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Tungstène :
des réserves sous la France, pas une mine en activité

Métal sans substitut pour les obus, les outils de coupe ou la radioprotection, le tungstène a vu son prix s'envoler quand Pékin a verrouillé l'export. La France a des gisements dans son sous-sol — et n'en extrait pas un gramme.

Mis à jour le mardi 30 juin 2026 — 19h53
5 min
Pièces en carbure de tungstène sur un établi industriel, métal critique dont le prix s'est envolé.
Le tungstène, dont le prix s'est envolé en 2025 sous l'effet des restrictions chinoises à l'exportation, est l'un des matériaux les plus stratégiques de l'industrie de défense et de l'aéronautique.© AFP / Thierry ZOCCOLAN

Le tungstène ne fait pas la une. Il ne s'affiche pas sur un ticket de caisse, ne se négocie pas sur les marchés grand public. Et pourtant, sans lui, pas d'obus de char, pas de foret de perceuse, pas d'outil de coupe pour l'aéronautique, pas d'écran de radioprotection dans les hôpitaux. Son prix s'est envolé, la Chine a verrouillé ses exportations, et la France, qui dort sur des gisements identifiés sans en extraire un gramme, regarde le train passer.

Un métal discret devenu arme géopolitique

La flambée se lit d'abord sur le paratungstate d'ammonium (APT), le précurseur de presque tous les produits au tungstène : son prix a plus que doublé en 2025, passant d'environ 340 dollars la tonne-unité (mtu) en début d'année à plus de 1 100 dollars en fin d'année sur les ports chinois, selon Fastmarkets — et jusqu'à près de 3 200 dollars à Rotterdam début 2026. La flambée n'a rien de conjoncturel : dès février 2025, Pékin a soumis le tungstène et ses dérivés à des contrôles à l'exportation, avant de durcir le dispositif pour 2026-2027 en ne désignant plus que quinze entreprises autorisées à vendre à l'étranger. Les exportations chinoises d'APT ont chuté de près de 70 % en un an — de 782 à 243 tonnes —, et les importations européennes d'oxydes et de carbures de tungstène ont fortement reculé.

La Chine concentre environ 80 % de la production minière mondiale. Quand elle resserre le robinet, le reste du monde retient son souffle. La demande, elle, ne faiblit pas : l'envolée des commandes militaires — obus, blindages, munitions — met les armées en concurrence directe avec les industriels civils pour un métal déjà rare.

Des réserves dans le sol, zéro extraction

C'est là que le cas français devient un cas d'école. L'inventaire minier national recense plusieurs gisements de tungstène — Salau en Ariège, Fumade et Montredon dans le Tarn, Coatan-Noz et Montbelleux en Bretagne —, pour des ressources estimées à au moins quelques dizaines de milliers de tonnes de métal, et un potentiel géologique que certains géologues jugent bien supérieur. La France n'en extrait pas un gramme.

Le plus emblématique de ces gisements est la mine de Salau, à Couflens, en Ariège. En activité de 1971 à 1986, elle a fermé le 24 décembre 1986, mettant 124 mineurs au chômage. Deux causes, alors : le dumping chinois — Pékin inondait déjà le marché de tungstène bon marché — et l'épuisement annoncé du filon principal au rythme d'extraction de l'époque. Les méthodes d'exploration modernes ont depuis révélé des réserves bien plus larges. Quarante ans plus tard, c'est la même Chine qui ferme le robinet ; l'ironie est complète, mais elle ne suffit pas à rouvrir une mine.

Salau, quarante ans de bras de fer

Car rouvrir Salau relève du parcours juridique. En 2016, l'État avait accordé à Variscan Mines un permis exclusif de recherche ; faute de renouvellement, il est devenu caduc en février 2022. En juin 2024, la société Néométal a déposé une nouvelle demande, portant sur une centaine de kilomètres carrés ; l'instruction se poursuit. Sur place, l'opposition est vive : le 24 mai 2025, quelque 400 personnes ont manifesté à Foix, devant la préfecture. Le site est niché dans une vallée pyrénéenne classée, près de zones Natura 2000, et les 300 000 à 400 000 mètres cubes de déchets hérités de l'ancienne exploitation — amiante, métaux lourds — nourrissent les craintes sanitaires. Souveraineté industrielle d'un côté, protection de l'environnement de l'autre : la France n'a pas tranché.

