Face à l'envolée du prix des engrais, la Commission européenne a promis un « soutien exceptionnel » aux agriculteurs, dévoilé à Strasbourg devant un Parlement où les syndicats agricoles s'étaient rassemblés. Au menu : une aide d'au moins 200 millions d'euros, le maintien des taxes sur les engrais russes et bélarusses, et le refus assumé de suspendre la taxe carbone aux frontières. Derrière la crise, la conjonction de deux chocs : la guerre au Moyen-Orient, qui a perturbé les flux mondiaux, et la volonté européenne de se passer des engrais russes.
Ce que prévoit le plan de la Commission
Le plan d'action comporte trois étages. À court terme, une aide d'urgence : le commissaire européen à l'Agriculture, Christophe Hansen, a promis « au moins » 200 millions d'euros, en disant vouloir « au moins doubler » ce montant, sous réserve du feu vert des États membres et des eurodéputés attendu en juin. À moyen terme, deux mots d'ordre : diversifier les approvisionnements et augmenter la production européenne. À long terme, le pari des engrais alternatifs bas carbone, qui peinent encore à percer à cause de leurs coûts, notamment énergétiques : le projet autrichien « Green Ammonia Linz », un temps soutenu par un financement européen, a ainsi été suspendu, ses coûts ayant dépassé les prévisions.
« La guerre a créé une prise de conscience de la nature stratégique du secteur des engrais », souligne Tiffanie Stephani, de Yara, l'un des plus gros producteurs européens. Avant le conflit, 30 % des engrais mondiaux transitaient par le détroit d'Ormuz : la perturbation de cette route a reporté la pression sur les autres sources, dont la Russie et le Bélarus.
La taxe : 6,5 % + 40-45 €/tonne sur les engrais russes et bélarusses
Pour 2025-2026, l'UE applique aux engrais importés de Russie et du Bélarus un droit de douane de 6,5 %, auquel s'ajoute une taxe comprise entre 40 et 45 euros par tonne. Le mécanisme est progressif : il doit atteindre 430 euros par tonne d'ici 2028, selon le calendrier voté par le Parlement européen en mai 2025. L'objectif affiché : priver Moscou de ressources qui financent la guerre en Ukraine, la vente d'engrais étant considérée par Bruxelles comme une source directe de revenus pour le budget russe.
La Commission a confirmé qu'elle ne reviendrait pas sur cette augmentation progressive, malgré les appels d'agriculteurs et de plusieurs États membres à temporiser. La dépendance reste réelle : la Russie et le Bélarus ont longtemps fourni une large part des engrais consommés dans l'Union, et si les flux ont baissé, ils subsistent ; la sortie complète est programmée à l'horizon 2028.
Pourquoi les prix s'envolent : guerre, gaz, CBAM
Depuis fin février, le prix des fertilisants a bondi en Europe. Les engrais à base d'azote coûtent désormais autour de 500 euros la tonne, contre quelque 380 euros l'hiver précédent — une hausse d'environ 30 % en quelques mois. Trois facteurs s'additionnent. D'abord la guerre au Moyen-Orient, qui a perturbé les flux mondiaux d'engrais. Ensuite l'envolée du coût du gazole pour les tracteurs, qui a poussé plusieurs États à débloquer des aides ciblées. Enfin la taxe carbone aux frontières (CBAM), entrée pleinement en vigueur le 1er janvier 2026, qui renchérit les importations selon leur empreinte carbone.
Bruxelles a tenté d'amortir le choc en supprimant temporairement les droits de douane sur les fertilisants hors Russie et Bélarus, et en envisageant des « flexibilités » sur la tarification carbone pour les engrais produits en Europe, à condition que l'industrie s'engage à se décarboner. Mais le résultat reste sensible pour les exploitations.
