Quatre-vingt-dix ans. C'est l'âge du site.
Il a vu passer Ford, Simca, Chrysler, Talbot, PSA, maintenant Stellantis. Il a été bombardé, libéré, reconstruit, racheté, agrandi, réduit.
Il vient de perdre sa vocation première.
Le constructeur italo-franco-américain a annoncé jeudi 16 avril 2026 qu'il cesserait la production automobile à Poissy après 2028. Le site deviendra un centre de pièces, d'économie circulaire et d'impression 3D. Mille emplois ouvriers sur quinze cents sont maintenus.
Pour les Yvelines, la région parisienne et l'industrie française, c'est un basculement.
Stellantis Poissy : ce qu'annonce le groupe
L'annonce a été faite en Comité social et économique extraordinaire jeudi matin.
Les deux derniers modèles produits à Poissy sont l'Opel Mokka et la DS 3. Leur assemblage continuera « au moins jusqu'à fin 2028 », précise le groupe.
Ensuite, le site basculera progressivement vers quatre nouveaux métiers, pleinement opérationnels en 2030 :
- Production de pièces automobiles
- Valorisation de pièces usagées (économie circulaire)
- Préparation et transformation de véhicules
- Impression 3D de pièces pour petites séries
Stellantis investit 100 millions d'euros pour financer cette mutation.
Les communications officielles insistent sur un point. « Le site ne fermera pas. Il aura un futur industriel pérenne. »
Pourquoi cette fin de production en 2028
Trois raisons.
La première, c'est le marché européen. Stellantis, comme ses concurrents, fait face à un recul des ventes automobiles en Europe — tiré à la baisse par l'inflation, le pouvoir d'achat, la transition vers l'électrique et la concurrence chinoise.
La deuxième, c'est l'outil industriel. Poissy travaille en sous-capacité depuis plusieurs années. Les volumes ne justifient plus l'assemblage de deux modèles sur un site construit pour en produire beaucoup plus.
La troisième, c'est la reconversion. L'économie circulaire et l'impression 3D sont des activités à plus forte valeur ajoutée par tête — le groupe cherche à maintenir des emplois qualifiés sur un foncier industriel rare en Île-de-France.
L'annonce s'inscrit dans une série de décisions similaires en Europe.

1938-2028 : 90 ans d'automobile à Poissy en 9 dates
| Année | Événement |
|---|---|
| 1938 | Ford installe l'usine à Poissy (déménage de Bordeaux) |
| 1944 | Site bombardé par les Alliés, puis libéré |
| 1954 | Simca rachète le site à Ford |
| 1963 | Chrysler rachète Simca |
| Années 1970 | Apogée : 27 000 salariés |
| 1978 | PSA reprend Chrysler Europe — marque Talbot |
| 2021 | Stellantis naît de la fusion PSA + FCA |
| 2028 | Fin de la production automobile |
| 2030 | 4 nouvelles activités pleinement opérationnelles |
De Ford à Simca, Chrysler, Talbot, PSA : cinq propriétaires
L'historien Pierre Lamard, professeur émérite à l'Université de technologie de Belfort-Montbéliard, le résume à l'AFP. Poissy est « un symbole de l'automobile française ».
Ford démarre la production en 1938 avec un objectif : 150 véhicules par journée de 8 heures.
La guerre rattrape l'usine. L'Allemagne nazie la mobilise pour y produire des camions. Les Alliés la bombardent. En 1944, libérée, elle fabrique des moteurs de chars pour l'armée américaine.
En 1946, retour à la vocation civile.

1954 : Simca rachète. Le constructeur franco-italien veut faire de Poissy « l'un des plus modernes du pays ». L'extension de 1958 y parvient. Poissy devient le grand bastion industriel de Simca.
1963 : Chrysler rachète Simca. L'américain injecte du capital. Poissy connaît son âge d'or dans les années 1960 et 1970 — un des plus grands centres de fabrication automobile d'Europe.
Au sommet, vers le milieu des années 1970, 27 000 salariés. C'est le symbole de la voiture populaire de masse.
1978 : PSA Peugeot-Citroën rachète Chrysler Europe. La marque Talbot ressort des catalogues. Des grèves longues marquent la décennie — la « grève Talbot Poissy » entre dans la mémoire syndicale française.
2021 : PSA et FCA (Fiat Chrysler Automobiles) fusionnent. Naissance de Stellantis. Poissy y trouve sa cinquième maison mère.
Ce que deviennent les 1 500 salariés
L'annonce d'un CSE, jeudi matin, a précisé les chiffres.
Sur les 1 500 ouvriers, 1 000 postes seront maintenus. Les 500 emplois qui disparaissent partiront, selon le groupe, « par des départs naturels ou volontaires ». Pas de licenciements annoncés.
« Compte tenu de la pyramide des âges, les évolutions d'effectifs se feront de manière progressive », précise Stellantis.
Les syndicats majoritaires ont accueilli l'annonce avec soulagement, selon leurs déclarations à l'AFP.
Brahim Ait Athmane, Force ouvrière (34 % des voix aux dernières professionnelles) : « Aujourd'hui, on a un avenir qui est tracé sur plusieurs dizaines d'années. C'est quelque chose qui est appréciable pour l'ensemble des salariés. »
Frédéric Lemayitch, CFTC (21 %) : « Paradoxalement, on a accueilli les annonces avec un certain soulagement. Ça fait toujours mal au cœur de savoir qu'il n'y aura plus d'assemblage sur le site, mais on a la garantie que le site industriel de Poissy sera toujours présent sur l'échiquier Stellantis en Europe. »
Une minorité de syndicats appelle toutefois à la grève. Le site n'est pas encore apaisé.

