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Imprescriptibilité des crimes sur mineurs :
ce que changerait le vote de l'Assemblée

L'Assemblée nationale a étendu aux crimes commis sur les mineurs l'imprescriptibilité, jusqu'ici réservée aux crimes contre l'humanité. Ce que le texte changerait pour les victimes, pourquoi il divise jusqu'au gouvernement, et les obstacles qui l'attendent.

5 min
Gérald Darmanin à l'Assemblée nationale lors de l'examen du projet de loi sur la protection des mineurs
Le ministre de la Justice, Gérald Darmanin, lors de l'examen du projet de loi sur la protection des mineurs à l'Assemblée nationale, le 15 juillet 2026 à Paris.© AFP / Stéphane de Sakutin

C'est une frontière du droit pénal français qui vient de bouger. Le 16 juillet au soir, l'Assemblée nationale a voté l'extension de l'imprescriptibilité — jusqu'ici réservée aux crimes contre l'humanité — aux crimes commis sur les mineurs. L'amendement du député écologiste Arnaud Bonnet, adopté par 93 voix contre 51 lors de l'examen en première lecture du projet de loi sur la protection des enfants, a reçu le soutien du gouvernement. Avec une réserve de taille, formulée par le garde des Sceaux lui-même : « Il n'est pas tout à fait certain que l'imprescriptibilité soit constitutionnelle. »

Le vote touche à l'architecture même de la justice française, où tous les crimes finissent par s'éteindre — vingt ans en règle générale, à compter des faits. Une seule exception existe aujourd'hui : les crimes contre l'humanité. C'est cette exception que les députés proposent d'élargir aux enfants victimes.

Ce que changerait l'imprescriptibilité des crimes sur mineurs

Aujourd'hui, une victime de viol subi dans l'enfance peut porter plainte jusqu'à ses 48 ans : le délai de prescription, fixé à trente ans pour ces crimes, ne court qu'à partir de sa majorité. Depuis 2021, une « prescription glissante » peut encore l'allonger : si l'auteur s'en prend à un autre enfant avant l'expiration de ce délai, la prescription du premier viol est prolongée jusqu'à celle de la nouvelle infraction. Le texte voté supprime la limite elle-même : la justice pourrait être saisie à tout moment de la vie de la victime — à 50, 60 ou 80 ans.

La mesure s'ajoute à un projet de loi sur la protection de l'enfance promis par le gouvernement en 2025 et progressivement durci au fil des scandales — les violences sexuelles dans le périscolaire parisien, puis le meurtre et le viol de la collégienne Lyhanna. Elle reprend une proposition du rapport parlementaire publié mi-avril par Arnaud Bonnet et Perrine Goulet, qui y voyaient un « signal fort » dans la lutte contre les violences faites aux enfants.

Pourquoi la mesure divise, jusqu'au sein du gouvernement

« Quand on sait que 160 000 enfants sont victimes chaque année de violences sexuelles, quand on a 10 % de notre population qui a été victime d'inceste, c'est une forme de crime contre l'humanité », a défendu Perrine Goulet (MoDem), présidente de la délégation aux droits des enfants. Des ordres de grandeur que la Ciivise documente depuis des années, en pointant une réponse pénale très en retard sur la parole des victimes. Gérald Darmanin a ajouté un argument d'époque : les progrès de la numérisation et de la science permettent de conserver des preuves bien mieux que dans les années 1960-1970.

Les co-rapporteures Nathalie Colin-Oesterlé, Marianne Maximi et Perrine Goulet à l'Assemblée nationale
Les co-rapporteures Nathalie Colin-Oesterlé (Horizons), Marianne Maximi (LFI) et Perrine Goulet (Les Démocrates) lors de l'examen du projet de loi relatif à la protection des mineurs, le 15 juillet 2026.AFP / Stéphane de Sakutin

Les objections ne viennent pas d'un seul camp. Le ministre de la Justice a reconnu être minoritaire, « y compris parmi les magistrats et les directions » qui le conseillent : au-delà de la conception française du droit, ils soulèvent la difficulté technique de conserver des preuves sur une durée illimitée. La co-rapporteure Marianne Maximi (LFI) a jugé qu'une modification d'une telle ampleur aurait dû être portée par le gouvernement et précédée de débats approfondis, d'auditions d'experts et d'un avis du Conseil d'État. Au Rassemblement national, Sophie Blanc a défendu le statu quo : l'imprescriptibilité doit rester « réservée aux crimes contre l'humanité, en raison de leur gravité exceptionnelle ». Les élus RN ont voté contre, comme les députés LFI, des communistes et quelques écologistes.

