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Tungstène :
50 ans de réserves sous la France, pas une mine en activité

Le carbure de tungstène a presque doublé en quatorze mois : 45 $/kg à plus de 89 $/kg. La Chine, qui contrôle environ 80 % de la production minière mondiale, n'autorise plus que 15 entreprises à exporter. La France possède 22 gisements et 100 000 tonnes de réserves. Elle n'en extrait pas un gramme.

Mis à jour le lundi 25 mai 2026 — 06h34
9 min
Pieces en carbure de tungstene sur un etabli industriel, metal critique dont le prix a triple
Le carbure de tungstène, dont le prix a presque doublé en quatorze mois (de 45 à plus de 89 $/kg), est l'un des matériaux les plus stratégiques de l'industrie de défense et de l'aéronautique.© AFP / Thierry ZOCCOLAN

Mise à jour — 1er mai 2026. Cessez-le-feu Iran-États-Unis depuis le 8 avril, mais le 30 avril le Brent s'est envolé jusqu'à 126 dollars en intraday — la trêve reste fragile. Les restrictions chinoises sur le tungstène sont, elles, totalement déconnectées du conflit iranien : elles ne seront pas levées par un cessez-le-feu. Le carbure de tungstène reste au-dessus de 89 dollars le kilo. La demande Néométal pour la mine de Salau, déposée en juin 2024, attend toujours.

L'Essentiel
  • Le carbure de tungstène a bondi de 45 $/kg fin 2024 à plus de 89 $/kg au premier trimestre 2026 (+98 %, soit près du double en quatorze mois).
  • La Chine concentre environ 80 % de la production minière mondiale et n'a autorisé en 2026 que 15 entreprises à exporter du tungstène et de ses dérivés (APT, oxydes).
  • Imports européens : oxydes de tungstène en chute de 60 % au S1 2025, carbures de 45 % (Usine Nouvelle). Volumes chinois exportés en recul d'environ 40 % sur un an.
  • La France dispose de 22 gisements identifiés et environ 100 000 tonnes de réserves exploitables, soit 50 ans de consommation nationale. Aucune mine en activité.
  • La mine de Salau (Couflens, Ariège) — fermée le 24 décembre 1986 — fait l'objet d'un bras de fer juridique. Permis Variscan expiré en février 2022. Demande Néométal en cours depuis juin 2024.

Le tungstène ne fait pas la une des journaux. Il ne s'affiche pas sur le ticket de caisse. Il ne se négocie pas sur les marchés grand public.

Et pourtant, sans lui, pas d'obus de char, pas de foret de perceuse, pas d'outil de coupe pour l'aéronautique, pas d'écran de radioprotection pour les hôpitaux. Son prix a presque doublé en quatorze mois. La Chine a verrouillé ses exportations. Et la France, qui possède dans son sous-sol de quoi couvrir cinquante ans de consommation, regarde le train passer.

Un métal discret devenu arme géopolitique

Le carbure de tungstène de qualité industrielle (WC > 99,7 %) se négociait autour de 45 dollars le kilo fin 2024. Il a dépassé les 89 dollars le kilo au premier trimestre 2026, selon les données compilées par Les Conseils du Roy et Zonebourse. Le paratungstate d'ammonium (APT), précurseur principal du tungstène métallique, atteint en parallèle un niveau historique : 1 125 à 1 150 dollars la mtu (unité métrique tonne) sur le marché chinois, et entre 2 000 et 2 400 dollars la mtu WO3 sur les ports occidentaux (Rotterdam, Baltimore) en mars 2026.

La hausse n'est pas conjoncturelle. Elle est structurelle. Dès février 2025, la Chine a imposé des contrôles à l'exportation de tungstène, d'APT et d'oxydes de tungstène. Pour la période 2026-2027, le ministère du Commerce chinois a durci le dispositif en désignant seulement 15 entreprises autorisées à exporter — centralisant le contrôle et réduisant drastiquement les volumes disponibles pour les acheteurs étrangers. Les volumes chinois exportés ont reculé d'environ 40 % sur un an depuis la mise en place des contrôles.