Impression 3D, économie circulaire : les 4 nouvelles activités
Les quatre métiers annoncés pour 2030 changent de registre.
Ce n'est plus de l'assemblage.
- Production de pièces automobiles : composants pour les autres usines Stellantis en Europe
- Valorisation de pièces usagées : récupération, reconditionnement, remise en circulation — économie circulaire
- Préparation et transformation de véhicules : équipements spéciaux, véhicules utilitaires personnalisés, flottes
- Impression 3D de pièces pour petites séries : pièces détachées anciennes, prototypes, pièces de maintenance
L'ambition : une valeur ajoutée plus forte par salarié, un positionnement sur des niches à marge élevée, une logique de continuité avec l'écosystème Stellantis.
En théorie.
En pratique, tout dépend de la capacité du groupe à capter les volumes et à former les équipes. L'impression 3D automobile, par exemple, reste un secteur émergent — les volumes mondiaux doublent environ tous les deux ans, mais partent d'une base faible.
La dernière usine auto d'Île-de-France
C'est le symbole.
Avec Poissy, la région parisienne voit disparaître son dernier site d'assemblage automobile. Une page de l'histoire industrielle de l'Île-de-France tourne — celle qu'avaient écrite Citroën à Javel puis Aulnay, Renault à Boulogne-Billancourt puis Flins, et donc Ford-Simca-Talbot-PSA-Stellantis à Poissy.
L'usine Renault de Flins a cessé la production automobile en 2024. Celle de Citroën Aulnay a fermé en 2013. Billancourt, Javel : avant.
Un par un, les grands noms de l'assemblage parisien ont quitté la scène.
Poissy était le dernier.
Stellantis en France : combien d'usines, combien d'emplois ?
Stellantis emploie environ 35 000 salariés en France dans l'ensemble de ses activités (production, tertiaire, R&D).
Les sites industriels restants en France après 2028 :
- Sochaux (Doubs) — plus grande usine Stellantis française, assemble les Peugeot 3008 et 5008
- Mulhouse (Haut-Rhin) — Peugeot 308, Citroën C5 X, DS 7
- Rennes-La Janais (Ille-et-Vilaine) — utilitaires Peugeot, Citroën, Fiat
- Hordain (Nord) — utilitaires Opel, Toyota, Fiat
- Douvrin (Pas-de-Calais) — moteurs (accord avec Mercedes annoncé)
- Trémery, Metz, Valenciennes, Charleville — fonderies, moteurs, boîtes de vitesses
Plusieurs de ces sites ont eux aussi vu leurs effectifs se réduire sur la décennie.
Les annonces successives de réorganisation en Europe — en Italie, au Royaume-Uni, en Allemagne — dessinent un paysage industriel automobile en recomposition accélérée.
Face à la concurrence chinoise et à la transition électrique, l'équation reste la même. Moins d'usines, plus spécialisées, plus automatisées. Le nombre d'emplois d'assemblage recule. Et Poissy, dans ce mouvement, devient un symbole parmi d'autres.
Ce qu'il faut retenir
Le site ne ferme pas. Mais il change de métier.
Sur quatre-vingt-dix ans, Poissy aura été le lieu d'un siècle d'automobile française populaire. De la Simca 1100 à la DS 3, en passant par la Chrysler 180 et la Talbot Horizon.
Fin 2028, la dernière voiture sortira de ces chaînes. Une Opel Mokka. Une DS 3.
Ensuite, des pièces. De l'impression 3D. Des véhicules transformés. Et encore, pour un temps, mille ouvriers au cœur de la question automobile française.