De l'obus au scanner

Pourquoi tant d'enjeux pour un métal si peu connu ? Parce que le tungstène possède le point de fusion le plus élevé de tous les métaux — 3 422 °C —, ce qui le rend irremplaçable dans les outils de coupe, les forets, les pièces d'usure des machines. L'aéronautique, l'automobile et le BTP en dépendent au quotidien. La défense aussi : les obus fléchés antichar en consomment de plus en plus, à mesure que l'économie de guerre européenne monte en puissance et que recule l'uranium appauvri, jugé trop controversé. Jusqu'à la médecine, enfin, qui l'emploie dans les collimateurs de scanners et les écrans de radioprotection. Comme souvent avec les dépendances critiques, la rupture reste invisible — jusqu'au jour où le fournisseur coupe l'accès.

L'Europe réagit, trop lentement

Bruxelles a classé le tungstène parmi les matières premières critiques dès 2011. Quinze ans plus tard, l'Union reste dépendante de la Chine pour plus de la moitié de ses approvisionnements. Son règlement sur les matières premières critiques, adopté en 2024, vise 10 % d'extraction européenne, 40 % de transformation et 25 % de recyclage d'ici à 2030 : au rythme actuel, ces cibles paraissent hors de portée. L'accord de libre-échange avec l'Australie, signé en mars 2026, cible bien le tungstène — mais Canberra est à 15 000 kilomètres, et il faudra des années pour ouvrir de nouvelles capacités. Les mines polonaises de cuivre prouvent qu'une filière européenne intégrée est viable ; le tungstène français, lui, attend la même volonté politique.

Le tungstène est devenu un baromètre de souveraineté industrielle. La France peut débattre de Salau encore dix ans. Ou admettre que, dans un monde où Pékin choisit lui-même les quinze entreprises autorisées à exporter, laisser ses propres réserves sous terre n'est pas une fatalité géologique : c'est un choix politique.

L'essentiel

  • Le tungstène a flambé : son précurseur, l'APT, a plus que doublé en un an, pendant que la Chine — environ 80 % de la production mondiale — réduisait ses exportations à quinze entreprises agréées.
  • La France possède plusieurs gisements de tungstène identifiés, de Salau (Ariège) à Fumade (Tarn), mais n'en extrait pas un gramme.
  • La réouverture de la mine de Salau, en Ariège, est bloquée depuis des années par un conflit entre souveraineté industrielle et protection de l'environnement.

Questions fréquentes

À quoi sert le tungstène ?
À fabriquer des outils de coupe, des forets et des obus antichar, mais aussi des écrans de radioprotection : grâce à son point de fusion record (3 422 °C) et à sa densité, il est irremplaçable dans l'industrie, la défense et la médecine.
Pourquoi son prix flambe-t-il ?
Parce que la Chine, qui assure environ 80 % de la production mondiale, a restreint ses exportations depuis 2025 et ne désigne plus que quinze entreprises autorisées à vendre à l'étranger, au moment où la demande militaire explose.
La France a-t-elle du tungstène ?
Oui : plusieurs gisements identifiés — Salau en Ariège, Fumade et Montredon dans le Tarn, Coatan-Noz et Montbelleux en Bretagne —, pour des ressources d'au moins quelques dizaines de milliers de tonnes de métal. Mais aucune mine n'est en activité.
Pourquoi la mine de Salau ne rouvre-t-elle pas ?
Fermée en 1986, elle fait l'objet d'un bras de fer juridique et environnemental : permis caduc en 2022, nouvelle demande déposée en 2024, et une forte opposition locale liée aux déchets miniers et à la proximité de zones protégées.
Que fait l'Europe ?
Elle a classé le tungstène comme matière critique dès 2011 et fixé des objectifs d'extraction et de recyclage pour 2030, encore loin d'être atteints ; un accord avec l'Australie, signé en 2026, vise notamment ce métal.

Antoine Lefebvre

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