Aller au contenu principal

Cuivre :
710 000 tonnes par an sous la Pologne, la moitié du métal européen

Le cuivre est devenu le métal clé de la transition énergétique. Comment KGHM, en Pologne, fournit près de la moitié de l’offre européenne — et pourquoi l’Europe reste dépendante de la Chine.

Mis à jour le lundi 29 juin 2026 — 01h53
10 min
Mine de cuivre KGHM à Polkowice-Sieroszowice en Basse-Silésie polonaise, exploitation à 1000 mètres de profondeur
Mine de Polkowice-Sieroszowice (KGHM, Basse-Silésie) : à 1 000 mètres sous terre, le métal qui pourrait alléger la dépendance européenne à la Chine.© Wojtek RADWANSKI / AFP

À mille mètres sous la Basse-Silésie, dans la mine de Polkowice-Sieroszowice, des bras robotisés et des mineurs polonais creusent le métal dont la transition énergétique européenne ne peut plus se passer.

KGHM Polska Miedź, géant minier coté à Varsovie, est l’un des grands producteurs mondiaux de cuivre et figure parmi les premiers producteurs d’argent au monde. Surtout : c’est la seule grande filière intégrée — de l’extraction au raffinage — qui demeure entièrement européenne. À l’heure où la Chine concentre l’essentiel du raffinage mondial des métaux critiques, ce détail n’est pas anodin. Il pourrait s’avérer décisif.

Une histoire qui commence à 1 000 mètres sous la Basse-Silésie

La mine de Polkowice-Sieroszowice est l’une des plus profondes d’Europe. Mille mètres de roche au-dessus de la tête, températures qui grimpent à mesure que l’on descend, ventilation assistée par intelligence artificielle pour évacuer la chaleur et les poussières. Le reportage de l’AFP, en avril 2026, décrivait une mine high-tech : foreuses autonomes, bras robotisés, cartographie 3D des galeries.

Mais la haute technologie ne change rien à la nature du métier. L’extraction reste lourde, gourmande en eau et en énergie. Le paradoxe est entier : pour produire les métaux qui alimentent la transition énergétique, il faut des mines qui sont elles-mêmes énergivores. KGHM est l’un des plus gros consommateurs industriels d’électricité de Pologne. Le groupe couvre désormais environ un quart de ses besoins via ses propres sources, dont des installations solaires en Basse-Silésie, avec un objectif affiché d’au moins 50 % d’autoproduction bas carbone d’ici 2030.

Les réserves prouvées du gisement de Basse-Silésie sont, selon la direction du groupe, estimées à au moins quarante ans d’exploitation aux rythmes actuels. Quarante ans, à l’échelle d’une transition énergétique qui doit être bouclée d’ici 2050, c’est précieux. C’est même rare : la majorité des grandes mines mondiales arrivent en fin de cycle, avec des teneurs en minerai qui baissent et des coûts qui grimpent.

Pourquoi le cuivre est devenu stratégique : quatre chiffres qui comptent

Le cuivre conduit l’électricité mieux que presque tous les autres métaux — à l’exception, pour des coûts prohibitifs, de l’argent. Il est partout dans la transition énergétique : moteurs électriques, câbles, transformateurs, panneaux solaires, éoliennes, réseaux de distribution. Quatre chiffres résument l’enjeu.

1. Une voiture électrique consomme près de quatre fois plus de cuivre qu’une thermique. En moyenne, 23 kg pour un véhicule à combustion contre 83 kg pour un véhicule entièrement électrique, selon les données de l’industrie. L’écart se loge essentiellement dans le bobinage des moteurs et la connectique haute tension.

2. Une éolienne consomme entre 4 et 10 tonnes de cuivre par mégawatt installé, selon la technologie (terrestre ou marine). Pour atteindre les objectifs européens, il faudra installer des dizaines de gigawatts supplémentaires chaque année — soit des centaines de milliers de tonnes de cuivre rien que pour le vent.

3. La demande mondiale de cuivre va grimper de plus de 40 % d’ici 2040 selon la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (CNUCED). L’Agence internationale de l’énergie (AIE) estime de son côté que le déficit pourrait atteindre 30 % de l’offre d’ici 2035, voire 40 % dans le scénario Net Zero.

