Le tungstène ne fait pas la une. Il ne s'affiche pas sur un ticket de caisse, ne se négocie pas sur les marchés grand public. Et pourtant, sans lui, pas d'obus de char, pas de foret de perceuse, pas d'outil de coupe pour l'aéronautique, pas d'écran de radioprotection dans les hôpitaux. Son prix s'est envolé, la Chine a verrouillé ses exportations, et la France, qui dort sur des gisements identifiés sans en extraire un gramme, regarde le train passer.
Un métal discret devenu arme géopolitique
La flambée se lit d'abord sur le paratungstate d'ammonium (APT), le précurseur de presque tous les produits au tungstène : son prix a plus que doublé en 2025, passant d'environ 340 dollars la tonne-unité (mtu) en début d'année à plus de 1 100 dollars en fin d'année sur les ports chinois, selon Fastmarkets — et jusqu'à près de 3 200 dollars à Rotterdam début 2026. La flambée n'a rien de conjoncturel : dès février 2025, Pékin a soumis le tungstène et ses dérivés à des contrôles à l'exportation, avant de durcir le dispositif pour 2026-2027 en ne désignant plus que quinze entreprises autorisées à vendre à l'étranger. Les exportations chinoises d'APT ont chuté de près de 70 % en un an — de 782 à 243 tonnes —, et les importations européennes d'oxydes et de carbures de tungstène ont fortement reculé.
La Chine concentre environ 80 % de la production minière mondiale. Quand elle resserre le robinet, le reste du monde retient son souffle. La demande, elle, ne faiblit pas : l'envolée des commandes militaires — obus, blindages, munitions — met les armées en concurrence directe avec les industriels civils pour un métal déjà rare.
Des réserves dans le sol, zéro extraction
C'est là que le cas français devient un cas d'école. L'inventaire minier national recense plusieurs gisements de tungstène — Salau en Ariège, Fumade et Montredon dans le Tarn, Coatan-Noz et Montbelleux en Bretagne —, pour des ressources estimées à au moins quelques dizaines de milliers de tonnes de métal, et un potentiel géologique que certains géologues jugent bien supérieur. La France n'en extrait pas un gramme.
Le plus emblématique de ces gisements est la mine de Salau, à Couflens, en Ariège. En activité de 1971 à 1986, elle a fermé le 24 décembre 1986, mettant 124 mineurs au chômage. Deux causes, alors : le dumping chinois — Pékin inondait déjà le marché de tungstène bon marché — et l'épuisement annoncé du filon principal au rythme d'extraction de l'époque. Les méthodes d'exploration modernes ont depuis révélé des réserves bien plus larges. Quarante ans plus tard, c'est la même Chine qui ferme le robinet ; l'ironie est complète, mais elle ne suffit pas à rouvrir une mine.
Salau, quarante ans de bras de fer
Car rouvrir Salau relève du parcours juridique. En 2016, l'État avait accordé à Variscan Mines un permis exclusif de recherche ; faute de renouvellement, il est devenu caduc en février 2022. En juin 2024, la société Néométal a déposé une nouvelle demande, portant sur une centaine de kilomètres carrés ; l'instruction se poursuit. Sur place, l'opposition est vive : le 24 mai 2025, quelque 400 personnes ont manifesté à Foix, devant la préfecture. Le site est niché dans une vallée pyrénéenne classée, près de zones Natura 2000, et les 300 000 à 400 000 mètres cubes de déchets hérités de l'ancienne exploitation — amiante, métaux lourds — nourrissent les craintes sanitaires. Souveraineté industrielle d'un côté, protection de l'environnement de l'autre : la France n'a pas tranché.
De l'obus au scanner
Pourquoi tant d'enjeux pour un métal si peu connu ? Parce que le tungstène possède le point de fusion le plus élevé de tous les métaux — 3 422 °C —, ce qui le rend irremplaçable dans les outils de coupe, les forets, les pièces d'usure des machines. L'aéronautique, l'automobile et le BTP en dépendent au quotidien. La défense aussi : les obus fléchés antichar en consomment de plus en plus, à mesure que l'économie de guerre européenne monte en puissance et que recule l'uranium appauvri, jugé trop controversé. Jusqu'à la médecine, enfin, qui l'emploie dans les collimateurs de scanners et les écrans de radioprotection. Comme souvent avec les dépendances critiques, la rupture reste invisible — jusqu'au jour où le fournisseur coupe l'accès.
L'Europe réagit, trop lentement
Bruxelles a classé le tungstène parmi les matières premières critiques dès 2011. Quinze ans plus tard, l'Union reste dépendante de la Chine pour plus de la moitié de ses approvisionnements. Son règlement sur les matières premières critiques, adopté en 2024, vise 10 % d'extraction européenne, 40 % de transformation et 25 % de recyclage d'ici à 2030 : au rythme actuel, ces cibles paraissent hors de portée. L'accord de libre-échange avec l'Australie, signé en mars 2026, cible bien le tungstène — mais Canberra est à 15 000 kilomètres, et il faudra des années pour ouvrir de nouvelles capacités. Les mines polonaises de cuivre prouvent qu'une filière européenne intégrée est viable ; le tungstène français, lui, attend la même volonté politique.
Le tungstène est devenu un baromètre de souveraineté industrielle. La France peut débattre de Salau encore dix ans. Ou admettre que, dans un monde où Pékin choisit lui-même les quinze entreprises autorisées à exporter, laisser ses propres réserves sous terre n'est pas une fatalité géologique : c'est un choix politique.











