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Arménie :
pourquoi le pays s'éloigne de la Russie et se tourne vers l'Europe

La large victoire de Nikol Pachinian aux législatives du 7 juin conforte le virage de l'Arménie, longtemps arrimée à Moscou et désormais tournée vers l'Union européenne — au risque de la colère du Kremlin.

5 min
Le Premier ministre arménien Nikol Pachinian à Erevan après la victoire de son parti aux élections législatives
Le Premier ministre arménien Nikol Pachinian, le 8 juin 2026 à Erevan.© Karen Minasyan / AFP

« Une victoire historique. » Au lendemain des élections législatives du 7 juin, Nikol Pachinian n'a pas attendu les résultats définitifs pour revendiquer son succès. Son parti, Contrat civil, arrive largement en tête avec environ 49,8 % des voix, contre 23,3 % à l'alliance Arménie forte de l'homme d'affaires russo-arménien Samvel Karapetian, après dépouillement de tous les bureaux de vote. La participation s'est élevée à 59 %.

Le scrutin valait surtout pour ce qu'il engageait : la trajectoire de ce petit pays du Caucase, longtemps arrimé à Moscou et qui regarde désormais vers l'Ouest. Le Premier ministre a promis de « poursuivre la course en vue du rapprochement avec l'Occident », tout en disant vouloir conserver des « liens forts » avec la Russie. Un grand écart que le Kremlin observe avec une hostilité croissante, sur fond de bras de fer plus large entre Moscou et les Occidentaux.

Une victoire qui conforte le virage vers l'Europe

Porté au pouvoir par la révolution de velours de 2018, ce soulèvement pacifique qui avait renversé l'ancienne garde post-soviétique, l'ex-journaliste de 51 ans a fait du rapprochement avec l'Union européenne et les États-Unis l'axe de son mandat. Erevan a ouvert un dialogue de libéralisation des visas avec Bruxelles, fait adopter au printemps 2025 une loi engageant le processus d'adhésion à l'UE, puis signé un partenariat stratégique avec l'Europe en décembre 2025.

Les capitales occidentales ont salué le résultat. La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a assuré que l'UE se tenait « aux côtés de l'Arménie ». Emmanuel Macron, venu en mai porter un message pro-européen à Erevan, a redit vouloir accompagner ce « rapprochement avec l'Europe ». Le chancelier allemand Friedrich Merz a estimé que les Arméniens avaient « choisi la démocratie » malgré une « pression énorme ».

Pourquoi l'Arménie s'éloigne de la Russie

Le basculement s'est joué à l'automne 2023. Cette année-là, l'Azerbaïdjan a repris par les armes le Haut-Karabakh, enclave peuplée d'Arméniens, provoquant l'exode d'environ 100 000 habitants. La Russie, garante historique de la sécurité arménienne et qui disposait de soldats sur place, n'a pas bougé. Cette inaction a brisé la confiance d'Erevan envers son allié et précipité le tournant vers l'Occident.

Moscou a répliqué sur le terrain économique. La Russie, premier partenaire commercial de l'Arménie, a adopté des restrictions sur les importations de produits agricoles arméniens. Vladimir Poutine, lui, a mis en garde contre une répétition du « scénario ukrainien » — une réorientation géopolitique qui, selon le Kremlin, mène au conflit. Le parallèle n'a rien d'anodin : dans la lecture du Kremlin, c'est ce type de basculement vers l'Ouest qui a conduit à la guerre en Ukraine. Accusée d'ingérence dans le scrutin arménien, la Russie a de son côté dénoncé l'« ingérence » de l'Union européenne et des « pressions » sur l'opposition. Privée d'un allié docile dans le Caucase, elle accélère son propre pivot vers d'autres partenaires, à commencer par la Chine.

Qui est Nikol Pachinian

Arrivé au pouvoir en 2018 sur une image d'homme proche de la rue, hostile aux ex-élites, Nikol Pachinian a bâti sa campagne sur ce contraste. Ses adversaires lui reprochent toutefois une dérive autoritaire. Son principal rival, Samvel Karapetian, dénonce des législatives « honteuses » et l'arrestation de dizaines de membres de son équipe ; lui-même est assigné à résidence depuis 2025 pour des accusations de « complot pour usurper le pouvoir », qu'il rejette.

Les observateurs de l'OSCE ont jugé que le scrutin avait « offert aux électeurs un véritable choix », tout en pointant que « la concentration des arrestations et des poursuites pénales visant des figures de l'opposition a contribué à des perceptions de justice sélective ». Le Comité d'enquête arménien a, lui, ouvert 59 enquêtes pour des violations électorales présumées — dont des votes multiples — et placé neuf personnes en détention.

