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Imprescriptibilité des crimes sur mineurs :
ce que changerait le vote de l'Assemblée

Les députés veulent que les crimes subis par des enfants puissent être poursuivis sans limite de temps, un statut que seuls les crimes contre l'humanité connaissent. Ce que le texte changerait pour les victimes, pourquoi il divise, et pourquoi le Sénat a supprimé la mesure en commission.

Mis à jour le jeudi 24 septembre 2026 — 09h58
6 min
Gérald Darmanin à l'Assemblée nationale lors de l'examen du projet de loi sur la protection des mineurs
Le ministre de la Justice, Gérald Darmanin, lors de l'examen du projet de loi sur la protection des mineurs à l'Assemblée nationale, le 15 juillet 2026 à Paris.© AFP / Stéphane de Sakutin

C'est une frontière du droit pénal français que les députés ont voulu déplacer. Le 16 juillet, l'Assemblée nationale a voté l'extension de l'imprescriptibilité — jusqu'ici réservée aux crimes contre l'humanité — aux crimes commis sur les mineurs. L'amendement du député écologiste Arnaud Bonnet, adopté par 93 voix contre 51 lors de l'examen en première lecture du projet de loi sur la protection des enfants, a reçu le soutien du gouvernement. Avec une réserve de taille, formulée par le garde des Sceaux lui-même : « Il n'est pas tout à fait certain que l'imprescriptibilité soit constitutionnelle. »

Le vote touche à l'architecture même de la justice française, où tous les crimes finissent par s'éteindre — vingt ans en règle générale, à compter des faits. Une seule exception existe aujourd'hui : les crimes contre l'humanité. C'est cette exception que les députés proposent d'élargir aux enfants victimes.

Ce que changerait l'imprescriptibilité des crimes sur mineurs

Aujourd'hui, une victime de viol subi dans l'enfance peut porter plainte jusqu'à ses 48 ans : le délai de prescription, fixé à trente ans pour ces crimes, ne court qu'à partir de sa majorité. Depuis 2021, une « prescription glissante » peut encore l'allonger : si l'auteur s'en prend à un autre enfant avant l'expiration de ce délai, la prescription du premier viol est prolongée jusqu'à celle de la nouvelle infraction. Le texte voté supprime la limite elle-même : la justice pourrait être saisie à tout moment de la vie de la victime — à 50, 60 ou 80 ans.

La mesure s'ajoute à un projet de loi sur la protection de l'enfance promis par le gouvernement en 2025 et progressivement durci au fil des scandales — les violences sexuelles dans le périscolaire parisien, puis le meurtre et le viol de la collégienne Lyhanna. Elle reprend une proposition d'un rapport de la délégation aux droits des enfants de l'Assemblée, examiné à la mi-avril, dont Arnaud Bonnet et Perrine Goulet étaient rapporteurs.

Pourquoi la mesure divise, jusqu'au sein du gouvernement

« L'inceste, les violences sexuelles, quand 160 000 enfants en sont victimes chaque année, quand 10 % de la population les a subis, sont une forme de crime contre l'humanité », a défendu Perrine Goulet (MoDem), présidente de la délégation aux droits des enfants. Des ordres de grandeur que la Ciivise documente depuis des années, en pointant une réponse pénale très en retard sur la parole des victimes. Gérald Darmanin a ajouté un argument d'époque : les progrès de la numérisation et de la science permettent de conserver des preuves bien mieux que dans les années 1960-1970.

Les rapporteures Nathalie Colin-Oesterlé et Marianne Maximi, avec Perrine Goulet, à l'Assemblée nationale
Les rapporteures Nathalie Colin-Oesterlé (Horizons) et Marianne Maximi (LFI), avec Perrine Goulet (Les Démocrates), lors de l'examen du projet de loi relatif à la protection des mineurs, le 15 juillet 2026.AFP / Stéphane de Sakutin

Les objections ne viennent pas d'un seul camp. Le ministre de la Justice a reconnu être minoritaire, « y compris auprès des magistrats et des services » qui le conseillent : au-delà de la conception française du droit, ils soulèvent la difficulté technique de conserver des preuves sur une durée illimitée. La co-rapporteure Marianne Maximi (LFI) a jugé qu'une modification d'une telle ampleur aurait dû être portée par le gouvernement et précédée de débats approfondis, d'auditions d'experts et d'un avis du Conseil d'État. Au Rassemblement national, Sophie Blanc a défendu le statu quo : l'imprescriptibilité doit rester « réservée aux crimes contre l'humanité, précisément en raison de leur gravité exceptionnelle ». Les élus RN ont voté contre, comme les députés LFI, des communistes et quelques écologistes.

Une constitutionnalité incertaine

Le premier obstacle est juridique. Le Premier ministre Sébastien Lecornu a salué un « moment important », tout en promettant que tout serait « mis en œuvre pour la sécuriser juridiquement, y compris en saisissant le Conseil d'État si nécessaire ». Un précédent existe de l'autre côté du Jura : la Suisse a rendu imprescriptibles les actes d'ordre sexuel commis sur des enfants de moins de 12 ans, après une votation populaire approuvée à 51,9 % en novembre 2008 et entrée en vigueur en 2013.

