« Une victoire historique. » Au lendemain des élections législatives du 7 juin 2026, Nikol Pachinian n'a pas attendu les résultats définitifs pour revendiquer son succès. Son parti, Contrat civil, arrive largement en tête avec 49,8 % des voix au dépouillement, 49,7 % dans les résultats annoncés le 14 juin par la Commission électorale centrale — plus du double de l'alliance Arménie forte de l'homme d'affaires russo-arménien Samvel Karapetian (23,3 %). La participation s'est élevée à 59 %.
Le scrutin valait surtout pour ce qu'il engageait : la trajectoire de ce petit pays du Caucase, longtemps arrimé à Moscou et qui regarde désormais vers l'Ouest. Le Premier ministre a promis de « poursuivre la course en vue du rapprochement avec l'Occident », tout en affirmant vouloir maintenir des liens forts avec la Russie. Un grand écart que le Kremlin observe avec une hostilité croissante, sur fond de bras de fer plus large entre Moscou et les Occidentaux.
Une victoire qui conforte le virage vers l'Europe
Porté au pouvoir par la révolution de velours de 2018, ce soulèvement pacifique qui avait renversé l'ancienne garde post-soviétique, l'ex-journaliste de 51 ans a fait du rapprochement avec l'Union européenne et les États-Unis l'axe de sa politique étrangère ces dernières années. Erevan a ouvert un dialogue de libéralisation des visas avec Bruxelles, fait adopter au printemps 2025 une loi engageant le processus d'adhésion à l'UE, puis signé avec elle, en décembre 2025, un nouvel agenda stratégique de partenariat. Le 24 août, devant les députés, il a toutefois expliqué qu'un référendum sur l'adhésion n'aurait de sens qu'après le dépôt d'une candidature officielle, que son pays engagera « peut-être » « dans un avenir proche », selon l'agence arménienne Armenpress.

Les capitales occidentales ont salué le résultat. La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a assuré que l'UE se tenait « aux côtés de l'Arménie ». Emmanuel Macron, venu début mai porter un message pro-européen à Erevan, a redit vouloir accompagner ce « rapprochement avec l'Europe ». Le chancelier allemand Friedrich Merz a estimé que les Arméniens avaient « choisi la démocratie » malgré une « pression énorme ».
Pourquoi l'Arménie s'éloigne de la Russie
Le basculement s'est accéléré à l'automne 2023. Cette année-là, l'Azerbaïdjan a repris par les armes le Haut-Karabakh, enclave peuplée d'Arméniens, provoquant l'exode d'environ 100 000 habitants. La Russie, garante historique de la sécurité arménienne et qui disposait de soldats sur place, n'a pas bougé. Cette inaction a brisé la confiance d'Erevan envers son allié et précipité le tournant vers l'Occident.
Moscou a répliqué sur le terrain économique. La Russie, premier partenaire commercial de l'Arménie, a adopté des restrictions sur les importations de produits agricoles arméniens. Vladimir Poutine, lui, a mis en garde contre une répétition du « scénario ukrainien » — une réorientation géopolitique qui, selon le Kremlin, mène au conflit. Dans la lecture de Moscou, c'est ce type de basculement vers l'Ouest qui a conduit à la guerre en Ukraine — alors qu'en 2014, Kiev s'apprêtait en réalité à signer un simple accord d'association avec l'Union européenne. Accusée d'ingérence dans le scrutin arménien, la Russie a de son côté dénoncé l'« ingérence » de l'Union européenne et des « pressions » sur l'opposition. Privée d'un allié docile dans le Caucase, elle accélère son propre pivot vers d'autres partenaires, à commencer par la Chine.
Qui est Nikol Pachinian
Arrivé au pouvoir en 2018 sur une image d'homme proche de la rue, hostile aux ex-élites, Nikol Pachinian a bâti sa campagne sur ce contraste. Ses adversaires lui reprochent toutefois une dérive autoritaire. Son principal rival, Samvel Karapetian, dénonce des législatives « honteuses » et l'arrestation, selon lui, de dizaines de membres de son équipe ; lui-même, placé en détention en juin 2025 puis assigné à résidence en janvier 2026, est poursuivi notamment pour avoir appelé publiquement à s'emparer du pouvoir et à renverser l'ordre constitutionnel, des accusations qu'il rejette. Son alliance, qui continue de contester le scrutin, a néanmoins décidé de siéger dans la nouvelle Assemblée.

Les observateurs de l'OSCE ont jugé que le scrutin avait « offert aux électeurs un véritable choix entre différentes alternatives politiques », tout en pointant que « la concentration des arrestations et des poursuites pénales visant des figures de l'opposition a contribué à des perceptions de justice sélective ». Ils relèvent aussi une pression directe de l'étranger — restrictions commerciales russes croissantes, menaces sécuritaires — visant, selon eux, « à influencer les électeurs en faveur de l'opposition ». Le Comité d'enquête arménien a, lui, ouvert 59 enquêtes pour des violations électorales présumées — dont des votes multiples — et placé neuf personnes en détention.
Le conflit avec l'Azerbaïdjan et une paix incertaine
La victoire ne règle pas le dossier le plus lourd : la paix avec l'Azerbaïdjan. L'Arménie a perdu une guerre face à Bakou en 2020, avant la reprise totale du Karabakh en 2023. Pachinian avait présenté le scrutin comme un choix entre une paix durable, quoique controversée et encore incertaine, et une nouvelle « guerre catastrophique ». Mais la certification des résultats, mi-juin, a figé un rapport de force en demi-teinte : 64 sièges sur 105 pour Contrat civil, 29 pour Arménie forte et 12 pour l'alliance Arménie de l'ex-président Robert Kotcharian. De quoi former un gouvernement, pas lancer seul la réforme que Bakou pose en préalable : l'Azerbaïdjan dit qu'il ne signera formellement l'accord de paix qu'une fois la Constitution arménienne changée.
Le nœud tient à son préambule, qui se réclame de la déclaration d'indépendance de 1990. La Cour constitutionnelle a jugé, en 2021 puis en 2024, ce préambule impossible à amender. Pachinian prépare une nouvelle Constitution, qui ne fera plus référence à cette déclaration, a-t-il dit devant le Parlement le 24 août ; le texte est attendu dans les prochains mois. Une nouvelle Constitution ne peut être adoptée que par référendum. Il faut au moins deux tiers des 105 députés, soit 70, pour le convoquer, puis le oui de plus de la moitié des votants, représentant au moins un quart des électeurs inscrits.
En toile de fond, le jeu des puissances régionales. La Turquie, alliée de l'Azerbaïdjan, a appelé au lendemain du scrutin l'Arménie à agir davantage pour la paix dans la région ; Ankara et Erevan, dont les relations restent empoisonnées par la question du génocide arménien — un terme réfuté par les autorités turques —, ont entamé une normalisation diplomatique depuis fin 2021. La perte du Karabakh, que Moscou n'a pas empêchée, a achevé de distendre un lien sécuritaire vieux de deux siècles, depuis la conquête russe du Caucase au XIXe siècle.
Le virage reste pourtant à confirmer. L'accord de paix avec l'Azerbaïdjan est suspendu à une nouvelle Constitution que Pachinian ne peut pas soumettre seul au référendum ; Moscou, qui a menacé Erevan de graves conséquences, conserve de puissants leviers économiques ; et l'adhésion à l'Union européenne supposerait des années de réformes et le feu vert des Vingt-Sept.











