Devant environ 15 000 personnes selon les autorités locales, rassemblées le 23 mai 2026 à Acerra, près de Naples, le pape Léon XIV a exhorté les habitants de la « Terre des feux » à faire front contre la pollution qui empoisonne leur territoire : « Que l'Esprit Saint vous accorde de voir une "armée" de paix qui se lève et guérit les blessures de cette terre et de ses communautés. » Une visite que son prédécesseur François avait espéré accomplir sans y parvenir, au cœur d'une région que des décennies de décharges illégales contrôlées par la Camorra ont transformée en zone contaminée.
« Je suis venu d'abord pour recueillir les larmes de ceux qui ont perdu des personnes chères à cause de la pollution fomentée par des personnes et organisations sans scrupule, qui trop longtemps ont pu agir impunément », a déclaré le pape américain, qui a rencontré dans la cathédrale d'Acerra une trentaine de familles ayant perdu des enfants. « La criminalité, la corruption, l'indifférence tuent encore », a-t-il averti, dénonçant « un mélange mortel d'intérêts obscurs et d'indifférence envers le bien commun, qui a empoisonné l'environnement naturel et social ».
« Cette terre a payé un lourd tribut, elle a enterré nombre de ses fils, elle a été témoin de la souffrance d'enfants et d'innocents », a poursuivi Léon XIV, venu « confirmer et encourager ce sursaut de dignité et de responsabilité ». Dans l'assistance, Giuseppina De Francesco, 60 ans, fidèle du diocèse, confiait à l'AFP : « Le pape est peut-être la seule personne capable de réveiller un peu la conscience de toutes ces personnes qui ont fait du mal à ce territoire. »
La « Terre des feux » : près de trois millions d'habitants exposés
La « Terre des feux » s'étend en Campanie, entre Naples et Caserte, sur environ 90 communes où vivent près de trois millions de personnes. Son nom vient des feux qui consument à ciel ouvert des montagnes de déchets industriels, souvent venus du nord de la péninsule. Les sols, les nappes phréatiques et l'air y sont chargés de métaux lourds, de dioxines et de particules fines, et les taux de cancers y dépassent la moyenne nationale — au point que la zone est aussi surnommée « Triangle de la mort ».
Comment la Camorra a fait de la Campanie une décharge
La filière remonte à la fin des années 1980. Plutôt que de payer un traitement légal, des entreprises italiennes — souvent du Nord industriel — ont versé à la Camorra une fraction de la facture pour se débarrasser de tout : plaques d'amiante, pneus, colle industrielle, solvants, résidus chimiques, enfouis dans des décharges sauvages ou brûlés en plein air.
En 1997, le repenti Carmine Schiavone, ancien cadre du clan des Casalesi, avait détaillé devant une commission parlementaire les opérations d'enfouissement ; son témoignage, resté classé secret jusqu'en 2013, a relancé le scandale à sa déclassification. Depuis, une série d'enquêtes parlementaires a conclu à la négligence des autorités et, dans certains cas, à leur complicité. La filière n'a jamais été entièrement démantelée, et la contamination demeure.
Onze ans après Laudato Si', la continuité écologique
La visite est tombée au 11e anniversaire de Laudato Si', l'encyclique datée du 24 mai 2015 par laquelle le pape François, dans un texte sous-titré « sur la sauvegarde de la maison commune », liait justice sociale, dégradation de l'environnement et sort des plus pauvres — exactement ce que donne à voir la Terre des feux. Élu en mai 2025, premier pape américain de l'histoire, Léon XIV revendique cet héritage, qu'il a prolongé dans sa propre encyclique Magnifica humanitas. À Acerra, il a salué les « pionniers » des associations écologistes locales, « les premiers à dénoncer les maux de cette terre et à attirer l'attention sur la réalité occultée et niée de son empoisonnement ».
D'Acerra à Lampedusa, un été tourné vers les marges
Acerra a ouvert une série de déplacements estivaux de Léon XIV dans le sud de l'Italie. Le 4 juillet, le pape s'est rendu à Lampedusa — où François avait accompli, en juillet 2013, le premier déplacement de son pontificat — pour se recueillir devant les tombes des victimes de la mer et bénir une plaque dédiant le quai de l'île à son prédécesseur.
L'environnement à Acerra, les migrants à Lampedusa, la faim à la tribune du Programme alimentaire mondial : étape après étape, le nouveau pontificat dessine son orientation — du côté des marges.