Reste la question des faits anciens. La règle générale du code pénal veut que les lois de prescription s'appliquent immédiatement, mais sans rouvrir les dossiers déjà éteints : si le texte va au bout, les crimes non encore prescrits au jour de son entrée en vigueur deviendraient imprescriptibles ; ceux déjà prescrits le resteraient.

Sébastien Chenu écoute Aurore Bergé à l'Assemblée nationale
Sébastien Chenu (au centre), député RN et vice-président de l'Assemblée nationale, écoute Aurore Bergé, ministre déléguée chargée de l'Égalité, lors de l'examen du texte, le 15 juillet 2026.AFP / Stéphane de Sakutin

L'imprescriptibilité n'est d'ailleurs qu'une pièce d'un texte plus large, nourri par les affaires récentes. Les députés ont adopté le 16 juillet un article tirant les leçons du dossier Lyhanna — le principal suspect dans la mort de la collégienne n'avait jamais été inquiété, malgré une précédente plainte pour viols : les députés ont voté que les personnes mises en cause dans des crimes sur mineurs soient entendues par les enquêteurs sous trois mois, sauf si cela entrave l'enquête ; la commission du Sénat a retiré cette obligation. Un amendement de Perrine Goulet portait à trente ans de réclusion la peine encourue pour les viols sériels commis sur des mineurs de plus de 15 ans ; la commission du Sénat l'a remplacé par une règle qui vaut pour tous les viols en série. Et le contrôle de l'honorabilité des professionnels et bénévoles au contact d'enfants, promis après le périscolaire parisien et l'affaire de Bétharram, a été approuvé.

Le 21 juillet, les députés ont adopté l'ensemble du projet de loi par 378 voix contre 7, la plupart des élus de gauche s'abstenant. Le même jour, ils ont approuvé la réclusion à perpétuité pour les viols en série dont l'une des victimes a moins de quinze ans, une peine qu'ils avaient refusée quatre jours plus tôt. Au Sénat, la commission des lois a supprimé l'imprescriptibilité en adoptant un amendement de ses deux rapporteures, Agnès Canayer et Dominique Vérien : la mesure marquerait selon elles « une rupture significative dans notre tradition juridique ». Les sénateurs examinent le texte en séance du 27 octobre au 3 novembre et peuvent encore la rétablir. Le gouvernement espère une adoption définitive au début de l'année prochaine, et le doute constitutionnel qu'il reconnaît lui-même pèsera sur la suite. Gérald Darmanin, lui, a déjà donné sa raison d'avancer : il dit avoir connu « des personnes ayant témoigné des dizaines d'années après les faits, parfois à des âges avancés, voire à l'article de la mort ».

L'essentiel

  • L'Assemblée a voté à 93 voix contre 51 l'imprescriptibilité des crimes subis par des mineurs ; en France, seuls les crimes contre l'humanité échappent à toute prescription.
  • Aujourd'hui, qui a été violé enfant peut déposer plainte jusqu'à 48 ans ; le texte lèverait toute limite pour les faits non encore prescrits.
  • Le gouvernement soutient la mesure tout en doutant de sa constitutionnalité ; adoptée avec l'ensemble du texte le 21 juillet, elle a été supprimée par la commission des lois du Sénat, qui examine le texte en séance à partir du 27 octobre.

Questions fréquentes

Qu'est-ce que l'imprescriptibilité en droit français ?
Un crime imprescriptible peut être poursuivi sans aucune limite de temps. En France, seuls les crimes contre l'humanité le sont aujourd'hui : tous les autres crimes se prescrivent, en règle générale par vingt ans à compter des faits, avec des régimes allongés pour certains crimes, dont ceux commis sur des mineurs.
Jusqu'à quand une victime de viol dans l'enfance peut-elle porter plainte aujourd'hui ?
Jusqu'à 48 ans, puisque le délai court trente ans à partir de la majorité. Depuis 2021, il peut encore s'allonger si, avant son expiration, le même auteur agresse un autre mineur : on parle de « prescription glissante ».
Le texte s'appliquerait-il aux crimes déjà commis ?
En partie. Le code pénal (article 112-2) veut qu'une loi nouvelle sur la prescription s'applique tout de suite aux faits qui ne sont pas encore prescrits. Ceux-là deviendraient imprescriptibles ; les faits déjà prescrits ne pourraient pas être rouverts.
Quand l'imprescriptibilité peut-elle entrer en vigueur ?
Pas avant la fin de l'examen par les deux assemblées. L'Assemblée a adopté le texte entier, consacré à la protection des enfants, à une très large majorité ; au Sénat, la commission des lois a supprimé la mesure, que les sénateurs peuvent rétablir en séance à partir du 27 octobre. Le gouvernement vise un vote final au début de 2027. Il envisage de demander l'avis du Conseil d'État sur cette mesure, dont la conformité à la Constitution est discutée : le Conseil constitutionnel pourrait la censurer.
Un autre pays a-t-il rendu ces crimes imprescriptibles ?
La Suisse, notamment. En novembre 2008, 51,9 % des votants ont approuvé l'imprescriptibilité des abus sexuels commis sur des enfants qui n'avaient pas 12 ans ; la règle s'applique depuis 2013.

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