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Au Bhoutan, le « pays du bonheur » paie ses familles pour faire des enfants

Le royaume himalayen qui célébrait le « bonheur national » et les familles réduites paie désormais ses habitants pour faire des enfants. Derrière la prime, un déclin vertigineux de la natalité et l'exode de sa jeunesse.

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Vue de la ville de Thimphou, capitale du Bhoutan, dans une vallée de l'Himalaya
Thimphou, la capitale du Bhoutan, nichée dans les montagnes de l'Himalaya.© Alex Tudorica / Bridgeman Images via AFP

En 1974, une campagne officielle vantait dans les vallées de l'Himalaya un slogan sans détour : « Famille petite, famille heureuse ». Un demi-siècle plus tard, le Bhoutan a retourné son propre message. En juin, son gouvernement a dévoilé un plan de relance de la natalité au nom limpide, « Plus de trois enfants », et s'est mis à verser de l'argent aux couples qui acceptent d'agrandir leur foyer.

Ce virage à 180 degrés dit l'ampleur de l'inquiétude. Coincé entre la Chine et l'Inde, peuplé de moins de 800 000 âmes, le petit royaume himalayen a vu son nombre de naissances annuel s'effondrer de plus d'un quart en dix ans. Le Premier ministre Tshering Tobgay évoque désormais une menace « existentielle » et multiplie les mises en garde.

Les chiffres qu'il brandit sont sans ambiguïté. La fécondité des Bhoutanaises est tombée à 1,8 enfant par femme, sous le seuil de renouvellement des générations, fixé à 2,1, en deçà duquel une population décline faute de se remplacer. Ce chiffre était de 6,6 dans les années 1990 : en une seule génération, la fécondité a été divisée par près de quatre. Les familles d'au moins trois enfants, elles, ont fondu de 27 % depuis 2020, et la part des plus de 65 ans doit presque tripler d'ici 2050, de 6 % à 17 % de la population.

Un royaume qui a longtemps freiné sa croissance

La bascule est d'autant plus frappante que le Bhoutan s'était employé pendant des décennies, avec succès, à ralentir sa démographie. Sa géographie de montagne et ses ressources limitées l'avaient poussé à décourager les familles nombreuses. Cette politique a eu un versant sombre : dans les années 1990, plus de 100 000 personnes d'origine népalaise, un sixième de la population de l'époque, ont été poussées hors du royaume.

C'est ce même pays qui, en 1972, a inventé le « bonheur national brut ». Voulu par le quatrième roi, Jigme Singye Wangchuck, cet indice a été proclamé « plus important que le produit intérieur brut » : il mesure le progrès à l'aune du bien-être, de la culture et de l'environnement plutôt que de la seule croissance. Le Bhoutan en a tiré une identité singulière, seule nation au monde à absorber plus de carbone qu'elle n'en émet, tenue par une Constitution qui lui impose de garder 60 % de son territoire sous forêt. Longtemps, une démographie contenue a fait partie du modèle.

Une prime qui ne convainc pas

Pour enrayer la chute, le gouvernement verse depuis peu une indemnité mensuelle de 105 dollars à partir du troisième enfant, jusqu'à son troisième anniversaire. Dans un pays au revenu par habitant modeste, la somme n'est pas négligeable. Elle paraît pourtant légère face au coût réel d'un enfant.

« C'est une bonne initiative car elle encourage les familles à avoir trois enfants ou plus », juge Khandu Wangmo, fonctionnaire de 35 ans, « mais son impact pourrait s'avérer limité si les coûts de l'éducation, du logement et des soins restent élevés ». Mère d'un enfant, Preeti Nirola, 34 ans, en accueillerait volontiers un second : « Le coût élevé de la garde d'enfant et les dépenses du ménage qu'il implique rendent la décision difficile », regrette-t-elle.

Le Fonds des Nations unies pour la population, qui soutient le plan, plaide moins pour la prime que pour des modes de garde bon marché et une protection sociale renforcée, une façon de rappeler que subventionner la naissance ne règle pas ce qui vient après. Le Bhoutan n'est pas seul à l'apprendre : dans les pays développés aussi, les naissances reculent année après année sans que les incitations financières inversent durablement la tendance.

Le vrai moteur : le départ des jeunes

Car la natalité n'est qu'une face du problème. L'autre, le chef du gouvernement l'a lui-même désignée comme le « défi le plus immédiat » du pays : l'émigration. Faute d'emplois sur place, plus de 71 000 Bhoutanais vivent à l'étranger, selon des chiffres publiés en mai, près d'un habitant sur dix. Le phénomène frappe la plupart des voisins d'Asie du Sud.

Ces départs coûtent deux fois. Ils vident le marché du travail et retirent du pays, comme le relève le gouvernement, « des personnes en âge de se reproduire ». Les sommes que les expatriés renvoient chez eux ne compensent pas cette double saignée. D'où l'insistance nouvelle de Thimphou sur la création d'emplois et l'amélioration des conditions de vie, plus que sur la seule prime au berceau, un enjeu qui touche directement les comptes publics : une population qui vieillit fait peser sa charge sur les actifs restants.

Une question, pourtant, que le pays du « bonheur national » ne peut esquiver : un déclin démographique est-il vraiment un malheur ? « Passer d'un taux de fécondité de 6,6 enfants par femme dans les années 1990 à 1,8 constitue un retournement drastique », observe l'anthropologue Shawn Rowlands, enseignante à l'université de Thimphou. Elle y lit d'abord le signe d'un progrès : « Un meilleur accès à l'éducation et plus d'offres d'emploi réduisent le nombre de femmes avec enfants. » Et de trancher, à rebours de l'alarme officielle : « Je ne considère pas ça du tout comme un handicap. »

L'essentiel

  • Le Bhoutan, qui prônait autrefois les familles réduites, verse désormais 105 dollars par mois aux couples à partir du troisième enfant pour relancer une natalité en chute libre.
  • La fécondité est tombée à 1,8 enfant par femme, contre 6,6 dans les années 1990, sous le seuil de renouvellement des générations ; le pouvoir y voit une menace « existentielle ».
  • Le principal moteur du déclin n'est pas que la natalité mais l'émigration : faute d'emploi, plus de 71 000 Bhoutanais, soit près d'un habitant sur dix, vivent à l'étranger.

Antoine Lefebvre

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