À Acerra, le pape appelle à une « armée de paix » contre la mafia
Devant environ 15 000 personnes rassemblées samedi 23 mai à Acerra, près de Naples, le pape Léon XIV a appelé les habitants de la « Terre des feux » à lever une « armée de paix » pour assainir leur territoire et combattre « la corruption » et « l'indifférence ». C'est la première fois qu'un pape se rend sur ce sol contaminé, au cœur d'une région que des décennies de décharges illégales contrôlées par la Camorra ont transformée en zone empoisonnée.
« Je suis venu d'abord recueillir les larmes de ceux qui ont perdu des proches à cause de la pollution, fomentée par des personnes et des organisations sans scrupules qui ont trop longtemps pu agir en toute impunité », a déclaré le pape américain. Il a dénoncé « un mélange mortel d'intérêts obscurs et d'indifférence envers le bien commun, qui a empoisonné l'environnement naturel et social ».
« Cette terre a payé un lourd tribut, elle a enterré nombre de ses fils, elle a été témoin de la souffrance d'enfants et d'innocents », a poursuivi Léon XIV, venu « confirmer et encourager ce sursaut de dignité et de responsabilité ». Dans l'assistance, Giuseppina De Francesco, 60 ans, fidèle du diocèse, confiait à l'AFP : « Le pape est peut-être la seule personne capable de réveiller un peu la conscience de toutes ces personnes qui ont fait du mal à ce territoire. »
La « Terre des feux » : trois millions d'habitants exposés
La « Terre des feux » s'étend en Campanie, entre Naples et Caserte, sur quelque 90 communes où vivent plus de trois millions de personnes. Son nom vient des feux qui consument à ciel ouvert des montagnes de déchets industriels, souvent venus du nord de la péninsule. Les sols, les nappes phréatiques et l'air y sont chargés de métaux lourds, de dioxines et de particules fines. Les taux de cancers — poumon, vessie, certaines leucémies de l'enfant — y dépassent la moyenne nationale, au point que la zone est aussi appelée « Triangle de la mort ».
Comment la Camorra a fait de la Campanie une décharge
La filière remonte à la fin des années 1980. Plutôt que de payer un traitement légal, des entreprises italiennes — souvent du Nord industriel — ont versé à la Camorra une fraction de la facture pour se débarrasser de tout : plaques d'amiante, pneus, colle industrielle, solvants, résidus chimiques, enfouis dans des décharges sauvages ou brûlés en plein air. Le trafic des déchets a longtemps rapporté à la mafia napolitaine plusieurs milliards d'euros par an.
En 1997, le repenti Carmine Schiavone, ancien cadre du clan des Casalesi, avait détaillé devant une commission parlementaire les opérations d'enfouissement. Son témoignage est resté classé secret jusqu'à sa déclassification, en 2013, qui a relancé le scandale. Les enquêtes qui ont suivi ont conclu à la négligence des autorités, parfois à leur complicité. Plusieurs procès ont eu lieu, mais la filière n'a jamais été entièrement démantelée et la contamination demeure.
Onze ans après Laudato Si', la continuité écologique
La visite tombe pour le 11e anniversaire de Laudato Si', l'encyclique publiée le 24 mai 2015 par le pape François. Ce texte de 184 pages, sous-titré « sur la sauvegarde de la maison commune », liait justice sociale, dégradation de l'environnement et sort des plus pauvres — exactement ce que donne à voir la Terre des feux. Élu en mai 2025, premier pape américain de l'histoire, Léon XIV revendique cet héritage. À Acerra, il a salué les « pionniers » des associations écologistes locales, « les premiers à dénoncer les maux de cette terre et à attirer l'attention sur la réalité occultée et niée de son empoisonnement ».
Après Acerra, Lampedusa en juillet
Le déplacement ouvre une série de visites de Léon XIV dans le sud de l'Italie cet été. En juillet, le pape doit se rendre à Lampedusa, où François avait posé en juillet 2013 le premier geste de son pontificat en faveur des migrants. Acerra, Lampedusa : deux étapes qui disent l'orientation du nouveau pape — écologie, migrations, attention aux marges.











