Lyhanna avait 11 ans. Disparue le 29 mai à la sortie de son école de Fleurance, dans le Gers, l'écolière a été retrouvée morte six jours plus tard, près d'un silo agricole. Le 7 juin, 6 000 personnes ont marché en silence dans les rues de la petite ville. À la peine s'est vite mêlée la colère : l'homme mis en examen dans cette affaire était déjà connu de la justice, visé par d'anciennes plaintes pour des viols sur mineures — dont certaines avaient été classées.
Comment un suspect aux antécédents aussi lourds est-il resté libre ? L'affaire a déclenché une crise au sommet de l'État, jusqu'aux excuses du garde des Sceaux et au réexamen de dizaines de milliers de plaintes.
Une écolière disparue à la sortie de l'école
Le 29 mai 2026, Lyhanna quitte son école de Fleurance et ne rentre pas. Une vaste opération de recherche s'organise. Le 1er juin, un homme est mis en examen pour enlèvement et séquestration d'un mineur de moins de 15 ans, et placé en détention provisoire. Le 4 juin, un corps est découvert près d'un silo agricole ; le lendemain, le parquet d'Auch annonce que les analyses génétiques confirment qu'il s'agit de Lyhanna. D'abord ouverte pour enlèvement et séquestration, la procédure a été élargie le 24 juin : le procureur de la République d'Agen, Olivier Naboulet, a étendu les poursuites aux chefs de « meurtre sur mineure de quinze ans, précédé ou accompagné d'un viol » et de « viol sur mineure de quinze ans », pour lesquels la réclusion criminelle à perpétuité est encourue. L'autopsie, dont les conclusions ont été rendues publiques le 24 juin, n'a pas permis de déterminer « avec certitude » la cause du décès : les légistes n'ont relevé aucune lésion cervicale ou interne susceptible de l'expliquer, mais ont constaté des marques « hautement évocatrices de lésions d'entrave » et des contusions à la bouche. Ces constatations, « combinées avec les analyses biologiques précédentes », ont conduit le parquet à conclure « à la commission d'un viol ». Des examens anatomopathologiques et toxicologiques complémentaires sont en cours. L'homme, qui garde le silence devant la justice, demeure présumé innocent.
Très vite, le parcours judiciaire du suspect a soulevé une question dérangeante : la justice le connaissait déjà. À Fleurance, la marche blanche s'est rassemblée derrière la banderole de la famille : « Plus jamais ça ! On t'aime. Tu nous manques. »
Un suspect déjà cité dans plusieurs procédures
Présumé innocent, l'homme mis en examen, Jérôme Barella, est apparu au fil des révélations dans plusieurs dossiers antérieurs, détaillés par la procureure de la République d'Auch, Clémence Meyer. Une première procédure remonte à décembre 2017, ouverte à l'initiative de la mère d'une adolescente de 17 ans qui venait de découvrir la relation de sa fille avec cet homme majeur : elle a été classée sans suite en février 2018, la jeune fille ayant assuré aux enquêteurs que la relation était consentie. En janvier 2022, une plainte est déposée auprès du parquet de Béthune (Pas-de-Calais), puis transférée à Auch : une enquête est ouverte pour des faits de « viol sur mineure de moins de 15 ans » remontant à 2020, au domicile du suspect — elle est classée en mai 2024, « faute d'éléments suffisants », selon la procureure. Début juin, l'AFP recensait quatre plaintes pour viols sur mineures et deux signalements le visant ; de nouvelles plaintes ont encore été déposées après sa mise en examen.
Au-delà du suspect, c'est toute une famille qui apparaît dans les dossiers : son frère, Yannick, a été mis en examen dans deux enquêtes pour des viols dénoncés par d'anciennes compagnes ; son père avait été visé en 2013 par une plainte pour le viol d'une de ses petites-filles, close par un non-lieu en 2021, a indiqué le parquet général de Montpellier, confirmant une information de RTL.
