Au 24 mars 2026, 959 stations-service sont en rupture totale et 1 210 en rupture partielle sur l'ensemble du territoire français. C'est le bilan le plus lourd depuis la crise des raffineries de 2022 — et il s'aggrave chaque jour. Contrairement à 2022, cette pénurie n'est pas liée à un mouvement social mais à la guerre en Iran et au blocage du détroit d'Ormuz, qui a fait disparaître 95 % du transit pétrolier du Golfe. Le sud-est de la France est le plus durement touché : une station sur deux est en rupture dans les Bouches-du-Rhône.
La carte des régions les plus touchées
Les données du 20 mars, compilées par prix-carburant.eu à partir des remontées du site gouvernemental, dessinent une géographie précise de la pénurie :
| Département | Stations impactées | Situation |
|---|---|---|
| Bouches-du-Rhône | 50 % | Département le plus touché de France. Proximité des raffineries de Fos-sur-Mer (approvisionnement perturbé par la hausse du brut). |
| Gard | 40,9 % | Effet de contagion depuis les Bouches-du-Rhône. Stations rurales les premières touchées. |
| Vaucluse | 33,3 % | Département déjà rationné en 2022. Les préfets connaissent le dispositif. |
| Loire-Atlantique | 29 % | Éloigné du sud-est — signal d'une pénurie qui s'étend vers l'ouest. |
| Var | 23,2 % | Département touristique. Le rationnement préfectoral de 2022 (30 L) est un précédent. |
La Loire-Atlantique, à 29 %, est le signal le plus préoccupant : géographiquement éloignée du sud-est, sa présence dans cette liste montre que la pénurie ne se limite plus à l'arc méditerranéen. Elle touche désormais la façade atlantique.
Par type de carburant : le SP95 déjà rationné de fait
Au 21 mars, les chiffres par type de carburant révèlent des disparités importantes :
- SP95 (sans plomb classique) : 6 112 stations en rupture, soit 62 % du réseau. Ce taux élevé s'explique en partie par le fait que de nombreuses stations ne proposent plus de SP95 au profit du E10, mais il reflète aussi une tension réelle sur ce carburant.
- E10 (sans plomb le plus vendu) : 1 994 stations en rupture, soit 20,2 % du réseau — le chiffre le plus représentatif de la situation réelle pour les automobilistes.
- SP98 : 1 561 stations en rupture (15,8 %).
- Gazole : 254 stations en rupture (2,6 %) — le moins touché, car la France dispose de plus de stocks stratégiques de diesel.
Rationnement : ce qui est déjà en place et ce qui pourrait suivre
Ce qui est déjà en vigueur
Le 13 mars, le comité interministériel de crise a instauré un rationnement temporaire pour les poids lourds : 600 litres de gazole maximum par véhicule lourd, pour une période initiale de 72 heures, renouvelée depuis. Cette mesure vise à préserver les stocks pour les véhicules de secours, les transports en commun et les chaînes d'approvisionnement alimentaire.
Ce qui n'est pas encore en place
Pour les particuliers, aucune restriction nationale n'est en vigueur au 24 mars. Roland Lescure a affirmé le 20 mars qu'« il n'y a pas de pénurie » et que la France dispose de « 17 millions de tonnes de pétrole brut, gazole et essence en réserve stratégique, soit trois mois de consommation ». Mais il a reconnu des « tensions d'approvisionnement » dans le sud-est.
Ce que les préfets peuvent décider
En cas d'aggravation, chaque préfet peut prendre un arrêté limitant les achats de carburant. Le dispositif est rodé — il a été appliqué dans le Vaucluse et le Var en octobre 2022 (30 litres par véhicule, interdiction de remplir des bidons). Ce pouvoir préfectoral est discrétionnaire : il ne nécessite pas de décret national. Si la situation se dégrade dans les jours qui viennent — notamment à l'expiration de la fenêtre diplomatique Trump le 28 mars —, des arrêtés pourraient être pris département par département.
Pourquoi cette crise est différente de 2022
En 2022, la pénurie était causée par des grèves dans les raffineries. Elle avait une durée prévisible (le temps de la négociation sociale) et une solution identifiable (un accord salarial). La crise de 2026 est structurellement différente :
- La cause est géopolitique, pas sociale. Le blocage d'Ormuz et les dégâts sur les infrastructures pétrolières du Golfe ne se résoudront pas par un accord syndical.
- La durée est indéterminée. L'AIE parle de « la pire crise de l'énergie depuis des décennies ». Si le conflit dure au-delà de six mois, les stocks stratégiques français seront sous tension.
- Les prix sont un problème autant que les volumes. Même quand les stations sont approvisionnées, le gazole à 2,22 €/l constitue un rationnement économique de fait pour les ménages modestes.
Ce que font les autres pays européens
La France n'est pas seule. Mais d'autres ont déjà agi plus fermement :
- Italie : décret du 19 mars réduisant les taxes sur les carburants. Le prix à la pompe a baissé de 8 centimes le lendemain.
- Croatie et Hongrie : plafonds de prix imposés — 1,50 €/l pour l'essence, 1,55 €/l pour le gazole.
- Bangladesh : rationnement strict — 2 litres maximum pour les deux-roues depuis le 22 mars.
En France, le gouvernement refuse pour l'instant toute mesure de plafonnement des prix. L'IFRAP rappelle que 60 % du prix à la pompe est constitué de taxes — et qu'une réduction de la fiscalité pétrolière représenterait 4,5 milliards d'euros pour le budget de l'État.
Les prochaines échéances
La situation peut évoluer rapidement dans les deux sens :
- 28 mars : expiration de la fenêtre diplomatique Trump. Si aucun accord n'est trouvé, le Brent pourrait repartir à la hausse et les ruptures s'aggraver.
- Avril : vacances scolaires (zone A dès le 4 avril). La demande de carburant augmente traditionnellement de 10 à 15 % pendant les vacances — un facteur aggravant.
- Mai-juin : si le conflit se prolonge, la question du rationnement généralisé se posera. Les 17 millions de tonnes de réserves stratégiques couvrent trois mois — à consommation normale.
Pour suivre la situation en temps réel : prix-carburants.gouv.fr (site officiel), penurie-carburant.fr et mon-essence.fr (participatifs, cartes des ruptures).











