Lyhanna avait 11 ans. Disparue le 29 mai à la sortie de son école de Fleurance, dans le Gers, l'écolière a été retrouvée morte six jours plus tard, près d'un silo agricole. Dimanche, 6 000 personnes ont marché en silence dans les rues de la petite ville. À la peine s'est vite mêlée la colère : l'homme mis en examen dans cette affaire était déjà connu de la justice, visé par d'anciennes plaintes pour des viols sur mineures — dont certaines avaient été classées.
Comment un suspect aux antécédents aussi lourds est-il resté libre ? L'affaire a déclenché une crise au sommet de l'État, jusqu'aux excuses du garde des Sceaux et au réexamen de dizaines de milliers de plaintes. Récit d'une défaillance.
Une écolière disparue à la sortie de l'école
Le 29 mai 2026, Lyhanna quitte son école de Fleurance et ne rentre pas. Une vaste opération de recherche s'organise. Le 1er juin, un homme est mis en examen pour enlèvement et séquestration d'un mineur de moins de 15 ans, et placé en détention provisoire. Le 4 juin, un corps est découvert près d'un silo agricole ; le lendemain, le parquet d'Auch annonce que les analyses génétiques confirment qu'il s'agit de Lyhanna. La procédure visant le suspect est alors requalifiée en meurtre.
La nouvelle bouleverse le pays. Dimanche 7 juin, une marche blanche réunit 6 000 personnes à Fleurance, où domine le sentiment d'une « défaillance sociétale ». Car très vite, le parcours judiciaire du suspect a soulevé une question dérangeante : la justice le connaissait déjà.
Un suspect déjà cité dans plusieurs procédures
Présumé innocent, l'homme mis en examen, Jérôme Barella, est apparu au fil des révélations dans plusieurs dossiers antérieurs. Un premier signalement remonte à 2017, pour une relation avec une adolescente de 17 ans : il avait été classé sans suite, la relation étant alors considérée comme consentie au regard de la loi. En 2022, une plainte pour viol sur une enfant de 7 ans est déposée contre lui ; elle est classée en mai 2024, faute d'éléments jugés suffisamment caractérisés.
La procédure qui concentre aujourd'hui les critiques est plus récente. Le 22 août 2025, à Plaisance-du-Touch, en Haute-Garonne, la mère d'une fillette de 11 ans dépose plainte pour des viols qui auraient été commis entre septembre 2024 et mai 2025, au domicile du suspect. Cette plainte était toujours en cours d'instruction au moment de la disparition de Lyhanna — et l'homme n'avait jamais été entendu à son sujet.
Une plainte égarée entre deux parquets
C'est le traitement de cette plainte d'août 2025 qui interroge. Le parquet de Toulouse réalise d'abord plusieurs actes d'enquête, dont des examens médico-légaux qui, selon les autorités, corroborent les déclarations de la petite fille. Puis, n'étant pas territorialement compétent, il se dessaisit au profit du parquet d'Auch.
Le dossier est alors transmis par la Poste, fin 2025. Il n'est adressé à la gendarmerie de Lectoure que le 9 janvier 2026. Malgré des éléments d'enquête qualifiés d'« assez accablants », le suspect n'avait toujours pas été entendu lorsque Lyhanna a disparu, a reconnu le ministre de l'Intérieur Laurent Nuñez. Le garde des Sceaux Gérald Darmanin a pointé une « absence de priorisation », rappelant qu'« un viol sur enfant, c'est une urgence absolue ». Le sort de ces dossiers renvoie à une mécanique plus large, du dépôt d'une plainte à son éventuel classement sans suite.
Darmanin ordonne le réexamen de 70 000 plaintes
Face à l'émotion, le ministre de la Justice a multiplié les annonces. Dès vendredi soir, sur TF1, il a présenté les « excuses » de l'institution judiciaire à la famille de Lyhanna, reconnaissant qu'elle avait « failli dans le suivi des plaintes » visant le suspect, et menacé de sanctions les magistrats si des « fautes professionnelles » étaient « avérées ». Une inspection conjointe de la justice, de la gendarmerie et de l'Éducation nationale doit rendre ses conclusions sous quinze jours.
