Le Premier ministre indien Narendra Modi a entamé le vendredi 15 mai 2026 une tournée de six jours qui devait le conduire d'Abou Dhabi à Rome, en passant par La Haye, Stockholm et Oslo. À son arrivée aux Émirats arabes unis, accueilli par le président Mohammed ben Zayed Al Nahyane, il a appelé à un détroit d'Ormuz « ouvert et sûr ». L'objectif était limpide : sécuriser les approvisionnements énergétiques de la troisième économie importatrice de pétrole au monde, au moment où le verrouillage du détroit par Téhéran perturbait les chaînes pétrolières et gazières.
L'Inde importe, en temps normal, environ la moitié de son brut via Ormuz. Depuis les frappes américano-israéliennes contre l'Iran du 28 février 2026 et le blocage du détroit, New Delhi cherchait à diversifier ses fournisseurs, à reconstituer des stocks et à consolider ses liens avec les producteurs du Golfe comme avec l'Europe. La tournée de mai a donné un visage à cette stratégie.
Aux Émirats : stockage Adnoc et « deuxième maison »
« Je suis venu dans ma deuxième maison », a déclaré Narendra Modi à son arrivée aux Émirats, où vit une communauté indienne de 4,5 millions de personnes. L'annonce concrète de l'étape porte sur le stockage : l'Inde et les Émirats ont convenu d'étudier une augmentation des capacités du géant émirati Adnoc en Inde, jusqu'à 30 millions de barils, ainsi que le stockage de brut au port de Fujaïrah dans le cadre des réserves stratégiques indiennes, selon le communiqué d'Adnoc.
« Maintenir Ormuz libre, ouvert et sûr est notre plus haute priorité », a affirmé M. Modi, ajoutant que le respect du droit international était « essentiel » — une formule qui visait la position iranienne sans la nommer.
Pourquoi l'Inde était en première ligne
Troisième importateur mondial de pétrole, le pays a amorti le choc en redirigeant massivement ses achats. Selon les chiffres compilés dans une note de la direction générale du Trésor français de mai 2026, les raffineurs indiens ont importé en moyenne 1,98 million de barils de pétrole russe par jour en mars 2026, contre environ 1 million en janvier-février. Les importations venues d'Angola ont atteint 327 000 barils par jour en mars — près du triple de février —, celles d'Iran s'élevaient à 276 000 barils par jour à la mi-avril, et celles du Venezuela à environ 137 000. Une agilité qui a un coût : fret rallongé, primes d'assurance, qualités de brut différentes à raffiner — d'où l'intérêt de réserves stratégiques mieux garnies, y compris hors des frontières.
« La priorité de l'Inde devrait être de passer d'une relation énergétique classique acheteur-vendeur à un partenariat plus large de sécurité énergétique stratégique », résumait auprès de l'AFP K.C. Singh, ancien ambassadeur indien en Iran et aux Émirats arabes unis.
Cap sur l'Europe : commerce, semi-conducteurs, Arctique
Le programme prévoyait ensuite les Pays-Bas — échanges bilatéraux de 23,7 milliards d'euros l'an dernier, défense, semi-conducteurs, eau, agriculture, santé —, puis la Suède, où Narendra Modi devait s'adresser à un forum de dirigeants d'entreprises européennes aux côtés d'Ursula von der Leyen, un sommet Inde-pays nordiques à Oslo, et une dernière étape à Rome auprès de Giorgia Meloni. Le tout s'appuyait sur l'accord de libre-échange Inde-UE signé en janvier 2026, qualifié de « mère de tous les accords » par le ministère indien des Affaires étrangères, qui voyait dans la tournée l'occasion d'« approfondir le partenariat de l'Inde avec l'Europe, en particulier les liens commerciaux et d'investissement ».
Le volet arctique n'était pas décoratif. New Delhi dispose depuis 2008 d'une base de recherche à Ny-Ålesund, sur l'archipel norvégien du Svalbard, d'où elle suit l'ouverture des routes maritimes liée à la fonte des glaces — et ses effets sur la mousson, variable vitale pour 1,4 milliard de personnes. « La fonte des glaces a des conséquences directes sur la mousson en Inde et notre sécurité alimentaire », soulignait le député Shashi Tharoor dans l'Indian Express.
Ce que la séquence a montré
Au-delà du calendrier, la tournée a acté un changement de doctrine : l'Inde ne se contente plus d'importer, elle externalise une partie de son stockage stratégique chez un partenaire du Golfe, tout en gardant ouvertes toutes ses portes — russe, angolaise, iranienne, vénézuélienne. Le détroit d'Ormuz a fini par rouvrir par étapes à la fin juin, sous un accord provisoire entre Washington et Téhéran, et le trafic se reconstitue lentement. La leçon de la crise, elle, demeure pour New Delhi : dans un monde où un cinquième du pétrole mondial peut se retrouver suspendu à un chenal de quelques dizaines de kilomètres, la diversification n'est plus une option — c'est la police d'assurance.











