+15,4 % en une nuit. C'est la hausse du prix repère du gaz que la Commission de régulation de l'énergie a publiée le 30 avril 2026, applicable au 1er mai.
Pour près de 7 millions de foyers français indexés sur ce prix repère, la facture de mai grimpe de 6,19 € en moyenne, selon les chiffres de la CRE. Sur l'année, l'effet cumulé peut atteindre 210 à 240 € pour un foyer chauffé au gaz consommant 15 100 kWh, selon les estimations croisées de la CRE et de Selectra.
L'origine du choc est lointaine. Le 19 mars 2026, des missiles iraniens ont frappé le complexe de Ras Laffan, au Qatar — premier site mondial de gaz naturel liquéfié. Le marché européen TTF a bondi de 35 % en vingt-quatre heures, à 67,85 €/MWh.
Entre la flamme du Qatar et la chaudière française, plusieurs intermédiaires existent. Et plusieurs leviers, aussi.
+15,4 % au 1er mai : ce que dit la CRE
Le prix repère mensuel du gaz, publié par la CRE depuis 2023, sert de boussole aux contrats indexés.
Au 1er avril, il se situait à 139,12 €/MWh TTC. Au 1er mai, il passe à 160,54 €/MWh TTC. Dans son communiqué du 30 avril, la CRE attribue explicitement la hausse à « la guerre en Iran ».
Le calcul est mensuel et mécanique. Le prix repère pondère deux indices européens : 80 % le MA2 (Month Ahead, prix moyen du mois de livraison observé un mois auparavant) et 20 % le QA (Quarter Ahead, prix moyen du trimestre de livraison). Pour la livraison de mai 2026, c'est donc le marché tel qu'il s'échangeait en mars qui pèse — au moment précis où Ras Laffan a été frappé.
Selon Selectra, environ 60 % des 10,4 millions d'abonnés au gaz en France ont signé un contrat indexé. La CRE retient une estimation à 7 millions, intégrant les contrats à indexation moins fréquente. Les autres sont protégés temporairement par un contrat à prix fixe — jusqu'à l'échéance de leur engagement.
De Ras Laffan à votre compteur : la chaîne du choc
Pour comprendre comment une frappe au Qatar arrive sur une facture en France, quatre maillons à suivre.
1. La cible. Le complexe gazier de Ras Laffan, sur la côte est du Qatar, fournit en temps normal environ un cinquième du gaz naturel liquéfié exporté dans le monde, selon France 24 et RTS. Les 18 et 19 mars 2026, des frappes iraniennes y ont endommagé deux des quatorze trains de liquéfaction et l'une des deux usines gaz-liquide. La capacité de production qatarie est tombée de 17 %, selon les données reprises par CNews et infodujour.fr. Les experts cités par RTS évoquent un retour à la normale dans environ neuf mois.
2. Le marché TTF. Le Title Transfer Facility, basé aux Pays-Bas, est l'indice de référence européen pour le gaz. Le 19 mars, il a bondi de 35 % en une seule séance, à 67,85 €/MWh, selon les cotations reprises par france-epargne.fr. Le marché a anticipé la disparition partielle d'une source d'approvisionnement.
3. Le prix repère CRE. Le prix repère est mécaniquement lié au TTF, via les indices MA2 et QA. La hausse de mars sur le TTF s'est traduite par +15,4 % sur le prix repère de mai. La hausse touche exclusivement la part « approvisionnement ». Les composantes acheminement et taxes restent stables, selon le communiqué CRE.
4. La facture. Pour un contrat indexé sur le prix repère, l'augmentation s'applique automatiquement à compter du 1er mai. Soit +6,19 € par mois en moyenne pour un foyer chauffé au gaz, selon les chiffres CRE. Sur une année — si le prix repère se maintient à ce niveau — le surcoût atteint 210 à 240 €, selon Selectra.
Cette chaîne est la même qui a fait grimper l'inflation zone euro à 3,0 % en avril 2026, son plus haut depuis septembre 2023.
Décomposer une facture de gaz : quatre blocs, un seul actionnable
Avant les leviers, le constat. Une facture de gaz résidentielle se compose de quatre blocs.
Le premier, l'approvisionnement, représente l'achat de la molécule par le fournisseur sur le marché de gros. C'est ce bloc qui bondit de 15,4 % au 1er mai. Il dépend du contrat choisi.
Le deuxième, l'ATRD (Accès des Tiers au Réseau de Distribution), rémunère GRDF pour l'acheminement du gaz dans le réseau jusqu'au compteur. Son montant est fixé par la CRE et ne change pas au 1er mai.