4. L’intelligence artificielle pourrait à elle seule faire bondir la demande de cuivre de 50 % d’ici 2040, selon S&P Global. Les data centers qui hébergent les modèles d’IA sont des gouffres à câblage : un seul site hyperscale peut consommer des centaines de tonnes de cuivre.

Pour combler l’écart entre l’offre et la demande, la CNUCED estime qu’il faudra construire 80 nouvelles mines de cuivre d’ici 2030, pour un investissement cumulé d’environ 250 milliards de dollars. L’AIE chiffre les besoins d’investissement de la filière à 500 à 800 milliards de dollars d’ici 2040, selon le scénario climatique retenu.

Cours : la plus forte hausse depuis 2009

Le marché a anticipé. Le cuivre a réalisé en 2025 sa plus forte hausse annuelle depuis 2009 : +42 %. Deux facteurs expliquent l’envolée : les perturbations sur de grandes mines mondiales — l’indonésienne Grasberg en particulier — qui ont resserré l’offre, et la demande structurelle tirée par l’intelligence artificielle et la transition énergétique.

Début janvier 2026, le cours du cuivre sur le London Metal Exchange a inscrit un record historique, autour de 12 540 dollars la tonne. Au printemps 2026, le métal s’échangeait encore au-dessus de 13 000 dollars la tonne, à près de 13 400 dollars à la fin du mois de juin. Pour les industriels européens, ces niveaux ne sont pas un accident : ils intègrent le déficit structurel d’offre attendu jusqu’en 2035, et renchérissent mécaniquement le coût des éoliennes, des voitures électriques et des réseaux. La transition énergétique a un prix — et il est libellé en cuivre.

La taxe Trump du 1er août 2025 : ce qu’elle change vraiment

Le 30 juillet 2025, Donald Trump a signé une proclamation présidentielle imposant un tarif douanier de 50 % sur le cuivre semi-fini importé aux États-Unis, en application de la Section 232 du Trade Expansion Act de 1962 (sécurité nationale). Effet au 1er août 2025.

Le périmètre est précis : sont concernés les tubes, fils, barres, plaques, câbles, connecteurs et composants électriques contenant du cuivre. En revanche, les formes brutes — minerais, concentrés, mattes, anodes, cathodes et déchets de cuivre — restent exemptées. Le tarif s’applique uniquement à la valeur du cuivre dans le produit fini, pas au produit entier.

L’effet a été immédiat : les prix du cuivre brut aux États-Unis ont chuté brièvement, tandis que les fabricants européens et asiatiques de produits semi-finis ont vu leur compétitivité s’éroder sur le marché américain. Pour KGHM, qui exporte essentiellement de la cathode et du concentré, l’impact direct est limité. Pour les transformateurs européens — câbliers, fabricants de tubes —, c’est une nouvelle barrière à franchir. Le 2 avril 2026, la Maison Blanche a renforcé le dispositif avec un tarif additionnel de 25 % sur les produits dérivés contenant de l’acier, de l’aluminium ou du cuivre.

Chargeuse minière numérotée 146 en galerie souterraine, mine de cuivre KGHM Polkowice-Sieroszowice en Basse-Silésie polonaise
Une chargeuse souterraine n°146 dans les galeries de KGHM, premier producteur européen de cuivre. AFP / Wojtek Radwanski

KGHM, le champion européen méconnu

Le groupe polonais a généré plus de 36 milliards de zlotys de chiffre d’affaires en 2025, soit environ 8,4 milliards d’euros. Sa production : 710 000 tonnes de cuivre payable au niveau du groupe et 1 323 tonnes d’argent, qui le placent parmi les tout premiers producteurs mondiaux d’argent. La production de cuivre a légèrement reculé sur l’année, à mesure que les teneurs baissent et que des opérations de maintenance pèsent sur les volumes — un rappel que même un gisement d’exception n’échappe pas à l’érosion du minerai.

Sa filière intégrée constitue son atout principal. Contrairement à la plupart des concurrents qui exportent leurs concentrés vers la Chine pour le raffinage, KGHM dispose en Pologne de ses propres fonderies et raffineries — Głogów, Legnica. Toute la chaîne reste sur le sol européen, de la roche jusqu’à la cathode pure.

Le groupe possède aussi des actifs internationaux. Au Chili, la mine Sierra Gorda (cuivre et molybdène, à ciel ouvert) a produit en 2025 environ 86 800 tonnes de cuivre au prorata de la part de KGHM (55 %). Aux États-Unis, KGHM exploite les mines Robinson (Nevada) et Carlota (Arizona). En Ontario (Canada), le groupe a en revanche cédé début 2025 ses actifs historiques du bassin de Sudbury à Magna Mining, tout en conservant un projet de développement. L’extraction polonaise reste le cœur du modèle.

