« Une victoire historique. » Au lendemain des élections législatives du 7 juin 2026, Nikol Pachinian n'a pas attendu les résultats définitifs pour revendiquer son succès. Son parti, Contrat civil, arrive largement en tête avec 49,8 % des voix au dépouillement complet — plus du double de l'alliance Arménie forte de l'homme d'affaires russo-arménien Samvel Karapetian (23,3 %). La participation s'est élevée à 59 %.
Le scrutin valait surtout pour ce qu'il engageait : la trajectoire de ce petit pays du Caucase, longtemps arrimé à Moscou et qui regarde désormais vers l'Ouest. Le Premier ministre a promis de « poursuivre la course en vue du rapprochement avec l'Occident », tout en affirmant vouloir maintenir des liens forts avec la Russie. Un grand écart que le Kremlin observe avec une hostilité croissante, sur fond de bras de fer plus large entre Moscou et les Occidentaux.
Une victoire qui conforte le virage vers l'Europe
Porté au pouvoir par la révolution de velours de 2018, ce soulèvement pacifique qui avait renversé l'ancienne garde post-soviétique, l'ex-journaliste de 51 ans a fait du rapprochement avec l'Union européenne et les États-Unis l'axe de son mandat. Erevan a ouvert un dialogue de libéralisation des visas avec Bruxelles, fait adopter au printemps 2025 une loi engageant le processus d'adhésion à l'UE, puis signé avec elle, en décembre 2025, un nouvel agenda stratégique de partenariat.

Les capitales occidentales ont salué le résultat. La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a assuré que l'UE se tenait « aux côtés de l'Arménie ». Emmanuel Macron, venu début mai porter un message pro-européen à Erevan, a redit vouloir accompagner ce « rapprochement avec l'Europe ». Le chancelier allemand Friedrich Merz a estimé que les Arméniens avaient « choisi la démocratie » malgré une « pression énorme ».
Pourquoi l'Arménie s'éloigne de la Russie
Le basculement s'est joué à l'automne 2023. Cette année-là, l'Azerbaïdjan a repris par les armes le Haut-Karabakh, enclave peuplée d'Arméniens, provoquant l'exode d'environ 100 000 habitants. La Russie, garante historique de la sécurité arménienne et qui disposait de soldats sur place, n'a pas bougé. Cette inaction a brisé la confiance d'Erevan envers son allié et précipité le tournant vers l'Occident.
Moscou a répliqué sur le terrain économique. La Russie, premier partenaire commercial de l'Arménie, a adopté des restrictions sur les importations de produits agricoles arméniens. Vladimir Poutine, lui, a mis en garde contre une répétition du « scénario ukrainien » — une réorientation géopolitique qui, selon le Kremlin, mène au conflit. Dans la lecture de Moscou, c'est ce type de basculement vers l'Ouest qui a conduit à la guerre en Ukraine — alors qu'en 2014, Kiev s'apprêtait en réalité à signer un simple accord d'association avec l'Union européenne. Accusée d'ingérence dans le scrutin arménien, la Russie a de son côté dénoncé l'« ingérence » de l'Union européenne et des « pressions » sur l'opposition. Privée d'un allié docile dans le Caucase, elle accélère son propre pivot vers d'autres partenaires, à commencer par la Chine.
Qui est Nikol Pachinian
Arrivé au pouvoir en 2018 sur une image d'homme proche de la rue, hostile aux ex-élites, Nikol Pachinian a bâti sa campagne sur ce contraste. Ses adversaires lui reprochent toutefois une dérive autoritaire. Son principal rival, Samvel Karapetian, dénonce des législatives « honteuses » et l'arrestation, selon lui, de dizaines de membres de son équipe ; lui-même est assigné à résidence depuis 2025 pour des accusations de « complot pour usurper le pouvoir », qu'il rejette. Son alliance, qui continue de contester le scrutin, a néanmoins décidé de siéger dans la nouvelle Assemblée.

Les observateurs de l'OSCE ont jugé que le scrutin avait « offert aux électeurs un véritable choix entre différentes alternatives politiques », tout en pointant que « la concentration des arrestations et des poursuites pénales visant des figures de l'opposition a contribué à des perceptions de justice sélective ». Ils relèvent aussi une pression directe de l'étranger — restrictions commerciales russes croissantes, menaces sécuritaires — visant, selon eux, « à influencer les électeurs en faveur de l'opposition ». Le Comité d'enquête arménien a, lui, ouvert 59 enquêtes pour des violations électorales présumées — dont des votes multiples — et placé neuf personnes en détention.
Le conflit avec l'Azerbaïdjan et une paix incertaine
La victoire ne règle pas le dossier le plus lourd : la paix avec l'Azerbaïdjan. L'Arménie a perdu une guerre face à Bakou en 2020, avant la reprise totale du Karabakh en 2023. Pachinian avait présenté le scrutin comme un choix entre une paix durable, quoique controversée et encore incertaine, et une nouvelle « guerre catastrophique ». Mais la certification des résultats, mi-juin, a figé un rapport de force en demi-teinte : 64 sièges sur 105 pour Contrat civil, 29 pour Arménie forte et 12 pour l'Alliance arménienne de l'ex-président Robert Kotcharian. De quoi former un gouvernement, pas réunir la majorité écrasante nécessaire pour adopter les amendements constitutionnels réclamés par Bakou comme préalable à un accord définitif.
En toile de fond, le jeu des puissances régionales. La Turquie, alliée de l'Azerbaïdjan, a appelé au lendemain du scrutin l'Arménie à agir davantage pour la paix dans la région ; Ankara et Erevan, dont les relations restent empoisonnées par la question du génocide arménien — un terme réfuté par les autorités turques —, ont entamé une normalisation diplomatique depuis fin 2021. La perte du Karabakh, que Moscou n'a pas empêchée, a achevé de distendre un lien sécuritaire vieux de deux siècles, depuis la conquête russe du Caucase au XIXe siècle.
Le virage reste pourtant à confirmer. L'accord de paix avec l'Azerbaïdjan est suspendu à des amendements constitutionnels que Pachinian n'a pas les moyens de faire passer seul ; Moscou, qui a menacé Erevan de graves conséquences, conserve de puissants leviers économiques ; et l'adhésion à l'Union européenne supposerait des années de réformes et le feu vert des Vingt-Sept.