Le troisième, le stockage, finance les capacités de stockage stratégique pour passer l'hiver. Il évolue lentement.
Le quatrième, les taxes (TVA, CTA, accise sur les gaz naturels), ne dépend pas du fournisseur — il est identique partout.
Conclusion : sur les quatre blocs, seul le premier répond aux choix du consommateur. À cela s'ajoute, dans le logement, le levier consommation. Sept actions concrètes, classées par ordre de retour sur investissement.
Levier 1 — Le contrat : indexé ou prix fixe
Premier choix. Probablement le plus immédiat.
Un contrat indexé suit chaque mois le prix repère CRE. Quand il monte, votre facture monte. Quand il baisse, elle baisse. La majorité des offres concurrentielles affichent une réduction garantie sur le prix repère HT.
Un contrat à prix fixe bloque le prix du kilowattheure HT pendant un à trois ans. Les hausses du marché ne vous concernent plus — ni les baisses. Seul le prix HT est bloqué : les taxes peuvent évoluer.
Le calcul, pour mai 2026 : si le prix repère se maintient ou augmente d'ici fin 2026, un contrat fixe souscrit en avril aurait amorti la hausse. Inversement, si Ras Laffan retrouve sa capacité plus vite que prévu, un contrat indexé bénéficie immédiatement de la baisse.
Le Médiateur national de l'énergie, dans son rapport annuel 2024, rappelle que « les modifications contractuelles mal expliquées » sont parmi les premières sources de litige. Avant de signer : durée d'engagement, formule de calcul exacte, frais de résiliation.
Levier 2 — Le chauffage : 19°C, programmation, pièce par pièce
Le chauffage représente environ deux tiers de la consommation de gaz d'un foyer, selon ENGIE.
L'ADEME confirme deux ordres de grandeur :
- Un thermostat programmable réduit la consommation de chauffage jusqu'à 15 %.
- Baisser la température de consigne d'un degré (de 20 à 19°C) fait gagner 7 % de consommation en moyenne sur la facture de chauffage.
L'ADEME recommande 19 à 21°C dans les pièces à vivre, 16 à 17°C dans les chambres la nuit, autour de 12°C en cas d'absence prolongée.
Le décret n° 2023-444 rendra obligatoire l'installation d'un thermostat programmable dans tous les logements à compter du 1er janvier 2027. Selon le ministère, l'aide financière à l'installation a été supprimée à cette occasion.
Levier 3 — L'isolation : commencer par le toit
L'ADEME chiffre la répartition des déperditions thermiques d'un logement non isolé : 30 % par le toit, 25 % par les murs, 20 % par la ventilation et les fuites d'air, 15 % par les vitrages.
L'isolation des combles vient en tête du retour sur investissement : selon l'ADEME, elle peut réduire les besoins en chauffage de 25 à 30 %.
L'isolation des fenêtres double vitrage suit. L'isolation des murs (par l'intérieur ou par l'extérieur) ferme la marche, plus coûteuse mais plus structurante.
MaPrimeRénov 2026, versée par l'ANAH, finance jusqu'à 75 €/m² pour l'isolation de toitures-terrasses et 100 €/équipement pour le remplacement de fenêtres. L'isolation des murs (ITE/ITI), elle, n'est plus financée dans le parcours « par geste » depuis 2026 — il faut passer par une rénovation d'ampleur.
Levier 4 — La chaudière : condensation, hybride, alternatives
Une chaudière à condensation, selon l'ADEME, atteint un rendement saisonnier de 92 % sur PCS. L'écart avec une chaudière classique anciennement installée représente 15 à 30 % d'économies de gaz, selon les configurations.
Attention : depuis le 1er janvier 2026, la TVA sur l'achat d'une chaudière à gaz à condensation neuve est passée à 20 %. Seules les chaudières hybrides (gaz couplé à une pompe à chaleur air-eau) bénéficient encore d'une TVA à 5,5 %.
L'alternative la plus aidée reste la pompe à chaleur air-eau. Selon les barèmes ANAH 2026, MaPrimeRénov verse jusqu'à 5 000 € aux ménages très modestes, 4 000 € aux modestes, 3 000 € aux intermédiaires. Une PAC géothermique peut atteindre 11 000 €.
Avant tout chantier, la trajectoire énergétique française joue. Les ménages chauffés au gaz qui passent à l'électricité s'inscrivent dans une dépendance différente, mais elle aussi exposée — selon le mix électrique du moment.
