Un panache de fumée noire en arrière-plan, et le « Davos russe » qui s'ouvre quand même. Le 3 juin 2026, des drones ukrainiens ont frappé Saint-Pétersbourg le jour de l'ouverture du grand forum économique de la Russie, au lendemain d'une salve russe qui a tué au moins 23 personnes en Ukraine. Plus de quatre ans après l'invasion, la guerre s'est déplacée dans le ciel et sur les marchés, sans que le front bouge beaucoup. Où en sont les combats, les frappes sur les villes et des négociations toujours bloquées.
Où en est le front en Ukraine
La ligne de front s'est figée, mais elle bouge à la marge. L'armée russe occupe environ 20 % du territoire ukrainien. Selon l'analyse par l'AFP des données de l'Institut pour l'étude de la guerre (ISW), l'Ukraine a repris quelque 282 kilomètres carrés en mai 2026, réduisant pour le deuxième mois consécutif la part contrôlée par Moscou — qui gagnait du terrain depuis l'automne 2023. Le mouvement est lent, mesuré en kilomètres carrés, pas en percées.
Kiev a précisé son objectif : un arrêt des combats sur la ligne de front actuelle. Une position qui acte, sans le dire, que la reconquête totale n'est pas à portée militaire, et qui déplace la bataille vers le terrain diplomatique et celui des frappes à distance. Sur le sol, l'armée russe continue de pilonner les zones proches du front : de nouveaux bombardements nocturnes y ont fait cinq morts, selon les autorités locales.
Comment la guerre a commencé
La Russie a lancé son invasion à grande échelle de l'Ukraine en février 2022. C'est le conflit le plus meurtrier en Europe depuis la Seconde Guerre mondiale. Il prolonge une confrontation ouverte en 2014, quand Moscou a annexé la péninsule de Crimée et soutenu une rébellion armée dans l'est ukrainien.
Quatre ans plus tard, la guerre a changé de visage. Aux grandes offensives blindées ont succédé une guerre d'usure le long d'un front quasi statique et une montée en puissance des frappes de longue portée, où le drone bon marché est devenu l'arme décisive des deux camps.
Les frappes russes sur les villes ukrainiennes
La Russie bombarde l'Ukraine quasi quotidiennement et intensifie ses attaques en plein jour depuis plusieurs mois. Ses salves combinent missiles et drones par centaines. Lors d'une attaque massive début juin, l'armée de l'air ukrainienne a dénombré 73 missiles et 656 drones tirés en une nuit, affirmant en avoir abattu respectivement 40 et 602. Le bilan : au moins 23 morts, dont 16 dans la ville industrielle de Dnipro — parmi eux deux enfants —, sept à Kiev, des blessés à Kharkiv, une maternité et un hôpital touchés à Odessa.
Ces bombardements visent, selon Moscou, des « cibles liées aux forces ukrainiennes » ; sur le terrain, ils frappent des immeubles d'habitation et des infrastructures civiles. Le talon d'Achille ukrainien reste la défense antiaérienne. « Le niveau actuel de nos stocks ne nous permet pas d'abattre une part significative des missiles », a reconnu Volodymyr Zelensky. L'Ukraine dit savoir contrer les drones, mais dépend de ses alliés pour intercepter les missiles, plus rapides et plus difficiles à dérouter. Ces frappes prolongent une guerre de drones qui déborde désormais sur le territoire de l'OTAN, par incursions sur son flanc est.
