Après vingt ans de procédures, la voie pénale se referme en appel. Le 22 juin, la cour d'appel de Paris a confirmé le non-lieu prononcé en 2023 dans le scandale du chlordécone, ce pesticide répandu dans les bananeraies antillaises malgré les alertes sur sa nocivité, et refusé de rouvrir l'enquête. Les parties civiles, qui espéraient voir la justice désigner enfin des responsables, ont aussitôt envisagé un pourvoi en cassation. Elles l'ont déposé le 29 juin : « plus de 500 parties civiles, sans compter les associations et les collectivités, se sont pourvues », a indiqué l'un de leurs avocats, Me Christophe Lèguevaques, selon la radio antillaise RCI.
Le samedi 20 juin, deux jours avant la décision, une centaine de manifestants s'étaient rassemblés place de la Bastille à Paris pour scander « Justice ! Réparation ! », à l'appel notamment du collectif Diasporas solidaires avec les victimes de l'empoisonnement colonial (Dsavec), en écho à des rassemblements à Fort-de-France et à Capesterre-Belle-Eau. « Ne rien lâcher », résumait Lilith, l'une de ses figures.
Le chlordécone, utilisé pour lutter contre le charançon du bananier, est classé depuis 1979 comme agent possiblement cancérogène. Il a pourtant été employé aux Antilles dès 1972, et par dérogation jusqu'en 1993, alors qu'il était interdit dans l'Hexagone dès 1990. Le produit peut subsister jusqu'à six cents ans dans les sols, selon certaines estimations. En 2024, 81,3 % des adultes de Guadeloupe et 85,5 % de ceux de Martinique en avaient dans le sang à un niveau détectable, selon les résultats publiés le 24 juin par Santé publique France ; la mesure précédente, en 2013, en trouvait chez plus de neuf Antillais sur dix. L'Assurance maladie le décrit comme un perturbateur endocrinien, qui « comporte des risques pour la grossesse et le neurodéveloppement de l'enfant », une de ces substances toxiques qui s'accumulent dans l'organisme.
Tout commence en 2006 avec de premières plaintes — pour administration de substances nuisibles ou empoisonnement — déposées par des associations antillaises de producteurs, de consommateurs et de défense de l'environnement. Une information judiciaire est ouverte en 2008 à Paris. Mais en 2023, deux juges d'instruction prononcent un non-lieu, ravivant la colère aux Antilles. Tout en reconnaissant un « scandale sanitaire » et une « atteinte environnementale » durables, leur ordonnance pointait la difficulté de « rapporter la preuve pénale » de faits « commis 10, 15 ou 30 ans avant le dépôt de plaintes ». Les parties civiles ont fait appel ; à l'automne 2025, le ministère public a requis la confirmation du non-lieu, que la cour d'appel a suivie.
Avant la décision, les avocats des plaignants redoutaient que la prescription leur soit opposée. « Lorsque l'exposition est toujours en cours, comme c'est le cas s'agissant du chlordécone », la « prescription ne doit pas pouvoir faire obstacle à la mise en cause des responsables », plaidait Me François Lafforgue. Une confirmation du non-lieu « serait une offense à la mémoire des morts et au cœur des vivants », avait prévenu Me Lèguevaques. Après l'arrêt, il a écrit que la cour avait au contraire écarté la prescription, en retenant « des points de départ tardifs et favorables aux victimes ». Selon lui, le non-lieu repose sur l'idée qu'il serait « scientifiquement impossible » d'établir un lien de causalité individuel et certain entre le pesticide et les maladies, un raisonnement que les parties civiles veulent combattre devant la Cour de cassation. Plusieurs conseils mettent en cause l'État et les planteurs. Les « peuples de Guadeloupe et de Martinique ont été empoisonnés entre les années 1970 et 1990 (...) par les gouvernements successifs français et leurs complices békés », accuse Me Georges-Emmanuel Germany, en référence aux descendants de colons.
Une loi promulguée le 12 juin dispose que l'État « reconnaît sa part de responsabilité » dans les préjudices subis par la Guadeloupe, la Martinique et leurs populations. Elle laisse au gouvernement un an pour remettre au Parlement un rapport sur l'opportunité d'étendre aux victimes du chlordécone le fonds d'indemnisation des victimes de pesticides. De quoi nourrir l'amertume de Me Germany : la France, dit-il, « a l'élégance de reconnaître et réparer, mais souvent quand la majorité des victimes sont décédées ». Pour Lilith, la menace reste intime — vivre « avec la crainte de développer un cancer, de transmettre le chlordécone à l'enfant qu'on peut porter ».











