Le 16 avril, un comité social et économique extraordinaire s'est tenu à Poissy. Stellantis y a confirmé ce que l'usine redoutait depuis l'automne, quand le groupe avait laissé sans réponse la question de savoir s'il lui attribuerait un nouveau modèle : l'assemblage automobile s'arrêtera en 2028. Ouverte par Ford en 1938, la dernière usine d'assemblage d'Île-de-France ne fermera pas pour autant. Elle changera de métier.
Mille postes maintenus, mais pas mille ouvriers
Les chiffres annoncés demandent une lecture attentive, car le groupe compte en postes et non en personnes. Sur le papier, le site emploie 1 925 ouvriers ; 1 580 y travaillent réellement, les autres étant en formation, en congés ou en arrêt. À l'horizon 2030, Stellantis prévoit « autour de 1 200 ouvriers actifs », ce qui correspond aux « 1 000 postes ouvriers » annoncés : dans l'industrie, il faut environ 1,2 personne pour tenir un poste.
Le groupe assure qu'il n'y aura pas de départs contraints. Les effectifs baisseront « de manière progressive », « via des départs naturels ou des mesures individuelles basées sur le volontariat », compte tenu de la pyramide des âges.
Le soulagement des uns, la grève des autres
La majorité des syndicats de l'usine se sont dits soulagés. « On a un avenir qui est tracé sur plusieurs dizaines d'années. C'est quelque chose qui est appréciable pour l'ensemble des salariés », a déclaré à l'AFP Brahim Ait Athmane, de Force ouvrière. « Paradoxalement, on a accueilli les annonces avec un certain soulagement », a renchéri Frédéric Lemayitch, représentant CFTC. « Ça fait toujours mal au cœur de savoir qu'il n'y aura plus d'assemblage sur le site mais on a la garantie que le site industriel de Poissy sera toujours présent sur l'échiquier Stellantis. »
Trois autres n'ont pas lu l'annonce ainsi. La CGT, l'Unsa et SUD ont appelé à la grève et à une manifestation devant l'usine le 23 avril. Pour Jean-Pierre Mercier (SUD), l'arrêt de la fabrication de voitures est « un véritable tremblement de terre », qui pourrait entraîner « une saignée » côté emplois. Le ministère de l'Économie s'est dit « particulièrement vigilant quant à la qualité de l'accompagnement des salariés et des sous-traitants », ainsi qu'à « la valorisation du foncier disponible ».

L'assemblage s'arrête, quatre métiers doivent le remplacer
Elle produit aujourd'hui deux modèles, l'Opel Mokka et la DS 3, environ quatre-vingt-dix mille véhicules par an. Leur assemblage doit se poursuivre « au moins jusqu'à fin 2028 ». Ensuite, le site basculera vers quatre activités que le groupe annonce « pleinement opérationnelles d'ici à 2030 », avec cent millions d'euros à la clé.
- Production de pièces automobiles : composants pour les autres usines Stellantis en Europe
- Valorisation de pièces usagées : récupération, reconditionnement, remise en circulation — économie circulaire
- Préparation et transformation de véhicules : équipements spéciaux, véhicules utilitaires personnalisés, flottes
- Impression 3D de pièces pour petites séries : pièces détachées anciennes, prototypes, pièces de maintenance
« Le site ne fermera pas, il aura un futur industriel pérenne », a déclaré Stellantis le jour de l'annonce. Le pari industriel tient en une phrase : remplacer un métier de volume par des métiers de spécialité, sur un foncier rare. Il reposera sur la capacité du groupe à orienter vers Poissy les pièces des autres usines européennes, et sur la formation des équipes ; l'impression 3D automobile, elle, reste un marché naissant.

