Dans la salle bondée du tribunal de Gênes, le 16 juillet en début d'après-midi, huit ans d'attente ont tenu en quelques minutes de lecture. Trente-deux des cinquante-sept accusés du procès de l'effondrement du pont Morandi ont été condamnés, jusqu'à douze ans de prison ferme pour l'ancien directeur général de la société d'autoroutes Autostrade per l'Italia (Aspi), Giovanni Castellucci ; vingt-cinq ont été acquittés. « Aujourd'hui, nous pouvons dire qu'il existe des coupables pour nos proches assassinés », a lancé Michele Matti Altadonna, frère d'une des 43 victimes.
Le 14 août 2018 à 11h36, sous une pluie battante, l'immense viaduc en béton armé qui porte l'autoroute reliant l'Italie à la France s'écroulait au-dessus de Gênes, précipitant des dizaines de véhicules dans le vide. Quarante-trois personnes sont mortes. Huit ans plus tard, le tribunal a répondu à la question qui hantait la ville : la catastrophe aurait-elle pu être évitée ?
Cinquante et un ans sans entretien sérieux
La réponse des juges tient dans un constat, établi au fil de 283 audiences depuis l'ouverture du procès en 2022 : « entre l'inauguration (du pont) en 1967 et l'effondrement, 51 ans plus tard, il n'a pas été procédé aux interventions de maintenance minimales pour renforcer les câbles du pilier numéro 9 », celui qui s'est affaissé le jour du drame. La fragilité de ces câbles était pourtant connue : deux piliers identiques, les numéros 10 et 11, avaient été renforcés, et des travaux étaient prévus sur le 9.
Le tribunal a réparti les responsabilités sur toute la chaîne chargée de la sécurité du vieux pont : Autostrade, le concessionnaire ; sa filiale d'entretien Spea ; le ministère des Infrastructures et des Transports, chargé de la supervision. Giovanni Castellucci, reconnu coupable de négligence et d'homicide involontaire, écope de la peine la plus lourde — il était déjà emprisonné pour sa responsabilité dans un accident de 2013, dans lequel un autocar avait brisé les barrières d'un viaduc du sud de l'Italie et plongé dans le vide, tuant 40 personnes. Les ex-numéros 2 et 3 d'Autostrade sont condamnés à cinq ans et demi et onze ans de prison, un ancien cadre du ministère à cinq ans. Vingt-huit autres accusés reçoivent des peines avec sursis d'au moins un an et onze mois. Le parquet avait requis plus de 400 ans de prison cumulés, pour homicide involontaire, atteinte à la sécurité des transports et faux en écriture publique.
La défense plaide le vice caché et fera appel
Me Giovanni Paolo Accinni, avocat de Giovanni Castellucci, a aussitôt réagi : son client est « innocent » et fera appel. La thèse principale de la défense attribue l'écroulement à un vice de construction caché — une corrosion des câbles — et non à un manque d'entretien. En face, l'avocat du Comité des proches des victimes, Raffaele Caruso, s'est appuyé sur le jugement : « Ce pont ne s'est pas effondré par hasard (...) ; comme nous l'avons toujours soutenu et comme le parquet l'a constamment affirmé, (cela) aurait pu être évité. » Comme le procès du crash Rio-Paris en France, celui de Gênes se rejouera donc en appel.
Deux absentes de marque n'auront pas à y retourner : les sociétés Autostrade et Spea elles-mêmes, qui ont échappé au procès grâce à un accord conclu avec le parquet. La veille du verdict, le nouveau directeur général d'Autostrade, Arrigo Giana, s'était payé une page dans la presse italienne pour réitérer les excuses de l'entreprise, évoquant les « actions et les choix faits par certains, qui ont laissé des blessures indélébiles » et promettant « l'engagement absolu » de ses salariés « pour que des faits de ce genre ne se reproduisent plus jamais ».
L'État, les Benetton et la confiance perdue
Au-delà des peines, le verdict referme un chapitre qui a durablement marqué l'Italie. La catastrophe avait jeté une lumière crue sur le piètre état des infrastructures de transport du pays et sur le rôle d'Autostrade, accusée d'avoir failli à l'entretien de l'ouvrage pour faire des économies. Au moment du drame, la société appartenait au groupe Atlantia, contrôlé par la famille Benetton — poussée vers la sortie sous la pression de la classe politique et de l'opinion, celle-ci a fini par céder sa part à l'État en mai 2022.
« Avec cette tragédie, notre confiance en l'État a vacillé », confiait le matin du verdict, à l'entrée du tribunal, la présidente du comité des victimes, Egle Possetti, en rappelant ce qui, pendant quatre ans de procès, est resté en travers de la gorge des familles : « Pas une seule personne n'a dit “J'ai ma part de responsabilité”. Ça, c'était dur. » Le vice-ministre des Infrastructures et des Transports, Edoardo Rixi, s'est lui félicité que « les responsabilités aient finalement été établies ».
À quelques kilomètres du tribunal, le nouveau pont dessiné par l'architecte génois Renzo Piano, inauguré en 2020 au-dessus d'un mémorial pour les victimes, portait ce jour-là le dense trafic des vacanciers.











