La mort de Lyhanna, 11 ans, collégienne retrouvée sans vie dans le Gers, a ramené une question au premier plan : comment un homme déjà visé par plusieurs plaintes pour viol a-t-il pu passer à travers les mailles ? L'émotion appelle des réponses simples. Les chiffres, eux, racontent un parcours plus tortueux, du dépôt d'une plainte à son éventuel classement, jusqu'au suivi des personnes mises en cause. Voici ce qu'ils disent vraiment.
La plainte, un geste encore rare
Avant même la justice, un premier filtre : le silence. En 2023, environ 277 000 femmes majeures déclarent avoir subi un viol ou une agression sexuelle, tentatives comprises ; 7 % seulement ont porté plainte, selon l'enquête de victimation relayée par l'Observatoire national des violences faites aux femmes. La très grande majorité des faits n'arrive donc jamais sur le bureau d'un procureur. C'est ce que les statisticiens appellent le « chiffre noir ». La médiatisation de certaines plaintes pour violences sexuelles a fait progresser les signalements, mais l'écart entre les faits subis et les faits déclarés reste immense.
Le chiffre des « 90 % de classements », à manier avec prudence
On lit souvent que 86 %, voire 94 %, des plaintes pour violences sexuelles finiraient classées sans suite. Le service statistique du ministère de la Justice a mis en garde contre ces calculs, qu'il juge surestimés : ils additionnent des périmètres et des années qui ne se comparent pas. Et la dernière étude exhaustive sur le devenir de ces plaintes remonte à 2018. La conclusion honnête tient en une phrase : il n'existe pas, à ce jour, de pourcentage fiable et consolidé. Méfiance, donc, devant les chiffres assénés dans un sens comme dans l'autre.
Pourquoi tant d'affaires s'arrêtent avant le procès
Quand une affaire est classée, deux motifs dominent. Soit l'auteur n'a pas été identifié. Soit l'infraction est jugée « insuffisamment caractérisée », faute de preuve assez solide pour soutenir une accusation. Le viol, le plus souvent commis sans témoin, bute sur cette difficulté : la parole de la victime face à celle du mis en cause, sans élément matériel pour trancher. Un classement « sans suite » ne signifie pas « fausse plainte ». Il dit, dans la plupart des cas, l'impossibilité de poursuivre en l'état. C'est aussi pourquoi l'administration de la preuve — examens médicaux, traces, ADN — pèse si lourd dès les premières heures.
Quand l'auteur est identifié, la justice répond
Le tableau n'est pas celui d'une justice inerte. Selon une étude du ministère de la Justice publiée en novembre 2025, sur les affaires de viol sur mineur traitées par les parquets entre 2017 et 2024, celles où un suspect était identifié, la réponse pénale atteint 91,4 % (92,4 % pour les agressions sexuelles). Près de 4 000 personnes ont été mises en cause chaque année pour viol sur mineur ; dans quatre cas sur dix, l'auteur présumé était lui-même mineur. Le goulot d'étranglement se situe donc en amont, au stade de l'identification et de la preuve, et non dans l'inaction des parquets une fois l'auteur connu. La réponse, ensuite, prend des formes variées, du procès d'assises aux procédures de reconnaissance de culpabilité.
Le FIJAISV, le fichier censé prévenir la récidive
Pour suivre les auteurs, la France s'appuie sur le fichier judiciaire national automatisé des auteurs d'infractions sexuelles ou violentes, le FIJAISV. Y sont inscrites les personnes condamnées, mais aussi, dans certains cas, celles seulement mises en examen. Les inscrits doivent justifier de leur adresse à intervalles réguliers et signaler tout déménagement sous quinze jours ; l'inscription dure vingt à trente ans selon la gravité des faits. Un décret de décembre 2024 en a précisé le fonctionnement. L'outil a toutefois une limite de taille : il ne recense pas les plaintes restées sans condamnation.
Le maillon faible : relier les signaux
C'est précisément le point que soulève l'affaire Lyhanna. Le suspect, mis en examen pour enlèvement et séquestration — et présumé innocent tant qu'il n'a pas été jugé —, faisait l'objet de quatre plaintes pour viols sur mineurs et de deux signalements, sans avoir jamais été entendu par les enquêteurs. Des signalements épars, ni reliés entre eux ni inscrits dans un fichier commun, faute de condamnation. Aucun dispositif ne centralise aujourd'hui les personnes seulement mises en cause, comme le pointe déjà le suivi judiciaire d'autres affaires de violences sexuelles. C'est cette zone grise que le gouvernement dit vouloir examiner : une enquête administrative a été ouverte par les ministères de l'Intérieur et de la Justice pour vérifier si des plaintes ont été mal traitées.
Le 7 juin, une marche blanche a réuni plusieurs milliers de personnes à Fleurance. Le garde des Sceaux, Gérald Darmanin, a présenté ses excuses à la famille et reconnu un « dysfonctionnement », tandis qu'une enquête administrative a été ouverte.
Les prochaines échéances
L'enquête administrative dira si des fautes ont été commises dans ce dossier précis. Au-delà, le débat reviendra, comme après chaque drame : faut-il inscrire les mis en cause plus tôt, mieux relier des plaintes éparses, donner davantage de moyens aux enquêtes ? La question de fond, elle, ne change pas d'une affaire à l'autre : repérer les signaux faibles avant qu'ils ne deviennent un drame.