Une plainte égarée entre deux parquets
C'est le traitement d'une plainte plus récente qui concentre les critiques. Le 22 août 2025, à Plaisance-du-Touch, en Haute-Garonne, la mère d'une fillette de 11 ans — prénommée Rosa dans le rapport des inspections, qui indique qu'elle accuse le suspect de l'avoir violée « une cinquantaine de fois » — dépose plainte pour des viols qui auraient été commis entre septembre 2024 et mai 2025, au domicile du suspect. Cette plainte était toujours en cours d'instruction au moment de la disparition de Lyhanna — et l'homme n'avait jamais été entendu à son sujet.
Le parquet de Toulouse réalise d'abord plusieurs actes d'enquête, dont des examens médico-légaux qui, selon les autorités, corroborent les déclarations de la petite fille. Puis, n'étant pas territorialement compétent, il se dessaisit au profit du parquet d'Auch. Transmis par voie postale fin 2025, le dossier n'est adressé à la gendarmerie de Lectoure que le 9 janvier 2026. Le suspect n'avait toujours pas été entendu lorsque Lyhanna a disparu — l'audition du mis en cause restait « le dernier acte d'enquête à effectuer », selon la procureure d'Auch. « Il ne nous a manqué ni de moyens, ni de lois, il nous a manqué de prioriser des viols sur les mineurs », a reconnu le garde des Sceaux Gérald Darmanin. Le parcours de ces dossiers, du dépôt d'une plainte à son éventuel classement sans suite, est au cœur des critiques.
Darmanin ordonne un réexamen massif des plaintes
Face à l'émotion, le ministre de la Justice a multiplié les annonces. Dès le 5 juin au soir, sur TF1, il a présenté les « excuses » de l'institution judiciaire à la famille de Lyhanna, reconnaissant qu'elle avait « failli dans le suivi des plaintes » visant le suspect, et menacé de sanctions les magistrats si des « fautes professionnelles » étaient « avérées ». Remis le 22 juin au Premier ministre, le rapport conjoint des inspections de la justice et de la gendarmerie pointe « un cumul de pertes de temps et une absence de suivi de procédure, tant de la part du parquet que de la gendarmerie », selon le chef de l'inspection générale de la justice, Stéphane Noël : la plainte d'août 2025 n'a « pas été traitée comme une procédure prioritaire ». Le ministre de l'Intérieur Laurent Nuñez a demandé la mutation d'office de deux gendarmes — le directeur d'enquête et le commandant de la compagnie de Condom —, écartés de la police judiciaire pour un « manque de discernement avéré » ; une substitute du parquet d'Auch fait l'objet d'une enquête administrative.

Le 8 juin, Gérald Darmanin a réuni les procureurs généraux place Vendôme et leur a fixé un objectif : reprendre, d'ici au 14 juillet, l'intégralité des plaintes concernant des enfants — environ 70 000, selon la première estimation. « On va prendre ressort par ressort, toutes les plaintes », a-t-il prévenu, assurant qu'« il n'y a pas un haut magistrat qui va partir en vacances » tant que ce recensement n'aura pas été fait. Fin juin, le ministre a chiffré à 88 000 les plaintes en attente dans les tribunaux, dont 7 452 concernant des crimes dont l'auteur présumé est connu. Le réexamen a déjà produit des effets : au 22 juin, 134 personnes avaient été placées en détention provisoire depuis que les parquets ont entrepris de reprendre ces dossiers. Sous pression, Gérald Darmanin a écarté l'idée d'une démission, réclamée notamment par La France insoumise : « cette défaillance ne tenait pas aux instructions que le ministère a données », a-t-il fait valoir.