Côté Europe, l'effet est immédiat : les importations européennes d'oxydes de tungstène ont chuté de 60 % sur le premier semestre 2025, celles de carbures de 45 %, selon l'Usine Nouvelle.

Parallèlement, la guerre en Iran a fait exploser la demande militaire. Les commandes d'obus, de blindages et de munitions à noyau de tungstène ont bondi dans toute l'OTAN. Les armées achètent en priorité, créant une compétition directe avec les industriels civils pour un métal déjà rare.

22 gisements, 100 000 tonnes, zéro extraction : le paradoxe français

La France dispose de 22 sites identifiés contenant du tungstène, pour un total estimé à environ 100 000 tonnes de réserves exploitables. Au rythme de la consommation nationale actuelle, cela représente environ cinquante ans d'autonomie.

Le plus emblématique de ces gisements est la mine de Salau, sur la commune de Couflens en Ariège. Elle a été en activité de 1971 à 1986. Sa fermeture, le 24 décembre 1986, a mis 124 mineurs au chômage.

Salau a fermé pour deux raisons combinées. D'abord, le dumping chinois : dans les années 1980, la Chine a inondé le marché mondial de tungstène à prix cassés, rendant l'extraction européenne déficitaire. Ensuite, l'épuisement annoncé à court terme du gisement principal au rythme d'extraction de l'époque : la mine avait produit 12 415 tonnes d'oxyde de tungstène (WO3) sur ses 15 années d'activité, et les réserves restantes étaient évaluées à environ 15 000 tonnes de WO3 à une teneur moyenne de 1,45 %. Ce sont les nouvelles méthodes d'exploration qui ont identifié, depuis, des réserves bien plus larges sur le périmètre élargi. Quarante ans plus tard, la même Chine ferme le robinet — et l'ironie est complète. Elle ne suffit toujours pas à rouvrir une mine.

Salau : quarante ans de bras de fer permis-environnement

La réouverture de Salau fait l'objet d'un long bras de fer juridique. En octobre 2016, le gouvernement Cazeneuve avait accordé à Variscan Mines un permis exclusif de recherche pour cinq ans, portant sur huit minerais (tungstène, cuivre, or notamment). Ce permis est devenu invalide en février 2022 sans être renouvelé, conséquence de blocages administratifs et de recours juridiques.

En juin 2024, Néométal a déposé une nouvelle demande de permis exclusif de recherche couvrant une centaine de kilomètres carrés sur quatre communes, dont Couflens. La procédure d'instruction est toujours en cours.

L'opposition locale est forte. Le 24 mai 2025, environ 400 personnes ont manifesté à Couflens contre la réouverture, mobilisées par les collectifs « Stop Mine Salau » et plusieurs associations environnementales. Le site se trouve dans une vallée pyrénéenne classée, à proximité de zones Natura 2000. La présence de 300 000 à 400 000 m³ de déchets miniers hérités de l'exploitation 1971-1986 alimente les craintes sanitaires (présence d'amiante, de métaux lourds).

Le dilemme est entier : souveraineté industrielle ou protection environnementale. Et la France n'a, à ce jour, pas tranché.

De l'obus au scanner : pourquoi le tungstène est partout

Le tungstène a le point de fusion le plus élevé de tous les métaux : 3 422 °C. C'est cette propriété qui le rend irremplaçable dans les outils de coupe, les forets, les fraises industrielles, les pièces d'usure des machines-outils. L'aéronautique, l'automobile, le BTP en dépendent quotidiennement.

L'industrie de défense en consomme des quantités croissantes. Les obus fléchés antichar, conçus pour percer des blindages, utilisent du tungstène — ou de l'uranium appauvri, dont l'usage reste très controversé : le Parlement européen a adopté en mai 2008 une résolution appelant à un moratoire et à une interdiction par traité, sans portée contraignante. Plusieurs armées (France comprise, sur certains obus du Leclerc et de l'AMX 30 B 2) en disposent encore, mais la pression politique pousse de plus en plus vers le tungstène. La montée en puissance de l'économie de guerre en Europe, accélérée par le conflit iranien et la guerre en Ukraine, a multiplié les commandes.

