Le tungstène ne fait pas la une des journaux. Il ne s'affiche pas sur le ticket de caisse. Il ne se négocie pas sur les marchés grand public. Et pourtant, sans lui, pas d'obus de char, pas de foret de perceuse, pas de filament d'ampoule chirurgicale, pas d'outil d'usinage pour l'aéronautique.
Son prix a triplé en dix-huit mois. La Chine a verrouillé ses exportations. Et la France, qui possède dans son sous-sol de quoi couvrir cinquante ans de consommation, regarde le train passer.
Un métal discret devenu arme géopolitique : le tungstène en 2026
Le carbure de tungstène de qualité industrielle (WC > 99,7 %) se négociait autour de 45 dollars le kilo il y a dix-huit mois. Il en coûte désormais 89 à 90 dollars, selon les données de mars 2026. La hausse n'est pas conjoncturelle. Elle est structurelle.
En février 2026, la Chine a durci ses restrictions à l'exportation de tungstène, d'APT (paratungstate d'ammonium) et d'oxydes de tungstène. Tout exportateur chinois doit désormais obtenir une autorisation gouvernementale. Les importations européennes d'oxydes ont chuté de 60 % au premier semestre, celles de carbures de 45 %.
Parallèlement, la guerre en Iran a fait exploser la demande militaire. Les commandes d'obus, de blindages et de munitions à noyau de tungstène ont bondi dans toute l'OTAN. Les armées achètent en priorité, créant une compétition directe avec les industriels civils pour un métal déjà rare.
22 gisements, 100 000 tonnes, zéro extraction : le paradoxe français
La France dispose de 22 sites identifiés contenant du tungstène, pour un total estimé à 100 000 tonnes de réserves exploitables. C'est cinquante ans de consommation nationale au rythme actuel. Le plus célèbre est la mine de Salau, à Couflens en Ariège, fermée en 1986.
Salau a fermé pour une raison précise : le dumping chinois. Dans les années 1980, la Chine a inondé le marché mondial de tungstène à prix cassé, rendant l'extraction européenne déficitaire. « On a fermé Salau parce que la Chine vendait à perte. Aujourd’hui, elle nous coupe l’accès », résume un géologue de l’université de Toulouse interrogé par France Bleu.
Quarante ans plus tard, la même Chine ferme le robinet. L'ironie est complète.
La réouverture de Salau fait l'objet d'un bras de fer juridique depuis une décennie. Variscan Mines, puis Néométal, puis Coforgia Haut Salat — trois entreprises se sont succédé pour tenter d'obtenir un permis d'exploration. En janvier 2026, le ministère de l'Énergie a déclaré le permis de Variscan encore valide. La DREAL doit rendre sa décision avant la fin de l'année.
Entre-temps, les associations environnementales locales s'opposent au projet. La mine de Salau se trouve dans une vallée pyrénéenne classée, à proximité de zones Natura 2000. Le dilemme est là : souveraineté industrielle ou protection environnementale. Et la France, fidèle à elle-même, n'a toujours pas tranché.
De l'obus au scanner : pourquoi le tungstène est partout sans que personne le sache
Le tungstène a le point de fusion le plus élevé de tous les métaux : 3 422°C. C'est cette propriété qui le rend irremplacable dans les outils de coupe, les forets, les fraises industrielles, les pièces d'usure des machines-outils. L'aéronautique, l'automobile, le BTP en dépendent quotidiennement.
L'industrie de défense en consomme des quantités croissantes. Les obus fléchés antichar, conçus pour percer des blindages, utilisent du tungstène (ou de l'uranium appauvri, interdit dans plusieurs armées européennes). La montée en puissance de l'économie de guerre en Europe, accélérée par le conflit iranien et la guerre en Ukraine, a multiplié les commandes.
Le secteur médical n'est pas épargné. Les collimateurs de scanners, les écrans de radioprotection et certains instruments chirurgicaux utilisent du tungstène. Comme pour l'hélium et les IRM, c'est une dépendance invisible — jusqu'au jour où le fournisseur coupe l'accès.
Ce que l'Europe fait — trop lentement
La Commission européenne a classé le tungstène parmi les matières premières critiques dès 2011. Quinze ans plus tard, l'Europe reste dépendante à plus de 50 % de la Chine pour ses approvisionnements. Le Critical Raw Materials Act, adopté en 2024, fixe un objectif de 10 % d'extraction européenne d'ici 2030. On en est loin.
L'accord UE-Australie sur les minerais critiques, signé en mars 2026, vise à diversifier les sources. Mais l'Australie est à 15 000 kilomètres. Les mines polonaises de KGHM montrent qu'une extraction européenne est viable. Le tungstène français attend la même volonté politique.
Le recyclage offre une piste partielle. Le carbure de tungstène usé peut être récupéré et retraité. Mais les filières européennes de recyclage ne couvrent qu'une fraction de la demande, et la flambée des prix rend paradoxalement le recyclage moins compétitif que l'achat de matière vierge — quand elle est disponible.
À 90 dollars le kilo et en accélération, le tungstène est devenu un indicateur de souveraineté industrielle. La France peut continuer à débattre pendant dix ans de la réouverture de Salau. Ou reconnaître que dans un monde où la Chine décide qui a le droit de fabriquer des obus et des outils, « Ne pas exploiter ses propres ressources quand on en a est un choix politique, pas une fatalité géologique », tranche la Revue Politique et Parlementaire.