Le conflit avec l'Azerbaïdjan et une paix incertaine

La victoire ne règle pas le dossier le plus lourd : la paix avec l'Azerbaïdjan. L'Arménie a perdu une guerre face à Bakou en 2020, avant la reprise totale du Karabakh en 2023. Pachinian avait présenté le scrutin comme un choix entre une paix « durable, quoique controversée », et une nouvelle « guerre catastrophique ». Mais son parti, s'il a réuni assez de sièges pour former un gouvernement, n'a pas obtenu la majorité écrasante nécessaire pour adopter les amendements constitutionnels réclamés par Bakou comme préalable à un accord définitif.

En toile de fond, le jeu des puissances régionales. La Turquie, alliée de l'Azerbaïdjan, a appelé Erevan à « agir davantage » pour la paix ; Ankara et Erevan, dont les relations restent empoisonnées par la question du génocide arménien — un terme réfuté par les autorités turques —, ont entamé une normalisation diplomatique depuis fin 2021. La perte du Karabakh, que Moscou n'a pas empêchée, a achevé de distendre un lien sécuritaire vieux de deux siècles, depuis la conquête russe du Caucase au XIXe siècle.

Les prochaines échéances

Trois dossiers vont mesurer la réalité du virage. D'abord l'accord de paix avec l'Azerbaïdjan, suspendu à des amendements constitutionnels que Pachinian n'a pas les moyens de faire passer seul. Ensuite la relation avec Moscou, qui a menacé Erevan de « graves conséquences » et dont les leviers économiques restent puissants. Enfin le chemin vers l'Union européenne : la loi de 2025 a ouvert un processus, mais une adhésion supposerait des années de réformes et un feu vert des Vingt-Sept. Entre ces trois lignes de force, l'Arménie avance sur une crête étroite.

L'essentiel

  • Le parti du Premier ministre Nikol Pachinian, Contrat civil, a largement remporté les législatives du 7 juin (environ 49,8 % contre 23,3 %), confortant le virage de l'Arménie vers l'Occident.
  • Erevan se rapproche de l'Union européenne : loi engageant le processus d'adhésion adoptée en 2025, partenariat stratégique signé fin 2025.
  • Le basculement s'est accéléré après la reprise du Haut-Karabakh par l'Azerbaïdjan en 2023, que la Russie, alliée historique, n'a pas empêchée.
  • Accusée d'ingérence, la Russie a dénoncé en retour l'« ingérence » de l'UE ; Vladimir Poutine a mis en garde contre un « scénario ukrainien ».
  • Pachinian n'a pas obtenu la majorité requise pour les amendements constitutionnels réclamés par Bakou comme préalable à un accord de paix définitif.

Questions fréquentes

Qui est Nikol Pachinian ?
Nikol Pachinian est le Premier ministre arménien, un ancien journaliste de 51 ans arrivé au pouvoir lors de la révolution de velours de 2018. Il a fait du rapprochement avec l'Union européenne et les États-Unis l'axe de sa politique, tout en disant vouloir conserver des liens avec la Russie.
Pourquoi l'Arménie se détourne-t-elle de la Russie ?
Le tournant s'est accéléré en 2023, quand l'Azerbaïdjan a repris le Haut-Karabakh sans que la Russie, garante historique de la sécurité arménienne, n'intervienne. Cette inaction a brisé la confiance d'Erevan, qui s'est tourné vers l'Occident. Moscou a répliqué par des restrictions commerciales et des mises en garde.
L'Arménie va-t-elle adhérer à l'Union européenne ?
Erevan a adopté en 2025 une loi engageant le processus d'adhésion et signé un partenariat stratégique avec l'UE, mais une adhésion effective supposerait des années de réformes et l'accord des États membres. Le pays a aussi ouvert un dialogue de libéralisation des visas avec Bruxelles.
Où en est le conflit avec l'Azerbaïdjan ?
L'Arménie a perdu une guerre face à l'Azerbaïdjan en 2020, avant la reprise totale du Haut-Karabakh par Bakou en 2023, qui a provoqué l'exode d'environ 100 000 Arméniens. Des pourparlers de paix se poursuivent, suspendus à des amendements constitutionnels réclamés par Bakou.
Comment la Russie réagit-elle ?
Moscou a menacé Erevan de « graves conséquences », adopté des restrictions sur les importations agricoles arméniennes et dénoncé une « ingérence » de l'UE. Vladimir Poutine a mis en garde contre un « scénario ukrainien », en référence à une réorientation géopolitique vers l'Ouest.

Antoine Lefebvre

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