creek. Les pieds au milieu d'un marécage, des constructions grignotent la zone au loin. « Vous voyez comme c'est vide... il y avait tellement de mangrove avant et beaucoup de poissons... » La disparition du couvert végétal s'accompagne d'une baisse des stocks halieutiques — les mangroves sont des nurseries pour les poissons côtiers.
Les fermes à huîtres : alternative durable à la cueillette sauvage
Le gouvernement sierra-léonais et des communautés villageoises ont lancé ces dernières années des opérations de replantation de mangrove, pour mieux protéger les côtes et lutter contre les effets locaux du changement climatique. Mais le rythme reste insuffisant face à la pression.
Une alternative émerge : les fermes à huîtres. Abubakarr Barrie, 28 ans, cofondateur et coordinateur de projet de l'ONG Nature for Mangroves, s'active avec des résidents de Kolleh Town, sur le littoral de la capitale. Au milieu de l'eau marécageuse, le groupe construit des structures en bambous sur lesquels pendent des cordes où sont enfilées des coquilles d'huîtres et des écorces de noix de coco. L'objectif : inciter les huîtres sauvages à se fixer dessus, hors des racines des palétuviers. L'ONG cultive aussi des naissains — bébés huîtres — l'ensemble constituant une « ferme à huîtres ». Elle restaure en parallèle des parcelles de mangroves dégradées.
« Ces fermes se veulent une alternative à la technique ancestrale de cueillette des huîtres sauvages et à ses effets néfastes sur les mangroves », explique Abubakarr Barrie. L'enjeu : « réduire la pression des communautés sur l'écosystème des mangroves, en introduisant un moyen de subsistance alternatif grâce à ces fermes à huîtres ». La technique reste expérimentale à l'échelle de la péninsule, mais elle suit un modèle déjà éprouvé dans d'autres régions tropicales — notamment en Asie du Sud-Est, où l'aquaculture d'huîtres a permis de préserver une partie des mangroves indonésiennes.
Les prochaines étapes
L'enjeu pour la Sierra Leone tient à trois variables. La première : l'application effective des règles anti-déforestation sur la péninsule de Freetown. Les autorités peinent à lutter contre les constructions illégales et la collecte non régulée de bois ; sans renforcement administratif, la perte de couverture continuera au rythme observé.
La deuxième : la montée en échelle des fermes à huîtres expérimentales. Si elles parviennent à fournir un revenu équivalent à la cueillette sauvage, elles peuvent absorber une partie de la pression. Sinon, elles resteront des projets pilotes sans effet macroéconomique sur l'écosystème.
La troisième : l'intégration de la conservation des mangroves dans les engagements climatiques internationaux de la Sierra Leone. Les mangroves stockent des quantités significatives de carbone — jusqu'à dix fois plus par hectare que les forêts terrestres tropicales selon plusieurs études scientifiques. Leur préservation peut être valorisée financièrement via des crédits carbone ou des fonds d'adaptation climatique, ouvrant une voie de financement alternative pour les communautés ostréicultrices et les ONG qui les accompagnent.











