Aller au contenu principal

Abiy Ahmed :
du prix Nobel de la paix à la guerre du Tigré

Premier Oromo à diriger l'Éthiopie, salué comme un réformateur puis couronné par le prix Nobel de la paix, Abiy Ahmed a ensuite mené une guerre meurtrière au Tigré et resserré son emprise sur le pouvoir. Portrait d'un dirigeant que ses partisans adulent et que ses détracteurs accusent d'autoritarisme.

4 min
Sacs d'aide alimentaire empilés dans un entrepôt au Tigré, dans le nord de l'Éthiopie
De l'aide alimentaire entreposée au Tigré. La guerre menée par Abiy Ahmed dans cette région, de 2020 à 2022, a fait des centaines de milliers de morts.© Amanuel Sileshi / AFP

À l'entrée de Beshasha, petite ville rurale du sud-ouest de l'Éthiopie, des portraits du même homme jalonnent la route fraîchement goudronnée. Affiches du Parti de la prospérité, épis de blé peints sur les devantures, rues balayées : la localité attend l'enfant du pays, Abiy Ahmed, chef du gouvernement depuis 2018. Six ans plus tôt, il recevait le prix Nobel de la paix. Entre-temps, il a mené une guerre qui a fait des centaines de milliers de morts. Comment le lauréat du Nobel est-il devenu un dirigeant accusé de dérive autoritaire ?

Qui est Abiy Ahmed, premier Oromo à diriger l'Éthiopie

Abiy Ahmed est né le 15 août 1976 à Beshasha, dans un milieu modeste, au cœur d'une région de caféiers. Il appartient aux Oromo, le peuple le plus nombreux du pays : environ un tiers des 130 millions d'habitants du deuxième État le plus peuplé d'Afrique. Longtemps, les Oromo ont vu leurs revendications identitaires et politiques étouffées par les régimes successifs. Son arrivée au pouvoir, en 2018, a donc été vécue comme une rupture : pour la première fois, un Oromo dirigeait l'exécutif.

Choisi par une coalition alors très contestée dans la rue, il était presque un inconnu. Né d'un père musulman oromo et d'une mère chrétienne orthodoxe, lui-même de confession protestante pentecôtiste, il incarnait les brassages d'un pays qui compte quelque 80 peuples. Ses premiers mois ont nourri l'espoir : libération de prisonniers politiques, ouverture de la presse, promesses de démocratisation après des décennies de pouvoir autoritaire. Il forme un gouvernement paritaire, engage une libéralisation de l'économie et met en avant sa doctrine du « medemer », la synergie censée rassembler le pays.

Le prix Nobel de la paix de 2019

La consécration vient vite. En 2019, Abiy Ahmed reçoit le prix Nobel de la paix, récompensé pour sa réconciliation avec l'Érythrée voisine. Les deux pays sortaient de deux décennies d'hostilité, héritées d'une guerre meurtrière entre 1998 et 2000, suivie de relations gelées. L'accord conclu avec Asmara lui vaut une stature d'artisan de paix. C'est cette image qui s'imprime alors dans le monde : un jeune réformateur, prix Nobel, porteur d'un renouveau pour la Corne de l'Afrique.

La guerre du Tigré, une tache sur l'étoile du Nobel

Un an plus tard, l'image se fissure. Fin 2020, le pouvoir central entre en guerre contre le Tigré, État régional du nord entré en dissidence et dirigé par le TPLF, longtemps maître du jeu politique éthiopien. Le conflit dure jusqu'en 2022. Le bilan, selon les estimations, atteint au moins 600 000 morts : combats, mais aussi famine et effondrement des soins, l'aide humanitaire ayant été entravée des mois durant. Le Tigré en est sorti exsangue, et les plaies de ce conflit pèsent encore sur la cohésion du pays.

Le contraste est brutal. Le lauréat du Nobel de la paix a conduit l'une des guerres les plus meurtrières du siècle. Son étoile d'homme de paix pâlit. À l'étranger comme dans une partie de l'Éthiopie, les critiques d'un pouvoir jugé autoritaire effacent la période de grâce des débuts.

Une dérive jugée de plus en plus autoritaire

Le Parti de la prospérité, fondé par Abiy Ahmed peu après son accession, détient environ 96 % des sièges du Parlement sortant. L'opposition dénonce une fermeture de l'espace politique. Plusieurs analystes redoutent qu'il fasse modifier la Constitution pour basculer vers un régime présidentiel et prolonger son emprise. Les conflits internes se sont multipliés, au-delà du Tigré : affrontements entre forces fédérales et groupes armés dans les régions amhara et oromo, sur fond de revendications ethniques. La concentration du pouvoir nourrit les tensions, comme dans d'autres recompositions politiques sur le continent.

