Après vingt ans de procédures, la cour d'appel de Paris se prononce lundi sur la réouverture, ou non, de l'enquête pénale dans le scandale du chlordécone, ce pesticide répandu dans les bananeraies antillaises malgré les alertes sur sa nocivité. Les victimes attendent cette décision comme un test : que la justice désigne, enfin, des responsables.
« Justice ! Réparation ! » : samedi, place de la Bastille à Paris, une centaine de personnes ont manifesté à l'appel notamment du collectif Diasporas solidaires avec les victimes de l'empoisonnement colonial (Dsavec), en écho à des rassemblements à Fort-de-France et à Capesterre-Belle-Eau. « Ne rien lâcher », résume Lilith, l'une de ses figures.
Le chlordécone, utilisé pour lutter contre le charançon du bananier, est classé depuis 1979 comme agent possiblement cancérogène. Il a pourtant été employé aux Antilles dès 1972, et par dérogation jusqu'en 1993, alors qu'il était interdit dans l'Hexagone dès 1990. Le produit peut subsister jusqu'à six cents ans dans les sols et plus de 90 % de la population adulte de Guadeloupe et de Martinique est contaminée, selon l'Agence nationale de sécurité sanitaire. L'Assurance maladie le décrit comme un perturbateur endocrinien, qui « comporte des risques pour la grossesse et le neurodéveloppement de l'enfant » — l'une de ces substances toxiques qui s'accumulent dans l'organisme.
Tout commence en 2006 avec de premières plaintes — pour administration de substances nuisibles ou empoisonnement — déposées par des associations antillaises de producteurs, de consommateurs et de défense de l'environnement. Une information judiciaire est ouverte en 2008 à Paris. Mais en 2023, deux juges d'instruction prononcent un non-lieu, ravivant la colère aux Antilles. Tout en reconnaissant un « scandale sanitaire » et une « atteinte environnementale » durables, leur ordonnance pointait la difficulté de « rapporter la preuve pénale » de faits « commis 10, 15 ou 30 ans avant le dépôt de plaintes ». Les parties civiles ont fait appel ; à l'automne 2025, le ministère public a requis la confirmation du non-lieu.
Pour les avocats des plaignants, l'argument de la prescription ne tient pas. « Lorsque l'exposition est toujours en cours, comme c'est le cas s'agissant du chlordécone, la prescription ne doit pas pouvoir faire obstacle à la mise en cause des responsables », plaide Me François Lafforgue. Une confirmation du non-lieu « serait une offense à la mémoire des morts et au cœur des vivants », prévient Me Christophe Lèguevaques, qui n'exclut pas de saisir la Cour de cassation. Plusieurs conseils mettent en cause l'État et les planteurs : les populations « ont été empoisonnées entre les années 1970 et 1990 (...) par les gouvernements successifs français et leurs complices békés », accuse Me Georges-Emmanuel Germany, en référence aux descendants de colons.
Une loi récente a reconnu la responsabilité de l'État et lui laisse un an pour proposer au Parlement des modalités d'indemnisation. De quoi nourrir l'amertume de Me Germany : la France, dit-il, « a l'élégance de reconnaître et réparer, mais souvent quand la majorité des victimes sont décédées ». Pour Lilith, la menace reste intime — vivre « avec la crainte de développer un cancer, de transmettre le chlordécone à l'enfant qu'on peut porter ».











