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Guerre au Soudan :
la CPI dit tenir des preuves contre les chefs des RSF au Darfour

Vingt ans après son premier condamné du Darfour, la Cour pénale internationale affirme avoir franchi un cap : des preuves qui relieraient les massacres d'El-Fasher et d'El-Geneina au sommet des Forces de soutien rapide. Derrière le dossier, la pire crise humanitaire du monde.

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Des familles déplacées par la guerre au Soudan font la queue pour recueillir de l'eau dans un camp.
Des personnes déplacées par la guerre recueillent de l'eau dans un camp au Soudan, en novembre 2025.© Ebrahim Hamid / AFP

Il aura fallu vingt ans pour qu'un premier responsable des atrocités du Darfour soit jugé et condamné à La Haye. La Cour pénale internationale (CPI) affirme aujourd'hui tenir de quoi aller plus vite : des preuves qui, pour la première fois, relieraient les crimes commis dans cette région de l'ouest du Soudan au sommet des Forces de soutien rapide (RSF), la milice en guerre contre l'armée soudanaise depuis avril 2023.

« Nous avons obtenu des preuves supplémentaires, solides, qui relient ce qui se passe au Darfour aux niveaux de commandement », a déclaré à l'agence Reuters la procureure adjointe Nazhat Shameem Khan, évoquant « une percée ». Ses enquêteurs se concentrent sur deux villes devenues les symboles de cette guerre : El-Geneina, ravagée dès 2023, et El-Fasher, tombée fin 2025 après un an et demi de siège.

Des preuves qui remontent « aux niveaux de commandement »

La magistrate dit avoir réuni ces éléments après un déplacement dans l'est du Tchad, où des centaines de milliers de Soudanais ont trouvé refuge et où ses services ont recueilli des témoignages. L'enquête s'appuie, selon elle, sur des récits de survivants, des vidéos, des photographies et des expertises médico-légales. Des experts des Nations unies ont estimé que les crimes commis dans ces deux villes portaient « les marques d'un génocide » contre les populations non arabes.

Une percée judiciaire n'est pas un procès. Les RSF ne reconnaissent pas la Cour et n'ont, de l'aveu même de la procureure adjointe, pas coopéré avec ses équipes. Or la CPI n'a pas de police : sans arrestation, un mandat reste lettre morte. L'ancien président soudanais Omar el-Béchir, visé par un mandat depuis 2009, n'a jamais été transféré à La Haye. C'est pourtant à ce même tribunal que le Conseil de sécurité de l'ONU a confié le dossier du Darfour, par une résolution votée en 2005.

El-Geneina, El-Fasher : deux villes, les mêmes cibles

À El-Geneina, capitale du Darfour-Occidental, la bascule a lieu au printemps 2023. Le 14 juin, le gouverneur Khamis Abbakar, issu de la communauté masalit, est enlevé puis tué ; il venait d'accuser publiquement les RSF, dans une interview, de mener un génocide. Les jours suivants, des milliers de civils masalit sont massacrés. Un groupe d'experts de l'ONU a évalué le bilan entre 10 000 et 15 000 morts pour la seule ville. Human Rights Watch y a documenté un nettoyage ethnique et des crimes contre l'humanité.

El-Fasher, elle, était la dernière grande ville du Darfour à échapper aux RSF. Assiégée dix-huit mois, coupée des vivres et des soins, elle est tombée le 26 octobre 2025. Pendant le siège, l'ONU a confirmé pour la première fois une situation de famine dans la ville ; des habitants en étaient réduits à manger de l'ambaz, un résidu de tourteau d'arachide d'ordinaire réservé au bétail. Après la chute, Amnesty International a conclu, dans un rapport, que les RSF y avaient commis des crimes contre l'humanité et un nettoyage ethnique — « une tache sur la conscience de l'humanité », selon sa secrétaire générale Agnès Callamard.

