Un enfant de douze ans télécharge TikTok, Snapchat ou Instagram en deux gestes. En a-t-il le droit ? La réponse tient en deux mots — « majorité numérique » — et en une bataille réglementaire qui se joue de Paris à Bruxelles, jusqu'aux tables du G7. Derrière la question banale d'un parent se cache un chantier juridique encore inachevé.
La « majorité numérique » : à quel âge s'inscrire sur les réseaux sociaux ?
En France, la loi du 7 juillet 2023 a créé une « majorité numérique » fixée à 15 ans. Concrètement, un mineur de moins de 15 ans ne peut pas ouvrir seul un compte sur un réseau social : la plateforme doit recueillir l'accord d'au moins un titulaire de l'autorité parentale. La règle vaut pour tous les réseaux, de TikTok à Instagram.
L'idée n'est pas d'interdire, mais de responsabiliser les plateformes et de redonner la main aux parents sur l'entrée de leurs enfants dans ces univers. Encore faut-il pouvoir vérifier l'âge — et c'est là que tout se complique.
Pourquoi la simple déclaration d'âge ne suffit plus
Aujourd'hui, l'âge d'un utilisateur repose le plus souvent sur une case à cocher ou une date de naissance déclarée, que n'importe quel enfant contourne en quelques secondes. Ce système est jugé insuffisant pour protéger réellement les mineurs.
La loi du 21 mai 2024 visant à sécuriser et réguler l'espace numérique, dite loi SREN, a donc posé l'obligation de véritables dispositifs de vérification d'âge pour l'accès à certains contenus et services. Au niveau européen, le règlement sur les services numériques — le DSA, adopté le 19 octobre 2022 — encadre les grandes plateformes ; ses lignes directrices admettent le recours à la vérification d'âge lorsqu'une loi nationale fixe un âge minimum d'accès. Côté sanctions, la loi française sur la majorité numérique prévoit une amende pouvant atteindre 1 % du chiffre d'affaires mondial pour la plateforme qui inscrit un mineur de 15 ans sans accord parental ; les manquements aux obligations du DSA exposent, eux, à des amendes pouvant aller jusqu'à 6 % du chiffre d'affaires annuel mondial — de quoi peser même sur les plus gros acteurs.
Treize, quinze ou seize ans : la bataille des seuils
Le bon âge ne fait pas consensus. Emmanuel Macron a plaidé pour une interdiction des réseaux sociaux aux mineurs de « 15 ou 16 ans ». Le Sénat, de son côté, a adopté à l'unanimité un texte fixant la majorité numérique à 13 ans, les 13-16 ans devant obtenir une autorisation parentale.
Le cadre européen a, lui, bougé en faveur de Paris. Le 14 juillet 2025, un accord a ouvert aux États membres la possibilité d'instaurer un seuil d'âge en dessous duquel l'accès aux réseaux sociaux n'est pas permis, et d'imposer aux plateformes des systèmes de vérification d'âge. La France, longtemps en pointe sur le sujet, y a vu une validation de sa démarche. Et Bruxelles avance désormais sur le terrain : le 10 juillet 2026, la Commission européenne a ordonné à Meta de modifier les interfaces d'Instagram et de Facebook qu'elle juge trop addictives, en particulier pour les mineurs, et un comité d'experts sur l'exposition des jeunes aux réseaux sociaux remet ses conclusions à Ursula von der Leyen le 13 juillet — des décisions sont attendues à la rentrée.
Australie, Royaume-Uni : la vague des interdictions
Le mouvement dépasse largement la France. L'Australie a ouvert la voie en interdisant les réseaux sociaux aux moins de 16 ans ; l'Indonésie a suivi. En juin 2026, le Royaume-Uni a annoncé à son tour une interdiction pour les moins de 16 ans, que le Premier ministre Keir Starmer juge nécessaire pour « protéger nos enfants ». Attendue pour le début 2027, elle visera Snapchat, TikTok, YouTube, Instagram, Facebook et X, mais épargnera les messageries comme WhatsApp et Signal. Le Canada affiche la même intention.

Londres va plus loin que le seul accès : couvre-feux nocturnes, pauses dans le défilement automatique pour les moins de 18 ans, blocage des contacts d'inconnus vers un mineur, interdiction des chatbots simulant des relations intimes. Soutenue par 91 % des parents consultés, la mesure reste contestée : son efficacité dépendra de la vérification de l'âge, et certains — comme le père de Molly Russell, adolescente morte après avoir vu des contenus sur le suicide — redoutent un « faux sentiment de sécurité ». Partout, le débat bute sur le même mur : un seuil ne vaut que si l'on peut vérifier l'âge.
Du national au G7 : réguler l'IA et protéger les mineurs
La protection des mineurs a quitté le seul terrain national pour s'inviter aux sommets. Réunis fin mai à Paris, les ministres du Numérique du G7 ont cherché des positions communes sur la gouvernance de l'intelligence artificielle, la cybersécurité et la protection des plus jeunes en ligne. Mais le terrain d'entente est resté étroit : les États-Unis défendent une régulation minimale, à n'activer « que lorsqu'elle est vitale », et la seule mention de l'« impact environnemental du numérique » constitue pour Washington une ligne rouge. Sur ces sujets, les déclarations communes relèvent souvent davantage de l'intention que de l'engagement contraignant.
Reste que la dynamique est lancée. De la majorité numérique française aux discussions du G7, un mouvement de fond pousse les États à reprendre la main sur des plateformes longtemps livrées à elles-mêmes — au même titre que la lutte contre les arnaques en ligne et les usages malveillants de l'IA.
Ce que les parents peuvent faire sans attendre la loi
En attendant que les seuils se stabilisent, les outils existent déjà. Le contrôle parental est intégré aux systèmes d'exploitation des smartphones, aux box internet et aux principales plateformes : il permet de limiter le temps d'écran, de filtrer les contenus et d'encadrer les installations d'applications. Les paramètres de confidentialité des comptes peuvent être resserrés, et la plupart des réseaux proposent des comptes « adolescents » aux réglages restreints par défaut.
Aucun dispositif technique ne remplace toutefois le dialogue. Les spécialistes de l'éducation au numérique s'accordent sur un point : expliquer les risques — harcèlement, exposition aux contenus violents, captation de l'attention — protège souvent mieux qu'un simple verrou, que l'enfant finira tôt ou tard par contourner.











