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Affaire Jubillar :
cinq ans et demi d'une énigme, du silence aux aveux

Une infirmière disparue une nuit de couvre-feu, un mari condamné sans corps ni aveux, puis une lettre qui fait tout basculer et des ossements au bord d'une départementale : le récit complet de l'affaire Jubillar, de la première alerte aux analyses en cours.

7 min
Motos et véhicules de gendarmerie, tentes d'expertise et pelleteuse sur le site des recherches dans le Tarn
Véhicules de gendarmerie, tentes d'expertise et pelleteuse sur le site des recherches, à Villeneuve-sur-Vère (Tarn), le 17 juillet 2026.© AFP / Matthieu Rondel

Au bord de la départementale 600, entre Mailhoc et Villeneuve-sur-Vère, un champ moissonné touche la lisière d'un bois. C'est là que, jeudi 16 juillet à l'aube, une centaine de gendarmes ont commencé à creuser — et là que des ossements sont sortis de terre, à l'endroit exact que Cédric Jubillar venait de désigner comme celui où il affirme avoir enterré son épouse. Cinq ans et demi après la disparition de Delphine, l'une des affaires criminelles les plus suivies du pays touche peut-être à son épilogue. Voici son récit, du premier appel dans la nuit aux analyses en cours.

Une nuit de couvre-feu

Tout commence un hiver sous couvre-feu. Le 16 décembre 2020, vers quatre heures du matin, Cédric Jubillar appelle la gendarmerie : sa femme n'est plus là. Delphine, 33 ans, infirmière, mère de leurs deux enfants, aurait quitté la maison de Cagnac-les-Mines, près d'Albi, entre 23 heures et 4 heures — sans ses lunettes, sans affaires, avec son seul téléphone, selon la version que livre alors son mari. Le couple est en instance de divorce ; Delphine s'apprête à refaire sa vie avec un autre homme.

Les jours suivants, le Tarn cherche. Chiens, drone, hélicoptères ; le 23 décembre, près d'un millier de personnes ratissent le terrain accidenté de la commune — Cédric Jubillar marche parmi elles. On ne retrouve rien, et les pistes d'un départ volontaire s'étiolent une à une. L'affaire, elle, déborde très vite le département : elle devient l'un des dossiers criminels les plus commentés de France.

Six mois plus tard, le 16 juin 2021, Cédric Jubillar est placé en garde à vue, puis mis en examen pour meurtre sur conjoint et écroué. Pas de preuve formelle, mais un faisceau : des mensonges relevés par les enquêteurs, des déclarations contradictoires, des témoignages sur les disputes du couple et sur la nuit du drame. Lui nie. Il ne cessera plus de nier — pendant plus de cinq ans.

Un procès sans corps

Le procès s'ouvre en septembre 2025 devant la cour d'assises du Tarn, à Albi. Quatre semaines d'audience, très médiatisées, sans corps, sans aveux, sans preuve matérielle décisive : l'accusation déroule son faisceau d'indices, la défense plaide l'absence de preuve, l'accusé maintient qu'il n'a pas tué sa femme. Un témoignage pèse dans les débats : durant l'été 2025, une ex-compagne a rapporté aux enquêteurs une confidence de Cédric Jubillar, qui lui aurait dit avoir étranglé son épouse, avant de transporter puis de brûler le corps dans un lieu repéré à l'avance. Le 17 octobre 2025, la cour le déclare coupable du meurtre de sa femme et le condamne à trente ans de réclusion criminelle. Ses avocats font appel aussitôt : tout serait à rejuger — comme l'histoire judiciaire en connaît, un second procès repart de zéro.

En décembre, la justice lui retire l'autorité parentale sur leurs deux enfants, onze et six ans, confiés à leur tante maternelle. À la maison d'arrêt de Seysses, près de Toulouse, le condamné, qui a toujours clamé son innocence, vit à l'isolement dans l'attente de son second procès, fixé au 21 septembre devant la cour d'assises de Haute-Garonne.

Dix jours qui font tout basculer

Le basculement tient en dix jours. Le 6 juillet, ses avocats révèlent un courrier dans lequel Cédric Jubillar admet, pour la première fois, sa « responsabilité » dans la mort de son épouse. Le mercredi 15, il est extrait de sa cellule à sa demande et conduit au palais de justice de Toulouse. Pendant une heure et demie, il livre « des déclarations spontanées pour livrer la vérité de façon absolue », selon son avocat Pierre Debuisson, et reconnaît avoir commis « un acte abominable ». « Il a été entendu par la présidente de la cour d'assises, qui a acté ses aveux. M. Jubillar a indiqué précisément le lieu où il a déposé le corps », précise la première présidente de la cour d'appel de Toulouse, Chantal Ferreira.