Des élections sans suspense, sur fond de tensions

Le 1er juin, l'Éthiopie organise ses premières élections générales depuis la fin de la guerre du Tigré. Le résultat fait peu de doute : le Parti de la prospérité domine, l'opposition est laminée, et Abiy Ahmed se présente lui-même à la députation dans la circonscription de sa ville natale, où il votera. Le scrutin se tient pourtant dans un climat lourd. La question du Tigré occidental, ou Welkait, territoire disputé entre Tigréens et Amhara, reste explosive ; le TPLF conteste les règles fixées par la commission électorale. Et les relations avec l'Érythrée, l'ancien partenaire de paix, se sont à nouveau tendues, au point de faire redouter un conflit ouvert entre les deux voisins de la Corne de l'Afrique.

À Beshasha, rien de tout cela n'entame l'« Abiymania ». Les habitants vantent les routes neuves, la bibliothèque qui sort de terre, les chantiers achevés « en huit ou neuf mois ». Tous disent qu'ils voteront pour l'enfant du pays. Reste à savoir si ce vote, attendu comme une formalité, servira surtout à verrouiller un pouvoir déjà sans partage, et ce qu'il adviendra des promesses démocratiques de 2018.

L'essentiel

  • Abiy Ahmed dirige l'Éthiopie depuis 2018 ; il est le premier Oromo, le peuple le plus nombreux, à occuper le poste de chef du gouvernement.
  • Il a reçu le prix Nobel de la paix en 2019 pour sa réconciliation avec l'Érythrée voisine.
  • La guerre qu'il a menée au Tigré entre 2020 et 2022 a fait au moins 600 000 morts, selon les estimations.
  • Son Parti de la prospérité détient environ 96 % des sièges du Parlement ; l'opposition dénonce une dérive autoritaire.
  • Les élections du 1er juin sont les premières depuis la guerre, sur fond de tensions avec le Tigré et l'Érythrée.

Questions fréquentes

Qui est Abiy Ahmed ?
Né en 1976 à Beshasha, Abiy Ahmed est le Premier ministre de l'Éthiopie depuis 2018. Il est le premier dirigeant issu des Oromo, le peuple le plus nombreux du pays. D'abord salué comme un réformateur, il a reçu le prix Nobel de la paix en 2019, avant que la guerre du Tigré et une dérive autoritaire ne ternissent son image.
Pourquoi Abiy Ahmed a-t-il reçu le prix Nobel de la paix ?
Le prix Nobel de la paix 2019 lui a été décerné pour sa réconciliation avec l'Érythrée. Les deux pays sortaient de deux décennies d'hostilité, après une guerre meurtrière entre 1998 et 2000 suivie de relations gelées. L'accord conclu avec Asmara lui a valu une stature internationale d'artisan de paix.
Quel a été le bilan de la guerre du Tigré ?
Le conflit entre le pouvoir central et le Tigré, de fin 2020 à 2022, a fait au moins 600 000 morts selon les estimations, en comptant les combats, la famine et l'effondrement du système de soins. L'aide humanitaire a été entravée durant de longs mois. C'est l'une des guerres les plus meurtrières du siècle.
Abiy Ahmed est-il musulman ou chrétien ?
Abiy Ahmed est de confession chrétienne, plus précisément protestante pentecôtiste. Il est né d'un père musulman, issu des Oromo, et d'une mère chrétienne orthodoxe, un parcours familial qui reflète la diversité religieuse de l'Éthiopie.
Que faut-il attendre des élections de juin 2026 ?
Ce sont les premières élections générales depuis la fin de la guerre du Tigré. Le Parti de la prospérité d'Abiy Ahmed part largement favori face à une opposition affaiblie. Le scrutin se tient dans un climat tendu, marqué par le contentieux du Tigré occidental, la contestation du TPLF et le regain de tensions avec l'Érythrée.

Antoine Lefebvre

Partagez cet article

Plus d'actualités Monde

Voir tout

La synthèse de la semaine

Chaque vendredi : l'essentiel des 7 derniers jours et les signaux à suivre pour les 7 prochains.

Gratuit · 1 email/semaine · Désabonnement en un clic