La réserve agricole : une aide d'au moins 200 millions
Le soutien d'urgence passe par la réserve agricole européenne, un mécanisme budgétaire alimenté par le redéploiement des fonds de la PAC non utilisés, destiné à soulager le secteur en cas de crise. Christophe Hansen a chiffré l'aide à « au moins » 200 millions d'euros, avec l'objectif de la doubler — mais la décision revient aux États et au Parlement, attendue en juin, et la répartition entre filières et entre les Vingt-Sept n'est pas encore arbitrée.
L'enveloppe est modeste au regard de l'impact. Le surcoût des engrais pour les seuls céréaliers français est estimé à plusieurs centaines de millions d'euros pour l'année par les organisations professionnelles — de quoi relativiser une aide qui doit se partager entre toutes les filières et tous les États membres.
Et les céréaliers français ? « Trois ans dans le rouge »
La situation est particulièrement difficile pour les céréaliers, gros consommateurs d'engrais. Selon les organisations professionnelles, ils sont « dans le rouge depuis trois ans », sous l'effet combiné d'une récolte de blé catastrophique en 2024 et d'une année 2025 marquée par des engrais déjà très chers, avec un blé sous les 200 euros la tonne en France, confronté à une concurrence internationale accrue (Russie, Argentine, Ukraine).
L'arbitrage de campagne est devenu tendu. Plusieurs céréaliers indiquent réduire leurs apports azotés pour la saison à venir, ce qui pèsera mécaniquement sur les rendements ; d'autres choisissent d'absorber le surcoût en pariant sur une remontée des cours mondiaux du blé. Aucun consensus n'émerge — et un représentant des agriculteurs irlandais prévient que « les agriculteurs ne peuvent pas supporter ces prix à long terme », au risque d'« une baisse directe des niveaux de production alimentaire ».
Ce que Bruxelles refuse : suspendre le CBAM
Le mécanisme d'ajustement carbone aux frontières (CBAM), entré pleinement en vigueur le 1er janvier 2026, cristallise les tensions. Plusieurs pays — dont la France — et une partie des organisations agricoles réclament sa suspension temporaire sur les engrais. La Commission refuse : le suspendre est « une fausse bonne idée », juge Christophe Hansen, qui y voit un rempart contre la « concurrence déloyale ».
Trois raisons à ce refus. Le CBAM concerne d'autres secteurs polluants — acier, aluminium, ciment, électricité, hydrogène — et ouvrir une brèche sur les engrais fragiliserait l'ensemble du dispositif. Le suspendre désavantagerait aussi les fabricants européens, qui tentent d'augmenter leur production. Et c'est l'un des rares outils budgétaires européens autonomes. Les syndicats agricoles, qui militaient pour la suspension, ont fait part de leur « profonde déception » ; le Copa-Cogeca reproche à la Commission d'« observer et hésiter là où elle devrait agir ».
L'autre dossier sensible est l'assouplissement possible des règles européennes sur les nitrates, pour autoriser un usage accru du digestat — les résidus issus de la méthanisation des déchets organiques, utilisés comme alternative aux engrais chimiques. La piste inquiète les organisations environnementales, qui redoutent des pollutions de l'eau, alors que la qualité des engrais fait déjà débat en France.
Le plan dévoilé à Strasbourg est une réponse de circonstance avant d'être une stratégie. L'aide d'urgence est une rustine ; le maintien de la taxe russe est une décision politique antérieure que la Commission ne pouvait défaire ; l'assouplissement des nitrates est un signal aux agriculteurs sans coût budgétaire immédiat. La vraie ligne se joue ailleurs : la capacité de l'Union à passer, en quelques années, d'une dépendance massive — elle importe de 30 à 70 % des engrais qu'elle consomme, selon le type — à une production renouvelée, capable d'absorber le surcoût climatique.
Pour les agriculteurs français, l'arithmétique du printemps reste défavorable : engrais à 500 euros la tonne, gazole renchéri, blé sous les 200 euros. La rentabilité de la prochaine campagne tient à des hypothèses optimistes sur les cours mondiaux et la météo — sur les deux, l'incertitude domine.