Comment expliquer cinq années de dénégations ? « Un mensonge dans lequel il va s'enferrer, et duquel il aura beaucoup de mal à s'extirper, et en même temps, depuis le début, un besoin et une envie de parler », avance Me Debuisson auprès de l'AFP. Devant la magistrate, son client est revenu « sur les conditions dans lesquelles ce couple s'est dégradé, sur les tensions très fortes qu'il y avait de part et d'autre », et sur « l'élément déclencheur » : une émotion « extrêmement forte » qui l'aurait « submergé » jusqu'à provoquer « un passage à l'acte irréfléchi ». Dans la gendarmerie, un haut gradé, sous couvert d'anonymat, y voit « la confirmation que les enquêteurs étaient dans le vrai et que l'instruction a été bien menée » — et « imagine qu'il y a une stratégie derrière », à deux mois de l'appel.

Un champ en lisière de bois

Jeudi 16 juillet, à l'aube, Cédric Jubillar conduit les gendarmes à l'endroit qu'il a désigné, au bord de la RD600. Une centaine de militaires bouclent le périmètre, appuyés par une équipe de lutte antidrone. Dans ce champ à une douzaine de kilomètres d'Albi — une dizaine de la maison du couple —, des ossements sortent de terre. « Des ossements qui pourraient être des ossements humains ont été retrouvés sur les lieux indiqués par Cédric Jubillar comme l'endroit où il avait déposé le corps de Mme (Delphine) Aussaguel », annonce le procureur général de la cour d'appel de Toulouse, Nicolas Jacquet. Deux fémurs, précise un avocat des parties civiles ; le bas d'un corps, « probablement » celui de la disparue, avance une source proche de l'enquête, qui évoque des restes vraisemblablement éparpillés au fil de travaux agricoles.

Les restes de Delphine Jubillar enfin retrouvés ? Les images des recherches menées dans le Tarn.© AFPTV

Vendredi soir, après deux jours de fouilles, les barrages tombent. « Les fouilles ne devraient pas reprendre », indique le colonel Jean-Michel Doose, commandant du groupement de gendarmerie du Tarn. Les ossements, eux, sont partis pour le laboratoire de l'Institut de recherche criminelle de la gendarmerie nationale, à Pontoise ; le résultat des analyses qui doivent dire s'il s'agit bien de Delphine Jubillar est attendu « dans un délai relativement court », selon le lieutenant-colonel Stéphane Meyblum, commandant en second du groupement. Parmi les rares silhouettes restées au bord de la départementale, une cousine de Delphine, Manon Quincampoix, 26 ans : « Je suis là car je ressentais le besoin de voir, de savoir, de comprendre. » À l'annonce de la découverte, dit-elle, elle a ressenti « un mélange de soulagement et de colère ».

Un gendarme devant un fourgon et un panneau route barrée, sur la route du site des recherches dans le Tarn
Un gendarme monte la garde sur une route barrée menant au site des recherches, à Villeneuve-sur-Vère (Tarn), le 16 juillet 2026.© AFP / Lionel Bonaventure

Restent les questions d'après. Le procès en appel du 21 septembre semble compromis dans sa forme prévue : la défense juge « impossible » qu'il se tienne à cette date, un avis que partage l'avocat des enfants, Laurent Boguet. Pour ce dernier, la découverte est d'abord « un soulagement » : elle rend possibles une sépulture, un deuil, et des réponses pour les deux enfants — Louis, l'aîné, avait six ans quand sa mère a disparu. Les aveux, dit-il, « éclairent différemment le dossier », après « les tergiversations et les mensonges ».

Les fouilles menées dans le Tarn, à une dizaine de kilomètres de Cagnac-les-Mines.© AFPTV / images Lionel Bonaventure

L'affaire attend désormais son dernier mot d'un laboratoire de région parisienne : dire si les ossements du champ de Villeneuve-sur-Vère rendront son nom à Delphine Jubillar. Au bord de la RD600, il ne reste qu'un champ moissonné, un bois, et le silence revenu.

L'essentiel

  • Delphine Jubillar, infirmière de 33 ans, a disparu de Cagnac-les-Mines dans la nuit du 15 au 16 décembre 2020 ; son mari Cédric, qui a toujours nié, a été condamné en octobre 2025 à trente ans de réclusion, au terme d'un procès sans corps ni aveux.
  • Le 6 juillet, un courrier révélé par ses avocats a admis pour la première fois sa « responsabilité » ; le 15 juillet, ses aveux ont été actés par la justice et il a désigné le lieu où il affirme avoir enterré son épouse.
  • Des ossements ont été exhumés les 16 et 17 juillet en lisière d'un bois entre Mailhoc et Villeneuve-sur-Vère ; leur analyse à l'IRCGN doit établir s'il s'agit de Delphine Jubillar, et le procès en appel du 21 septembre paraît compromis.

Thomas Renaud

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