Le secteur médical n'est pas épargné. Les collimateurs de scanners et de gamma-cameras, les écrans de radioprotection, certains instruments chirurgicaux, utilisent du tungstène pour ses propriétés d'arrêt des rayonnements et sa densité. Comme pour de nombreuses dépendances critiques, la rupture d'approvisionnement reste invisible — jusqu'au jour où le fournisseur coupe l'accès.

Ce que l'Europe fait — trop lentement

La Commission européenne a classé le tungstène parmi les matières premières critiques dès 2011. Quinze ans plus tard, l'Europe reste dépendante à plus de 50 % de la Chine pour ses approvisionnements. Le Critical Raw Materials Act, adopté en 2024, fixe un objectif de 10 % d'extraction européenne d'ici 2030, 40 % de transformation et 25 % de recyclage. La trajectoire actuelle ne permettra pas d'atteindre ces cibles dans les temps.

L'accord de libre-échange UE-Australie, signé le 24 mars 2026 après huit ans de négociations, cible explicitement quatre projets stratégiques sur les terres rares, le lithium et le tungstène, avec suppression des droits d'importation et ouverture aux investissements européens. Mais l'Australie est à 15 000 kilomètres, et la mise en production de nouvelles capacités prendra des années. Les mines polonaises de KGHM montrent qu'une filière européenne intégrée est viable — pour le cuivre. Le tungstène français attend la même volonté politique.

Le recyclage offre une piste partielle. Le carbure de tungstène usé peut être récupéré, broyé et retraité (procédés zinc reflux ou voie chimique). Mais les filières européennes de recyclage ne couvrent qu'une fraction de la demande, et la flambée des prix rend paradoxalement le recyclage moins compétitif que l'achat de matière vierge — quand celle-ci est disponible.

À 89 dollars le kilo et en accélération, le tungstène est devenu un indicateur de souveraineté industrielle. La France peut continuer à débattre de Salau pendant dix ans. Ou reconnaître que dans un monde où la Chine désigne les 15 entreprises autorisées à exporter, ne pas exploiter ses propres ressources quand on en a est un choix politique, pas une fatalité géologique.

À retenir

  • Carbure de tungstène : 45 $/kg fin 2024, plus de 89 $/kg au T1 2026 (+98 % en quatorze mois). APT à 1 125-1 150 $/mtu en Chine, 2 000-2 400 $/mtu sur les ports occidentaux.
  • Chine : 80 % de la production minière mondiale + 15 entreprises seulement autorisées à exporter en 2026-2027 + volumes export -40 % sur un an. Effet en Europe : oxydes -60 %, carbures -45 %.
  • France : 22 gisements identifiés, 100 000 tonnes de réserves, 50 ans de consommation nationale, 0 mine en activité.
  • Salau (Couflens, Ariège) : fermée le 24/12/1986 (dumping chinois). Permis Variscan expiré février 2022. Néométal a redéposé en juin 2024. Manif anti-réouverture 24 mai 2025 (400 personnes).
  • UE : tungstène classé matière critique dès 2011. Critical Raw Materials Act 2024 : objectifs 10/40/25 % d'ici 2030. Trajectoire actuelle = cibles non tenables sans accélération.

À lire aussi

Sources : Usine Nouvelle — Restrictions chinoises et économie de guerre · Les Conseils du Roy — Flambée prix carbure tungstène (mars 2026) · Zonebourse — Tungstène : sommets historiques · Investing.com — Chine désigne 15 entreprises export 2026-2027 · France Bleu — Réouverture Salau, décryptage géologues · ISF SystExt — Mine de Salau : projet de réouverture et après-mine · France 3 Occitanie — Réouverture mine de tungstène et déchets miniers

L'essentiel

  • Le carbure de tungstène a bondi de 45 $/kg fin 2024 à plus de 89 $/kg au premier trimestre 2026 (+98 %, soit près du double en quatorze mois)
  • La Chine concentre environ 80 % de la production minière mondiale et n'a autorisé en 2026 que 15 entreprises à exporter du tungstène et de ses dérivés (APT, oxydes)
  • Imports européens : oxydes de tungstène en chute de 60 % au S1 2025, carbures de 45 % (Usine Nouvelle). Volumes chinois exportés en recul d'environ 40 % sur un an
  • La France dispose de 22 gisements identifiés et environ 100 000 tonnes de réserves exploitables, soit 50 ans de consommation nationale. Aucune mine en activité
  • La mine de Salau (Couflens, Ariège) — fermée le 24 décembre 1986 — fait l'objet d'un bras de fer juridique. Permis Variscan expiré en février 2022. Demande Néométal en cours depuis juin 2024