Les frappes ukrainiennes en profondeur
L'Ukraine a fait des frappes de longue portée sa réponse, et son levier. Elle vise les sites énergétiques et militaires russes loin du front : raffineries, dépôts pétroliers, bases. Le 3 juin, ses drones ont touché le terminal pétrolier de Saint-Pétersbourg et la base militaire de Kronstadt, à l'ouverture du Forum économique international de la ville, contraignant le principal aéroport à fermer plusieurs heures. Volodymyr Zelensky a revendiqué ces opérations, qu'il qualifie de « sanctions » : « Le plan de l'Ukraine en matière de sanctions à longue portée est mis en œuvre exactement comme il le faut pour rapprocher la paix. »
Ces opérations, dont une frappe sur la raffinerie d'Ilski dans le sud-ouest russe, cherchent à porter le coût de la guerre à l'intérieur de la Russie et à entamer ses revenus pétroliers — la même logique qui sous-tend la traque de la flotte fantôme de pétroliers par les Européens. Elles ne sont pas sans bavures : sept personnes sont mortes dans l'est occupé quand un drone ukrainien a frappé un car reliant Moscou à la Crimée. D'autres attaques, comme celle d'un lycée à Starobilsk, ont fait des victimes en zone occupée.
Où en sont les négociations de paix
Elles sont au point mort. Après plus de quatre ans de guerre, aucun cadre de négociation crédible n'a émergé, et chaque vague de frappes éloigne un peu plus la perspective d'un cessez-le-feu. La diplomatie française a vu dans les derniers bombardements russes un « mépris total » pour les efforts de paix. Le ministre ukrainien des Affaires étrangères, Andriï Sybiga, accuse Vladimir Poutine de n'avoir « pour seule carte que la terreur ».
Kiev mise sur deux leviers : tenir le front pour négocier en position de force, et obtenir des Occidentaux de quoi protéger son ciel. La semaine précédente, Volodymyr Zelensky avait écrit à Donald Trump pour réclamer davantage de missiles destinés aux systèmes Patriot, jugeant l'aide américaine « absolument nécessaire ». « Chaque retard coûte des vies », a renchéri la Première ministre Ioulia Svyrydenko. Côté russe, le Kremlin a promis des « réponses systémiques » aux frappes ukrainiennes : la logique reste celle de l'escalade, pas du compromis.
Le soutien occidental et les acteurs
L'Ukraine reste dépendante de ses alliés pour les munitions et la défense antiaérienne. Le secrétaire général de l'OTAN, Mark Rutte, s'est rendu à Kiev lors d'une visite inattendue, signe que l'Alliance veut afficher son soutien malgré les tensions sur le partage du fardeau. Les États-Unis demeurent le fournisseur clé des Patriot, ce qui donne à Washington un poids déterminant sur la suite. Le secrétaire général de l'ONU, António Guterres, a condamné la dernière vague de frappes russes.
En face, le Forum économique de Saint-Pétersbourg illustre l'isolement et les contournements de Moscou. Jadis fréquenté par des dirigeants occidentaux, il rassemble désormais surtout des alliés et des partenaires du « Sud global » — présidents ouzbek et tanzanien, ministres cubains, bélarusses, émiratis et saoudiens —, présentés par le Kremlin comme un club de « pays souverains » face aux « mondialistes ». La fumée des drones ukrainiens en toile de fond du forum résume la situation : la Russie veut montrer qu'elle tient, l'Ukraine qu'elle peut frapper jusque-là.
Les prochaines échéances
Trois variables commandent la suite. La première est la défense antiaérienne ukrainienne : sans réassort de missiles Patriot, les villes resteront exposées aux salves russes, et la pression sur Washington ne faiblira pas. La deuxième est la capacité de l'Ukraine à porter la guerre en profondeur — raffineries, ports, terminaux — pour entamer les revenus russes sans provoquer une riposte incontrôlable. La troisième est diplomatique : tant que le front grignote des kilomètres carrés sans bascule, ni Moscou ni Kiev n'ont d'intérêt évident à signer, et la guerre s'installe dans la durée. Le prochain signal viendra autant des livraisons d'armes occidentales que d'un éventuel geste, encore introuvable, vers la table des négociations.
Sources : AFP (dépêches Kiev et Saint-Pétersbourg, juin 2026) — Institut pour l'étude de la guerre (ISW), via l'analyse de l'AFP — armée de l'air ukrainienne — ministères ukrainiens de la Défense et des Affaires étrangères — ministère russe de la Défense — OTAN — Organisation des Nations unies.