Dans les deux villes, les victimes appartiennent aux communautés non arabes du Darfour, et le viol y a été employé comme arme, selon les Nations unies. C'est sur ce fondement ethnique que les États-Unis ont, en janvier 2025, qualifié de « génocide » les actes des RSF — citant le meurtre systématique d'hommes et de garçons et les violences sexuelles de masse contre les femmes et les filles — et sanctionné leur chef, Mohamed Hamdan Dagalo, dit « Hemedti ». Les RSF contestent ces accusations et affirment ne pas viser les civils.

Une guerre oubliée, un pays coupé en deux

Le conflit a éclaté le 15 avril 2023, quand la rivalité entre le général Abdel Fattah al-Burhane, chef de l'armée, et Hemedti, chef des RSF, a dégénéré en guerre ouverte. Les deux hommes avaient pris le pouvoir ensemble par un coup d'État, en 2021, avant de retourner leurs armes l'un contre l'autre. Les RSF sont les héritières des milices janjawids que Khartoum avait armées au Darfour dans les années 2000.

Le bilan est vertigineux et incertain : plus de 40 000 morts selon l'ONU, un chiffre que les organisations humanitaires jugent très inférieur à la réalité, certaines estimations allant de 150 000 à 400 000 victimes. Quatorze millions de personnes, un quart de la population, ont fui leur foyer, dont plus de quatre millions vers les pays voisins. Près des deux tiers des Soudanais — environ 34 millions d'habitants — ont besoin d'aide pour tenir, dans ce que les Nations unies décrivent comme la pire crise humanitaire du monde. L'aide, elle, peine à l'atténuer : accès entravé par les combats, financements très en deçà des besoins, au point de nourrir le reproche d'une solidarité internationale à bout de souffle.

Le Soudan n'est pas non plus le premier drame de la région à se jouer dans une relative indifférence : la guerre du Tigré, dans l'Éthiopie voisine, avait déjà fait des centaines de milliers de morts loin des caméras.

Sur le terrain, le pays s'est scindé. L'armée a repris Khartoum au printemps 2025 et le gouvernement y est revenu en janvier 2026 ; les RSF, elles, tiennent le Darfour et une large part de la région du Kordofan. En juillet 2025, la milice et ses alliés ont proclamé un gouvernement parallèle, avec Hemedti à sa tête — de quoi nourrir la crainte d'une partition de fait entre un Soudan de l'est et un Soudan de l'ouest.

Le conflit a aussi ses parrains. Un groupe d'experts de l'ONU a fait état d'un soutien extérieur aux RSF, notamment en armes transitant par les Émirats arabes unis, ce qu'Abou Dhabi dément. Au Conseil de sécurité, divisé, aucune pression n'a suffi à faire cesser les combats, et les rares trêves annoncées n'ont pas tenu.

Le seul verdict rendu à ce jour pour le Darfour dit tout de la lenteur de cette justice. Le 6 octobre 2025, la CPI a reconnu Ali Muhammad Ali Abd-al-Rahman, un chef janjawid surnommé « Ali Kushayb », coupable de crimes de guerre et de crimes contre l'humanité ; il a été condamné en décembre à vingt ans de prison. Les faits jugés remontaient à 2003 et 2004. Le temps que la Cour juge les crimes d'hier, d'autres se commettaient dans les mêmes villes.

L'essentiel

  • La CPI affirme détenir des preuves solides reliant les crimes commis au Darfour, à El-Fasher et El-Geneina, au commandement des Forces de soutien rapide : sa procureure adjointe parle d'une percée.
  • Le Darfour relève de la CPI depuis un renvoi de l'ONU en 2005 ; fin 2025, le chef janjawid Ali Kushayb y est devenu le premier condamné, à vingt ans, pour des crimes vieux de vingt ans.
  • La guerre entre l'armée et les RSF, depuis avril 2023, a fait plus de 40 000 morts selon l'ONU et quatorze millions de déplacés, plongeant le Soudan dans la pire crise humanitaire du monde.

Antoine Lefebvre

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