Levier 5 — Eau chaude et cuisine : les gestes du quotidien
L'eau chaude sanitaire représente le second poste de consommation gaz d'un foyer, après le chauffage.
Trois ajustements documentés :
- Privilégier les douches courtes plutôt que les bains : la consommation d'eau (et donc de gaz pour la chauffer) est nettement inférieure, selon l'ADEME.
- Couvrir les casseroles à la cuisson : économie d'environ 30 % sur la consommation de gaz, selon ENGIE.
- Régler la température du chauffe-eau autour de 55 à 60°C : suffisant contre la légionellose, économe.
Les équipements alternatifs (chauffe-eau solaire ou thermodynamique) bénéficient de la TVA réduite à 5,5 % et sont éligibles à MaPrimeRénov plus aux certificats d'économies d'énergie.
Levier 6 — Cumuler les aides 2026
Quatre dispositifs cumulables, à condition de respecter leurs critères respectifs.
Le chèque énergie 2026. Distribué automatiquement entre le 1er avril et le 1er mai à environ 4,5 millions de foyers, selon l'Agence de services et de paiement. Montant compris entre 48 € et 277 €, selon le revenu fiscal de référence (plafond : 11 000 € par unité de consommation). Les nouveaux bénéficiaires doivent en faire la demande sur chequeenergie.gouv.fr.
MaPrimeRénov 2026. Versée par l'ANAH pour les travaux de rénovation énergétique. Quatre catégories de revenus : très modestes (bleu), modestes (jaune), intermédiaires (violet), supérieurs (rose). Les ménages roses ne sont plus éligibles au parcours par geste — seules les rénovations d'ampleur leur restent accessibles.
CEE 6e période. Le dispositif des certificats d'économies d'énergie est entré dans sa 6e période le 1er janvier 2026, jusqu'au 31 décembre 2030. Les obligations augmentent de 27 %, soit une enveloppe globale supérieure à 8 milliards d'euros, selon Hellio. Dans la plupart des cas, sans condition de ressources. Les bonifications « Coup de pouce » majorent les montants pour les ménages modestes.
TVA 5,5 %. S'applique aux travaux d'isolation thermique (toiture, murs, planchers, fenêtres) et aux équipements de chauffage à énergies renouvelables (PAC sauf air-air, solaire, bois). Conditions : logement achevé depuis plus de deux ans, entreprise certifiée RGE.
Le simulateur officiel de France Rénov' calcule les aides cumulables pour un projet précis.
Levier 7 — Éviter les pièges : ce que dit le médiateur
Le rapport annuel 2024 du Médiateur national de l'énergie a recensé 11 678 demandes de médiation, dont 7 142 jugées recevables.
Trois sources de litige reviennent :
- Contestations de la consommation facturée : 25 % des litiges recevables. Vérifier régulièrement son compteur et signaler tout écart de plus de 10 % au fournisseur.
- Erreurs d'identification du Point de Comptage et d'Estimation (PCE) : près de 10 % des litiges. Lors d'un emménagement, vérifier la concordance entre le PCE noté sur la facture et celui inscrit sur le compteur.
- Démarchage abusif : le fournisseur WEKIWI a reçu un troisième « carton rouge » consécutif du Médiateur en 2024. Toute souscription par téléphone se rétracte sous 14 jours sans pénalité.
Pour saisir le Médiateur, le service est gratuit et accessible en ligne via energie-mediateur.fr. Le délai moyen de traitement est de trois mois.
Combien on peut vraiment gagner
Si l'on cumule les leviers à effet rapide — passage à un contrat plus avantageux, thermostat programmé à 19°C, couvercles sur les casseroles, douches courtes — un foyer chauffé au gaz peut espérer une réduction de l'ordre de 10 à 15 % de sa facture annuelle, selon les fourchettes ADEME.
Pour une facture annuelle moyenne de 1 500 €, soit 150 à 225 € de gain par an, sans investissement.
Les leviers d'investissement (isolation des combles, chaudière à condensation, pompe à chaleur) ont un retour sur investissement de 4 à 12 ans selon le projet, hors aides. Avec MaPrimeRénov, CEE et TVA 5,5 %, ce délai peut être divisé par deux.
Tous ces calculs reposent sur l'hypothèse d'un prix repère stable autour de 160 €/MWh. Ras Laffan est attendu à pleine capacité dans environ neuf mois selon les estimations qatariennes — soit début 2027.
D'ici là, chaque mensualité se joue dans les choix du foyer.
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