Lundi 8 juin, Gérald Darmanin a réuni les procureurs généraux place Vendôme. Il leur a fixé un objectif : reprendre, d'ici au 14 juillet, l'intégralité des plaintes concernant des enfants — environ 70 000. « On va prendre ressort par ressort, toutes les plaintes », a-t-il prévenu, ajoutant qu'« aucun haut magistrat ne partira en vacances » tant que ce recensement n'aura pas été fait. Plusieurs parquets avaient, de fait, déjà commencé cette revue.
Sous pression à droite comme à gauche, le ministre a appelé lundi à une « mobilisation générale » pour « faire la vérité », tout en écartant l'idée d'une démission, réclamée notamment par La France insoumise : « cette défaillance ne tenait pas aux instructions que le ministère a données », a-t-il fait valoir. Gérald Darmanin et le ministre de l'Intérieur Laurent Nuñez doivent être entendus mardi 9 juin par la commission des Lois du Sénat.
Une justice qui dénonce le manque de moyens
Côté magistrats, la réponse est plus amère. Les conférences nationales des procureurs généraux et des procureurs de la République ont refusé que des responsabilités soient désignées — « et encore moins » sanctionnées — avant les conclusions de l'inspection. L'Union syndicale des magistrats, majoritaire, a dénoncé une inflation d'instructions — « 42 circulaires et 72 dépêches depuis 2025 » — et la tentation de chercher « des boucs émissaires, et vite ».
En toile de fond, la question des moyens : Emmanuel Macron a reconnu un « dysfonctionnement institutionnel », tout en l'écartant. La France compte trois procureurs pour 100 000 habitants, contre 12,2 en moyenne en Europe, rappelle Frédéric Chevallier, président de la Conférence nationale des procureurs de la République. La justice ne pèse que cinq euros sur mille du budget de l'État, dont plus de la moitié part vers les prisons. Un dossier transmis par la Poste et resté des semaines sans suite, dans ce contexte, n'a rien d'un cas isolé.
Ce que réclame la mobilisation
Lundi soir, des milliers de personnes se sont rassemblées devant le ministère de la Justice et des dizaines de tribunaux, à l’appel d’associations féministes et de protection de l’enfance. À Paris, malgré un arrêté d’interdiction, la préfecture de police a dénombré 1 700 manifestants près du palais de justice de l’île de la Cité et 1 200 place Vendôme ; plus d’un millier de personnes se sont réunies à Agen, dont le parquet est chargé de l’enquête. Dénonçant une « défaillance systémique des institutions », la Fondation des femmes a réclamé une « loi intégrale contre les violences sexuelles faites aux femmes et aux enfants ».
À l'Assemblée, la présidente Yaël Braun-Pivet a demandé l'inscription rapide d'une proposition de loi transpartisane sur les violences sexistes et sexuelles, cosignée par une centaine de députés, lors de la session extraordinaire de juillet ou septembre.
Dès mardi, l'audition de Gérald Darmanin et de Laurent Nuñez devant le Sénat ouvre la séquence parlementaire. Mardi également, Sébastien Lecornu réunit à Matignon un conseil restreint — Intérieur, Justice, Santé, Éducation, Égalité — pour arbitrer de premières mesures : aggravation des peines en cas de viols sériels, révision des règles de prescription, meilleure information des victimes et obligation de motiver les classements sans suite en matière sexuelle. Ces arbitrages doivent nourrir un projet de loi sur la protection de l’enfance, déjà présenté en Conseil des ministres, que le gouvernement veut faire examiner au Parlement en juillet. Restent les échéances concrètes. Les conclusions de l'inspection, attendues sous quinze jours, diront si des fautes individuelles ont été commises. Le recensement des 70 000 plaintes, lui, doit s'achever le 14 juillet. Il dira, surtout, combien d'autres signalements attendent encore d'être traités dans les juridictions.