Une constitutionnalité incertaine

Le premier obstacle est juridique. Le Premier ministre Sébastien Lecornu a salué un « moment important », tout en promettant que tout serait « mis en œuvre pour la sécuriser juridiquement, y compris en saisissant le Conseil d'État si nécessaire ». Un précédent existe de l'autre côté du Jura : la Suisse a rendu imprescriptibles les actes d'ordre sexuel commis sur des enfants de moins de 12 ans, après une votation populaire approuvée à 51,9 % en novembre 2008 et entrée en vigueur en 2013.

Reste la question des faits anciens. La règle générale du code pénal veut que les lois de prescription s'appliquent immédiatement, mais sans rouvrir les dossiers déjà éteints : si le texte va au bout, les crimes non encore prescrits au jour de son entrée en vigueur deviendraient imprescriptibles ; ceux déjà prescrits le resteraient.

Sébastien Chenu écoute Aurore Bergé à l'Assemblée nationale
Sébastien Chenu (au centre), député RN et vice-président de l'Assemblée nationale, écoute Aurore Bergé, ministre déléguée chargée de l'Égalité, lors de l'examen du texte, le 15 juillet 2026.AFP / Stéphane de Sakutin

L'imprescriptibilité n'est d'ailleurs qu'une pièce d'un texte plus large, nourri par les affaires récentes. Les députés ont adopté le 16 juillet un article tirant les leçons du dossier Lyhanna — le principal suspect dans la mort de la collégienne n'avait jamais été inquiété, malgré une précédente plainte pour viols : les personnes mises en cause dans des crimes sur mineurs devront être entendues par les enquêteurs sous trois mois, sauf si cela entrave l'enquête. Un amendement de Perrine Goulet porte à trente ans de réclusion la peine encourue pour les viols sériels commis sur des mineurs de plus de 15 ans. Et le contrôle de l'honorabilité des professionnels et bénévoles au contact d'enfants, promis après le périscolaire parisien et l'affaire de Bétharram, a été approuvé.

Le texte doit franchir un vote solennel le 21 juillet, avant de partir au Sénat, où le doute constitutionnel que le gouvernement reconnaît lui-même pèsera sur la suite. Gérald Darmanin, lui, a déjà donné sa raison d'avancer : on ne peut pas rester sans agir face à « des gens qui témoignent parfois des dizaines d'années après », « parfois à l'article de la mort ».

L'essentiel

  • L'Assemblée nationale a voté, par 93 voix contre 51, l'extension aux crimes commis sur les mineurs de l'imprescriptibilité, jusqu'ici réservée aux crimes contre l'humanité.
  • Une victime de viol subi dans l'enfance peut aujourd'hui porter plainte jusqu'à ses 48 ans ; le texte supprimerait toute limite de temps pour les faits non encore prescrits.
  • Le gouvernement soutient la mesure tout en doutant de sa constitutionnalité ; vote solennel le 21 juillet, puis navette au Sénat.

Questions fréquentes

Qu'est-ce que l'imprescriptibilité en droit français ?
Un crime imprescriptible peut être poursuivi sans aucune limite de temps. En France, seuls les crimes contre l'humanité le sont aujourd'hui : tous les autres crimes se prescrivent, en règle générale par vingt ans à compter des faits, avec des régimes allongés pour certains crimes, dont ceux commis sur des mineurs.
Jusqu'à quand une victime de viol dans l'enfance peut-elle porter plainte aujourd'hui ?
Jusqu'à ses 48 ans : le délai de prescription est de trente ans à compter de la majorité de la victime. Depuis 2021, une « prescription glissante » peut l'allonger si l'auteur commet un nouveau viol ou une nouvelle agression sur un autre mineur avant l'expiration de ce délai.
Le texte s'appliquerait-il aux crimes déjà commis ?
En partie. Selon la règle générale de l'article 112-2 du code pénal, les lois de prescription s'appliquent immédiatement aux faits dont la prescription n'est pas acquise. Les crimes encore non prescrits à l'entrée en vigueur deviendraient donc imprescriptibles ; les faits déjà prescrits, eux, ne peuvent pas être rouverts.
Quand l'imprescriptibilité peut-elle entrer en vigueur ?
Le projet de loi sur la protection de l'enfance doit franchir un vote solennel à l'Assemblée le 21 juillet, puis être examiné par le Sénat. Le gouvernement envisage de saisir le Conseil d'État pour sécuriser la mesure, dont la constitutionnalité fait débat : une censure du Conseil constitutionnel reste possible.
Un autre pays a-t-il rendu ces crimes imprescriptibles ?
La Suisse : une votation populaire de novembre 2008, approuvée à 51,9 %, a rendu imprescriptibles les actes d'ordre sexuel commis sur des enfants de moins de 12 ans. La réforme est entrée en vigueur en 2013.

Thomas Renaud

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