En apparence, la facture de gaz d'avril sera presque stable. Celle de mai sera un choc. La présidente de la Commission de régulation de l'énergie (CRE), Emmanuelle Wargon, a confirmé une hausse « autour de 15 % » du prix repère de vente de gaz naturel au 1er mai. Selectra, dans une analyse exclusive publiée le 21 mars, anticipe une hausse de 17,8 % en un mois, portant la facture annuelle d'un foyer chauffé au gaz de 1 529 euros à 1 739 euros, soit 210 euros supplémentaires par an. Six millions de ménages français sont directement dans la ligne de mire.
Le ministre de l'Industrie et de l'Énergie Roland Lescure avait prévenu dès le 6 mars dans Le Parisien : « À peu près 7 millions de Français peuvent être affectés par la variabilité du prix du marché. » Il avait précisé que « l'impact de la crise pourrait être ressenti sur les factures énergétiques à partir du 1er mai. » Six semaines plus tard, ce scénario se confirme dans les chiffres de la CRE.
Pourquoi mai et pas mars : le décalage qui piège les ménages
Les Français qui se chauffent au gaz ne voient pas encore le prix de la guerre dans leurs factures. C'est un effet d'optique dangereux : le mécanisme de calcul de la CRE intègre un décalage technique de deux mois entre l'évolution des prix sur les marchés de gros européens et leur répercussion sur le prix repère. Concrètement, la facture de mai reflète les cours du TTF (Title Transfer Facility, indice de référence européen du gaz) du mois de mars.
Or, en mars, le TTF a connu sa plus forte hausse depuis la crise russe de 2022. L'indice a bondi de 45 % en deux semaines début mars, passant de 38 €/MWh à un pic de 68 €/MWh le 19 mars. Depuis le début de la guerre le 28 février, la progression atteint 70 %. La cause est identifiée : les frappes américano-israéliennes sur l'Iran ont endommagé 17 % de la capacité d'export de GNL du Qatar (complexe de Ras Laffan), le blocage du détroit d'Ormuz perturbe l'approvisionnement mondial, et les marchés anticipent une crise durable.
C'est cette flambée de mars qui sera mécaniquement intégrée dans la facture de mai. Le calcul est arithmétique, pas politique.
Avril : l'accalmie trompeuse
Au 1er avril, le prix du kWh de gaz baisse de 1 % en moyenne pour les particuliers, passant de 0,10513 € à 0,10415 €. Cette baisse reflète les cours du TTF de février, avant le déclenchement de la guerre. Parallèlement, les coûts d'acheminement augmentent de 3,41 %, ce qui se traduit par une hausse nette de seulement 0,3 % sur le prix repère TTC.
Cette stabilité apparente risque d'endormir les ménages. Ceux qui n'agissent pas avant fin avril — en changeant de contrat ou en renégociant — subiront le plein impact en mai sans filet.
Qui est touché, qui est protégé
Tous les foyers chauffés au gaz ne seront pas logés à la même enseigne. La variable clé est le type de contrat.
| Type de contrat | Foyers concernés | Impact mai | Pourquoi |
|---|---|---|---|
| Prix indexé (sur prix repère CRE) | ~6 millions | +15 à +18 % | Suit mécaniquement l'évolution du TTF avec 2 mois de décalage |
| Prix fixe (1, 2 ou 3 ans) | ~1 million | 0 % | Prix bloqué à la signature, indépendant du marché |
| Tarif réglementé (Engie, anciens contrats) | En extinction | +15 % | Suit le prix repère CRE |
Roland Lescure a chiffré à « 7 millions » les Français potentiellement affectés par la variabilité du prix du marché. Ce chiffre inclut les contrats indexés et les résidus de tarif réglementé.
Ce que la guerre en Iran change dans l'équation
La flambée du TTF n'est pas un accident de marché. Elle est la conséquence directe de la guerre en Iran déclenchée le 28 février. Le complexe gazier de Ras Laffan au Qatar — premier exportateur mondial de GNL — a été touché par des frappes iraniennes, mettant hors service 17 % de sa capacité. QatarEnergy estime les réparations à 3 à 5 ans et les pertes annuelles à 20 milliards de dollars. Le blocage d'Ormuz (95 % du transit effondré) empêche les méthaniers de quitter le Golfe.
La Commission européenne a appelé les États membres à réduire leurs objectifs de remplissage de gaz pour l'hiver 2026-2027 — un signal qui indique que Bruxelles ne croit pas à un retour rapide à la normale. Si le conflit se prolonge au-delà de juin, la hausse de mai pourrait n'être qu'un premier palier. UFC-Que Choisir évoque des hausses pouvant atteindre 25 % sur l'ensemble de l'année.
Ce qui peut encore être fait
Il reste six semaines avant le 1er mai. Pour les foyers en contrat indexé, les options sont limitées mais réelles :
- Basculer vers un contrat à prix fixe — les offres existent encore, mais les prix proposés intègrent déjà une partie de la hausse anticipée. Plus on attend, plus le prix fixe sera élevé.
- Réduire la consommation — l'AIE a publié le 20 mars dix mesures pour réduire la consommation d'énergie. Baisser le chauffage d'un degré économise environ 7 % sur la facture.
- Vérifier son éligibilité au chèque énergie — le dispositif est maintenu en 2026, mais le gouvernement n'a pas annoncé de revalorisation liée à la crise.
Le scénario le plus favorable — un cessez-le-feu rapide au Moyen-Orient — ferait retomber le TTF, mais la facture de mai est déjà gravée dans les cours de mars. Même en cas d'accord cette semaine, le choc de mai aura lieu.