Une justice qui dénonce le manque de moyens
Côté magistrats, la réponse est plus amère. Les conférences nationales des procureurs généraux et des procureurs de la République ont refusé que des responsabilités soient désignées — « et encore moins » sanctionnées — avant les conclusions de l'inspection. Le président de l'Union syndicale des magistrats (majoritaire), Ludovic Friat, a jugé « inadmissible » que des magistrats « soient désignés responsables et soumis à la vindicte et aux menaces » ; son syndicat a dénoncé une inflation d'instructions — « 42 circulaires et 72 dépêches depuis 2025 » — et le réflexe consistant à chercher des « boucs émissaires » dans les parquets.
En toile de fond, la question des moyens. Emmanuel Macron a reconnu des « dysfonctionnements manifestes » tout en mettant en garde contre toute « précipitation » à légiférer. La France compte trois procureurs pour 100 000 habitants, contre 12,2 en moyenne en Europe, rappelle Frédéric Chevallier, président de la Conférence nationale des procureurs de la République ; la justice ne pèse que cinq euros sur mille du budget de l'État, dont plus de la moitié va aux prisons. Un dossier transmis par courrier et resté des semaines sans réponse résume, pour les magistrats, une justice débordée — un constat qui rejoint celui de la Ciivise sur le retard chronique face aux violences sexuelles faites aux enfants.
Ce que réclame la mobilisation
Depuis le 8 juin, des rassemblements se tiennent chaque lundi soir devant le ministère de la Justice et des dizaines de tribunaux, à l'appel d'associations féministes et de protection de l'enfance. Le 4 juillet, une « grande marche citoyenne » a réuni environ 100 000 personnes à Paris, selon les organisateurs, et des cortèges dans quelque 80 villes. Dénonçant une « défaillance systémique des institutions », la coalition — 160 organisations, soutenues par une pétition de plus de 340 000 signatures — réclame une « loi intégrale contre les violences sexuelles faites aux femmes et aux enfants ». À l'Assemblée, la présidente Yaël Braun-Pivet et une coalition transpartisane défendent l'inscription d'une proposition de loi « intégrale » déposée fin 2025 par la députée socialiste Céline Thiébault-Martinez, cosignée par une centaine d'élus et chiffrée à 2,7 milliards d'euros.

Le gouvernement a traduit une partie de ces demandes en textes. Le 1er juillet, une lettre rectificative au projet de loi sur la protection des enfants a été présentée en Conseil des ministres : elle prévoit de « porter à la réclusion criminelle à perpétuité la peine encourue pour les violeurs en série de mineurs de moins de 15 ans » — contre vingt ans aujourd'hui —, de supprimer le caractère automatique de certaines remises en liberté anticipées pour les auteurs d'infractions sexuelles, et de fixer un « délai maximal de trois mois » pour les actes essentiels des enquêtes sur les crimes sexuels commis contre des mineurs, audition du mis en cause comprise. Ce projet de loi sera examiné dans l'hémicycle de l'Assemblée le 15 juillet. La proposition de loi « intégrale », forte de 79 articles, doit être débattue en septembre-octobre ; les présidents de groupe se réuniront la semaine du 20 juillet, après examen du texte par le Conseil d'État et le Cese. Le Sénat a, lui, lancé une commission d'enquête sur les dysfonctionnements de la justice.
Après avoir pris connaissance du rapport d'autopsie, les parents de Lyhanna ont demandé, par la voix de leur avocat, « que toute récupération politique cesse » et appelé au « respect de l'image » de leur fille, regrettant son utilisation « par l'intelligence artificielle ».
Les obsèques de Lyhanna se sont déroulées le 12 juin dans le Gers, « dans la plus stricte intimité », selon l'avocat de la famille ; à la même heure, des mairies du département avaient mis leurs drapeaux en berne. Restent les comptes à rendre : après le rapport des inspections, d'éventuelles suites disciplinaires ; le recensement des plaintes s'achèvera le 14 juillet, veille de l'examen à l'Assemblée du projet de loi sur la protection de l'enfance. « La nation a besoin que nous fassions cela avec émotion, le cœur est chaud, mais avec du sang-froid, parce que nous statuons en droit », a prévenu Sébastien Lecornu devant le Sénat.