Une usine qui tournait à peine plus qu'à moitié
La décision vient d'abord du marché. Les ventes de voitures neuves en France et en Europe sont inférieures d'un quart à leur niveau de 2019, sous l'effet conjugué des prix, de la transition vers l'électrique et de la concurrence chinoise. Elle vient ensuite de l'outil : d'après des rapports internes cités par l'AFP, seulement 58 % des capacités de Poissy étaient utilisées en 2025, l'un des taux les plus bas du groupe. En octobre de la même année, la production avait déjà été interrompue une quinzaine de jours, faute de débouchés pour la DS 3 et le Mokka.
Le mouvement dépasse de loin cette usine : selon l'Insee, la filière automobile française, constructeurs et fournisseurs réunis, a perdu un tiers de ses effectifs en treize ans : 425 500 emplois en 2010, 286 800 en 2023.
De Ford à Stellantis, cinq propriétaires
« Un symbole de l'automobile française », résume à l'AFP l'historien Pierre Lamard, professeur émérite à l'Université de technologie de Belfort-Montbéliard. Ford y démarre la production en 1938, avec un objectif de cent cinquante véhicules par journée de huit heures. La guerre rattrape l'usine : l'Allemagne nazie la mobilise pour y produire des camions, les Alliés la bombardent, et en 1944, libérée, elle fabrique des moteurs de chars pour l'armée américaine. La vocation civile revient en 1946.
Simca rachète le site en 1954 et veut en faire « l'un des plus modernes du pays » ; l'extension de 1958 l'y amène. Chrysler prend la suite en 1963 et injecte du capital : l'usine connaît son âge d'or dans les années 1960 et 1970, jusqu'à employer 27 000 personnes vers 1976. PSA rachète Chrysler Europe en 1978, ressort la marque Talbot des catalogues, et les grèves de la décennie font entrer « Talbot Poissy » dans la mémoire syndicale. En 2021, la fusion de PSA et de Fiat Chrysler donne naissance à Stellantis : cinquième maison mère.

| Année | Événement |
|---|---|
| 1938 | Ford installe l'usine à Poissy (déménage de Bordeaux) |
| 1944 | Site bombardé par les Alliés, puis libéré |
| 1954 | Simca rachète le site à Ford |
| 1963 | Chrysler rachète Simca |
| Années 1970 | Apogée : 27 000 salariés |
| 1978 | PSA reprend Chrysler Europe — marque Talbot |
| 2021 | Stellantis naît de la fusion PSA + FCA |
| 2028 | Fin de la production automobile |
| 2030 | 4 nouvelles activités pleinement opérationnelles |
Cinq semaines plus tard, un plan qui dépasse Poissy
Le 21 mai, Stellantis a présenté son plan stratégique : 60 milliards d'euros d'investissement sur cinq ans, avec priorité donnée à l'Amérique du Nord. En Europe, le groupe réduira les capacités de ses usines de « plus de 800 000 unités » d'ici 2030, les faisant passer de 4,65 à 3,85 millions de véhicules par an. Poissy y est cité nommément, parmi les sites reconvertis, aux côtés d'accords de partage d'usines conclus avec le chinois Leapmotor en Espagne et avec Dongfeng à Rennes — mais « sans aucune fermeture », a assuré le directeur général Antonio Filosa.
La CFDT y a vu « une nouvelle casse de l'emploi » et appelé les salariés à un rassemblement le 16 juin devant le siège du groupe, qui se trouve à Poissy.
La région parisienne perd son dernier assemblage
Avec Poissy, l'Île-de-France voit disparaître le dernier site où l'on assemble des voitures. Renault avait fermé Boulogne-Billancourt en 1992, PSA avait fermé Aulnay-sous-Bois en 2014, et Renault a cessé la production automobile à Flins en 2024 pour la reconvertir dans le reconditionnement. Poissy était le dernier de la liste.
Après 2028, Stellantis conservera quatre usines d'assemblage en France — Sochaux, Mulhouse, Rennes-La Janais et Hordain pour les utilitaires — auxquelles s'ajoutent les sites de moteurs et de fonderie. Le groupe y a produit 661 000 véhicules en 2025, sur 5,5 millions dans le monde.
- Sochaux (Doubs) — plus grande usine Stellantis française, assemble les Peugeot 3008 et 5008
- Mulhouse (Haut-Rhin) — Peugeot 308 et 408, DS 7
- Rennes-La Janais (Ille-et-Vilaine) — Citroën C5 Aircross
- Hordain (Nord) — utilitaires Opel, Toyota, Fiat
- Douvrin (Pas-de-Calais) — moteurs (accord avec Mercedes annoncé)
- Trémery, Metz, Valenciennes, Charleville — fonderies, moteurs, boîtes de vitesses
Fin 2028, la dernière voiture sortira des chaînes de Poissy : une Opel Mokka, ou une DS 3. Le directeur du site, Eric Haan, calcule déjà qu'une usine « plus compacte » libérerait « a minima 40 hectares » à proposer à des clients.