Questions fréquentes

Pourquoi le tungstène est-il devenu un enjeu stratégique en 2026 ?
Trois raisons convergentes. (1) La Chine concentre environ 80 % de la production minière mondiale et n'autorise plus que 15 entreprises à exporter du tungstène, de l'APT et des oxydes en 2026-2027 — les volumes ont chuté d'environ 40 % sur un an. (2) Le carbure de tungstène est passé de 45 $/kg fin 2024 à plus de 89 $/kg au premier trimestre 2026, soit près du double en quatorze mois. (3) La guerre en Iran et la guerre en Ukraine ont fait exploser la demande militaire (obus, blindages, munitions), créant une compétition directe avec les industriels civils.
Combien de réserves de tungstène la France possède-t-elle ?
La France dispose de 22 gisements identifiés contenant du tungstène et environ 100 000 tonnes de réserves exploitables, soit l'équivalent de 50 ans de consommation nationale au rythme actuel. Le gisement le plus emblématique est celui de Salau, sur la commune de Couflens en Ariège, exploité de 1971 à 1986. Aucune de ces 22 zones n'est aujourd'hui en exploitation.
Pourquoi la mine de Salau a-t-elle fermé en 1986 ?
Pour deux raisons combinées. D'abord le dumping chinois : dans les années 1980, la Chine a inondé le marché mondial de tungstène à prix cassés, rendant l'extraction européenne déficitaire. Ensuite l'épuisement annoncé à court terme du gisement principal aux rythmes d'extraction de l'époque : la mine avait produit 12 415 tonnes d'oxyde de tungstène (WO3) sur ses 15 années d'activité, et les réserves restantes étaient estimées à environ 15 000 tonnes à une teneur moyenne de 1,45 %. La mine a fermé le 24 décembre 1986, mettant 124 mineurs au chômage. Depuis, des explorations plus larges ont identifié des réserves bien supérieures sur le périmètre élargi.
Où en est le projet de réouverture de la mine de Salau ?
En octobre 2016, Variscan Mines avait obtenu un permis exclusif de recherche de 5 ans, devenu invalide en février 2022. En juin 2024, la société Néométal a déposé une nouvelle demande couvrant une centaine de km² sur quatre communes dont Couflens. La procédure d'instruction est en cours. L'opposition locale est très forte : 400 personnes ont manifesté contre la réouverture le 24 mai 2025. Le site abrite 300 000 à 400 000 m³ de déchets miniers hérités de l'exploitation 1971-1986, ce qui alimente les inquiétudes sanitaires.
Le recyclage peut-il compenser la pénurie de tungstène ?
Partiellement. Le carbure de tungstène usagé peut être récupéré, broyé et retraité (procédés zinc reflux ou voie chimique humide). Mais les filières européennes de recyclage ne couvrent encore qu'une fraction de la demande totale. Plus paradoxalement, la flambée des prix rend le recyclage moins compétitif que l'achat de matière vierge — quand celle-ci est disponible auprès des fournisseurs chinois habilités. Le recyclage est une partie de la solution, pas son intégralité.
À quoi sert concrètement le tungstène ?
Le tungstène a le point de fusion le plus élevé de tous les métaux : 3 422 °C. Cette propriété le rend irremplaçable dans : (1) les outils de coupe, forets et fraises industrielles (aéronautique, automobile, BTP) ; (2) la défense (obus fléchés antichar, munitions à noyau de tungstène, blindages) ; (3) le secteur médical (collimateurs de scanners, écrans de radioprotection, instruments chirurgicaux) ; (4) certaines applications électroniques et lampes halogènes. Il n'a pas de substitut industriel direct à l'échelle des volumes consommés.

Claire Moreau

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