À mille mètres sous la Basse-Silésie, dans la mine de Polkowice-Sieroszowice, des bras robotisés et des mineurs polonais creusent le métal dont la transition énergétique européenne ne peut plus se passer.
KGHM Polska Miedź, géant minier coté à Varsovie, est l’un des grands producteurs mondiaux de cuivre et figure parmi les premiers producteurs d’argent au monde. Surtout : c’est la seule grande filière intégrée — de l’extraction au raffinage — qui demeure entièrement européenne. À l’heure où la Chine concentre l’essentiel du raffinage mondial des métaux critiques, ce détail n’est pas anodin. Il pourrait s’avérer décisif.
Une histoire qui commence à 1 000 mètres sous la Basse-Silésie
La mine de Polkowice-Sieroszowice est l’une des plus profondes d’Europe. Mille mètres de roche au-dessus de la tête, températures qui grimpent à mesure que l’on descend, ventilation assistée par intelligence artificielle pour évacuer la chaleur et les poussières. Le reportage de l’AFP, en avril 2026, décrivait une mine high-tech : foreuses autonomes, bras robotisés, cartographie 3D des galeries.
Mais la haute technologie ne change rien à la nature du métier. L’extraction reste lourde, gourmande en eau et en énergie. Le paradoxe est entier : pour produire les métaux qui alimentent la transition énergétique, il faut des mines qui sont elles-mêmes énergivores. KGHM est l’un des plus gros consommateurs industriels d’électricité de Pologne. Le groupe couvre désormais environ un quart de ses besoins via ses propres sources, dont des installations solaires en Basse-Silésie, avec un objectif affiché d’au moins 50 % d’autoproduction bas carbone d’ici 2030.
Les réserves prouvées du gisement de Basse-Silésie sont, selon la direction du groupe, estimées à au moins quarante ans d’exploitation aux rythmes actuels. Quarante ans, à l’échelle d’une transition énergétique qui doit être bouclée d’ici 2050, c’est précieux. C’est même rare : la majorité des grandes mines mondiales arrivent en fin de cycle, avec des teneurs en minerai qui baissent et des coûts qui grimpent.
Pourquoi le cuivre est devenu stratégique : quatre chiffres qui comptent
Le cuivre conduit l’électricité mieux que presque tous les autres métaux — à l’exception, pour des coûts prohibitifs, de l’argent. Il est partout dans la transition énergétique : moteurs électriques, câbles, transformateurs, panneaux solaires, éoliennes, réseaux de distribution. Quatre chiffres résument l’enjeu.
1. Une voiture électrique consomme près de quatre fois plus de cuivre qu’une thermique. En moyenne, 23 kg pour un véhicule à combustion contre 83 kg pour un véhicule entièrement électrique, selon les données de l’industrie. L’écart se loge essentiellement dans le bobinage des moteurs et la connectique haute tension.
2. Une éolienne consomme entre 4 et 10 tonnes de cuivre par mégawatt installé, selon la technologie (terrestre ou marine). Pour atteindre les objectifs européens, il faudra installer des dizaines de gigawatts supplémentaires chaque année — soit des centaines de milliers de tonnes de cuivre rien que pour le vent.
3. La demande mondiale de cuivre va grimper de plus de 40 % d’ici 2040 selon la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (CNUCED). L’Agence internationale de l’énergie (AIE) estime de son côté que le déficit pourrait atteindre 30 % de l’offre d’ici 2035, voire 40 % dans le scénario Net Zero.
4. L’intelligence artificielle pourrait à elle seule faire bondir la demande de cuivre de 50 % d’ici 2040, selon S&P Global. Les data centers qui hébergent les modèles d’IA sont des gouffres à câblage : un seul site hyperscale peut consommer des centaines de tonnes de cuivre.
Pour combler l’écart entre l’offre et la demande, la CNUCED estime qu’il faudra construire 80 nouvelles mines de cuivre d’ici 2030, pour un investissement cumulé d’environ 250 milliards de dollars. L’AIE chiffre les besoins d’investissement de la filière à 500 à 800 milliards de dollars d’ici 2040, selon le scénario climatique retenu.
Cours : la plus forte hausse depuis 2009
Le marché a anticipé. Le cuivre a réalisé en 2025 sa plus forte hausse annuelle depuis 2009 : +42 %. Deux facteurs expliquent l’envolée : les perturbations sur de grandes mines mondiales — l’indonésienne Grasberg en particulier — qui ont resserré l’offre, et la demande structurelle tirée par l’intelligence artificielle et la transition énergétique.
Début janvier 2026, le cours du cuivre sur le London Metal Exchange a inscrit un record historique, autour de 12 540 dollars la tonne. Au printemps 2026, le métal s’échangeait encore au-dessus de 13 000 dollars la tonne, à près de 13 400 dollars à la fin du mois de juin. Pour les industriels européens, ces niveaux ne sont pas un accident : ils intègrent le déficit structurel d’offre attendu jusqu’en 2035, et renchérissent mécaniquement le coût des éoliennes, des voitures électriques et des réseaux. La transition énergétique a un prix — et il est libellé en cuivre.
La taxe Trump du 1er août 2025 : ce qu’elle change vraiment
Le 30 juillet 2025, Donald Trump a signé une proclamation présidentielle imposant un tarif douanier de 50 % sur le cuivre semi-fini importé aux États-Unis, en application de la Section 232 du Trade Expansion Act de 1962 (sécurité nationale). Effet au 1er août 2025.
Le périmètre est précis : sont concernés les tubes, fils, barres, plaques, câbles, connecteurs et composants électriques contenant du cuivre. En revanche, les formes brutes — minerais, concentrés, mattes, anodes, cathodes et déchets de cuivre — restent exemptées. Le tarif s’applique uniquement à la valeur du cuivre dans le produit fini, pas au produit entier.