Souveraineté : l’Europe extrait, mais la Chine raffine

Le rapport spécial de la Cour des comptes européenne sur les matières premières critiques, publié en avril 2026, est sans appel : l’Europe dépend toujours de la Chine pour plus de 60 % du raffinage de ses métaux stratégiques (lithium, cobalt, terres rares, magnésium, gallium, germanium notamment).

Le cuivre est l’une des rares exceptions partielles, grâce à KGHM et à quelques fonderies allemandes (Aurubis), espagnoles et bulgares. Mais l’exception ne fait pas une stratégie. Pour les autres métaux critiques, la dépendance chinoise est totale ou quasi totale — un angle mort que recoupe celui de la souveraineté numérique, où l’Europe reste tributaire de fournisseurs extérieurs.

Cette concentration géographique du raffinage est un sujet de vulnérabilité majeur. La filière des matériaux critiques dépend des arbitrages chinois — sur les volumes, les prix, les taxes à l’export. Pékin a démontré ces dernières années qu’il sait utiliser cette dépendance comme levier diplomatique.

Les 47 projets stratégiques européens : labellisés, pas en production

En réponse, l’Union européenne a adopté en 2024 le Critical Raw Materials Act, qui fixe des objectifs chiffrés : 10 % de l’extraction, 40 % de la transformation et 25 % du recyclage des matières premières critiques doivent être assurés sur le sol européen d’ici 2030. La Commission a labellisé 47 projets stratégiques dans treize États membres : extraction, transformation, recyclage de cuivre, lithium, nickel, cobalt, manganèse, terres rares.

Le décalage entre la labellisation et la production effective est colossal. Selon S&P Global, une mine de cuivre lancée entre 2020 et 2023 a mis en moyenne 17,9 ans entre la découverte et la mise en production. Aux États-Unis, le délai grimpe à 31,8 ans en moyenne, contraint par des procédures de permis particulièrement longues. En Europe, les contraintes environnementales, les recours juridiques et la concertation locale ne raccourcissent pas le calendrier — le projet de lithium Jadar de Rio Tinto en Serbie, bloqué pendant des années sous la pression des recours et des manifestations, illustre la difficulté.

Conséquence : même si tous les 47 projets aboutissaient — ce qui est très improbable —, la production additionnelle n’arriverait pour l’essentiel qu’après 2035. Or l’AIE situe précisément le pic du déficit autour de cette même date. Le calendrier européen arrive trop tard pour le moment où il serait le plus nécessaire.

Construire des mines, ou perdre la course

La trajectoire est tracée. Soit l’Europe accélère drastiquement la mise en production de ses propres mines et raffineries — au prix de compromis environnementaux et de débats politiques explosifs sur les territoires concernés. Soit elle continue d’importer ses matériaux critiques de Chine, du Chili, de la République démocratique du Congo ou d’Indonésie, au prix d’une vulnérabilité géopolitique permanente.

L’exemple du tungstène français illustre l’enjeu : 100 000 tonnes prouvées sous le sol national, aucune mine en activité, dépendance totale à la Chine pour ce métal critique. Le scénario est le même pour le lithium, le cobalt, les terres rares.

Le cuivre polonais de KGHM représente un trésor — celui d’une filière européenne intégrée, à l’échelle. Mais à lui seul, il ne couvrira jamais l’explosion de la demande européenne. La question n’est plus de savoir si l’Europe doit réinvestir dans ses mines. C’est de savoir avec quels arbitrages elle accepte de le faire — et si elle parviendra à le faire avant que la course ne soit déjà perdue.

L'essentiel

  • KGHM (Pologne) a produit 710 000 tonnes de cuivre et 1 323 tonnes d’argent en 2025 ; le groupe fournit 40 à 50 % de l’offre européenne de cuivre, avec la seule filière intégrée extraction-raffinage du continent.
  • Le cuivre a bondi de 42 % en 2025, sa plus forte hausse depuis 2009, et inscrit un record autour de 12 540 dollars la tonne début 2026 ; l’AIE anticipe un déficit de 30 % de l’offre d’ici 2035.
  • Souveraineté sous tension : l’Europe dépend de la Chine pour plus de 60 % du raffinage de ses métaux critiques (Cour des comptes européenne) ; les 47 projets du Critical Raw Materials Act ne produiront pour l’essentiel qu’après 2035.

Questions fréquentes

Pourquoi le cuivre est-il devenu un métal stratégique ?
Le cuivre conduit l’électricité mieux que presque tous les autres métaux et il est massivement présent dans les véhicules électriques (jusqu’à 83 kg par voiture), les éoliennes (4 à 10 tonnes par mégawatt), les data centers et les réseaux électriques. La CNUCED prévoit une hausse de la demande mondiale de plus de 40 % d’ici 2040, et l’AIE anticipe un déficit d’offre de 30 % d’ici 2035 (jusqu’à 40 % dans le scénario Net Zero). L’IA seule pourrait faire bondir la demande de cuivre de 50 % d’ici 2040 selon S&P Global.
KGHM Polska Miedź, c’est qui exactement ?
KGHM est un groupe minier polonais coté à Varsovie, exploitant essentiellement les mines de cuivre et d’argent de Basse-Silésie (Polkowice-Sieroszowice, Lubin, Rudna). En 2025, le groupe a produit 710 000 tonnes de cuivre et 1 323 tonnes d’argent, pour un chiffre d’affaires d’environ 8,4 milliards d’euros. Sa particularité : une filière entièrement intégrée — de l’extraction au raffinage — sur le sol européen, avec ses propres fonderies à Głogów et Legnica.
Combien de cuivre dans une voiture électrique vs une thermique ?
Une voiture à combustion interne contient environ 23 kg de cuivre en moyenne (bobinages d’alternateur, câblage, démarreur). Une voiture entièrement électrique en contient jusqu’à 83 kg, soit près de quatre fois plus. L’écart se loge essentiellement dans le bobinage du moteur électrique et la connectique haute tension. Un véhicule hybride rechargeable consomme environ 60 kg de cuivre — entre les deux.
Pourquoi le prix du cuivre a-t-il flambé en 2025 ?
Deux facteurs principaux. D’abord, des perturbations majeures sur de grandes mines mondiales (Grasberg en Indonésie notamment) ont resserré l’offre. Ensuite, la demande structurelle est tirée par l’IA (data centers) et la transition énergétique. Résultat : +42 % en 2025, la plus forte hausse depuis 2009, et un record autour de 12 540 dollars la tonne début 2026, le métal restant au-dessus de 13 000 dollars au printemps suivant.
La taxe Trump sur le cuivre touche-t-elle l’Europe ?
Indirectement. Depuis le 1er août 2025, les États-Unis appliquent une taxe de 50 % sur le cuivre semi-fini importé (tubes, fils, barres, câbles, connecteurs). Les minerais bruts, les anodes, les cathodes et le scrap restent exemptés. KGHM, qui exporte principalement de la cathode et du concentré, n’est donc pas directement frappé. Mais les fabricants européens de produits semi-finis (câbliers, tubiers) perdent en compétitivité sur le marché américain. Le décret du 2 avril 2026 a ajouté un tarif de 25 % sur les produits dérivés contenant de l’acier, de l’aluminium ou du cuivre.
L’Europe peut-elle être souveraine sur le cuivre ?
Partiellement. KGHM en Pologne et quelques fonderies allemandes (Aurubis), espagnoles et bulgares forment une filière européenne intégrée — exception rare pour un métal critique. Mais la production reste insuffisante face à la demande, et l’Europe dépend toujours de la Chine pour le raffinage de la majorité des autres métaux critiques (lithium, cobalt, terres rares, magnésium). Le Critical Raw Materials Act adopté en 2024 fixe des objectifs (10 % extraction, 40 % transformation, 25 % recyclage en 2030) et a labellisé 47 projets stratégiques. Mais selon S&P Global, une mine de cuivre prend en moyenne 17,9 ans entre la découverte et la production (31,8 ans aux États-Unis) : la production des projets européens arrivera pour l’essentiel après 2035, soit après le pic du déficit identifié par l’AIE.

Antoine Lefebvre

Partagez cet article

Plus d'actualités Économie

Voir tout

La synthèse de la semaine

Chaque vendredi : l'essentiel des 7 derniers jours et les signaux à suivre pour les 7 prochains.

Gratuit · 1 email/semaine · Désabonnement en un clic