L’effet a été immédiat : les prix du cuivre brut aux États-Unis ont chuté brièvement, tandis que les fabricants européens et asiatiques de produits semi-finis ont vu leur compétitivité s’éroder sur le marché américain. Pour KGHM, qui exporte essentiellement de la cathode et du concentré, l’impact direct est limité. Pour les transformateurs européens — câbliers, fabricants de tubes —, c’est une nouvelle barrière à franchir. Le 2 avril 2026, la Maison Blanche a renforcé le dispositif avec un tarif additionnel de 25 % sur les produits dérivés contenant de l’acier, de l’aluminium ou du cuivre.

KGHM, le champion européen méconnu
Le groupe polonais a généré plus de 36 milliards de zlotys de chiffre d’affaires en 2025, soit environ 8,4 milliards d’euros. Sa production : 710 000 tonnes de cuivre payable au niveau du groupe et 1 323 tonnes d’argent, qui le placent parmi les tout premiers producteurs mondiaux d’argent. La production de cuivre a légèrement reculé sur l’année, à mesure que les teneurs baissent et que des opérations de maintenance pèsent sur les volumes — un rappel que même un gisement d’exception n’échappe pas à l’érosion du minerai.
Sa filière intégrée constitue son atout principal. Contrairement à la plupart des concurrents qui exportent leurs concentrés vers la Chine pour le raffinage, KGHM dispose en Pologne de ses propres fonderies et raffineries — Głogów, Legnica. Toute la chaîne reste sur le sol européen, de la roche jusqu’à la cathode pure.
Le groupe possède aussi des actifs internationaux. Au Chili, la mine Sierra Gorda (cuivre et molybdène, à ciel ouvert) a produit en 2025 environ 86 800 tonnes de cuivre au prorata de la part de KGHM (55 %). Aux États-Unis, KGHM exploite les mines Robinson (Nevada) et Carlota (Arizona). En Ontario (Canada), le groupe a en revanche cédé début 2025 ses actifs historiques du bassin de Sudbury à Magna Mining, tout en conservant un projet de développement. L’extraction polonaise reste le cœur du modèle.
Souveraineté : l’Europe extrait, mais la Chine raffine
Le rapport spécial de la Cour des comptes européenne sur les matières premières critiques, publié en avril 2026, est sans appel : l’Europe dépend toujours de la Chine pour plus de 60 % du raffinage de ses métaux stratégiques (lithium, cobalt, terres rares, magnésium, gallium, germanium notamment).
Le cuivre est l’une des rares exceptions partielles, grâce à KGHM et à quelques fonderies allemandes (Aurubis), espagnoles et bulgares. Mais l’exception ne fait pas une stratégie. Pour les autres métaux critiques, la dépendance chinoise est totale ou quasi totale — un angle mort que recoupe celui de la souveraineté numérique, où l’Europe reste tributaire de fournisseurs extérieurs.
Cette concentration géographique du raffinage est un sujet de vulnérabilité majeur. La filière des matériaux critiques dépend des arbitrages chinois — sur les volumes, les prix, les taxes à l’export. Pékin a démontré ces dernières années qu’il sait utiliser cette dépendance comme levier diplomatique.
Les 47 projets stratégiques européens : labellisés, pas en production
En réponse, l’Union européenne a adopté en 2024 le Critical Raw Materials Act, qui fixe des objectifs chiffrés : 10 % de l’extraction, 40 % de la transformation et 25 % du recyclage des matières premières critiques doivent être assurés sur le sol européen d’ici 2030. La Commission a labellisé 47 projets stratégiques dans treize États membres : extraction, transformation, recyclage de cuivre, lithium, nickel, cobalt, manganèse, terres rares.
Le décalage entre la labellisation et la production effective est colossal. Selon S&P Global, une mine de cuivre lancée entre 2020 et 2023 a mis en moyenne 17,9 ans entre la découverte et la mise en production. Aux États-Unis, le délai grimpe à 31,8 ans en moyenne, contraint par des procédures de permis particulièrement longues. En Europe, les contraintes environnementales, les recours juridiques et la concertation locale ne raccourcissent pas le calendrier — le projet de lithium Jadar de Rio Tinto en Serbie, bloqué pendant des années sous la pression des recours et des manifestations, illustre la difficulté.
Conséquence : même si tous les 47 projets aboutissaient — ce qui est très improbable —, la production additionnelle n’arriverait pour l’essentiel qu’après 2035. Or l’AIE situe précisément le pic du déficit autour de cette même date. Le calendrier européen arrive trop tard pour le moment où il serait le plus nécessaire.
Construire des mines, ou perdre la course
La trajectoire est tracée. Soit l’Europe accélère drastiquement la mise en production de ses propres mines et raffineries — au prix de compromis environnementaux et de débats politiques explosifs sur les territoires concernés. Soit elle continue d’importer ses matériaux critiques de Chine, du Chili, de la République démocratique du Congo ou d’Indonésie, au prix d’une vulnérabilité géopolitique permanente.
L’exemple du tungstène français illustre l’enjeu : 100 000 tonnes prouvées sous le sol national, aucune mine en activité, dépendance totale à la Chine pour ce métal critique. Le scénario est le même pour le lithium, le cobalt, les terres rares.
Le cuivre polonais de KGHM représente un trésor — celui d’une filière européenne intégrée, à l’échelle. Mais à lui seul, il ne couvrira jamais l’explosion de la demande européenne. La question n’est plus de savoir si l’Europe doit réinvestir dans ses mines. C’est de savoir avec quels arbitrages elle accepte de le faire — et si elle parviendra à le faire avant que la course ne soit déjà perdue.











