Au port de Bungko Lor, à Cirebon, sur l'île de Java, Akhmad déplie son contrat devant les journalistes de l'AFP. À 25 ans, cet Indonésien — qui, comme beaucoup de ses compatriotes, ne porte qu'un seul nom — a quitté son pays en 2022, attiré par la promesse d'un bon salaire à bord d'un navire de pêche étranger. Il en a rapporté le souvenir de mois de mauvais traitements. « Il n'y avait pas de moment de repos. Il fallait continuer à travailler. »
L'Indonésie est l'un des principaux pourvoyeurs de main-d'œuvre de l'industrie mondiale de la pêche : environ 300 000 de ses ressortissants travaillent sur des navires battant pavillon étranger, selon une estimation du ministère des Transports citée par Heni Hamidah, directrice de la protection des citoyens au ministère des Affaires étrangères. Beaucoup sont recrutés en ligne et embarqués sans être dûment informés de leurs droits, ce qui les expose aux violences, alerte un rapport publié le 16 juillet par l'ONG Environmental Justice Foundation (EJF), basée à Londres.
Quatre heures de repos, des requins par-dessus bord
Sur son thonier battant pavillon chinois, Akhmad n'avait droit qu'à quatre heures de repos par jour, affirme-t-il. « C'était très éprouvant. J'avais mal aux yeux (...) Si je commençais à somnoler, on m'ordonnait de me réveiller et de travailler. » L'équipage, presque coupé du monde extérieur, subissait régulièrement des violences verbales et physiques, raconte-t-il. En plus du thon, les hommes pêchaient des requins, leur coupaient les ailerons et rejetaient les bêtes à la mer. Ce « finning » est interdit dans de nombreux pays — aux États-Unis comme dans l'Union européenne, où les pratiques de pêche sont de plus en plus encadrées — mais il reste lucratif dans certaines régions du monde.
Jamaludin, 29 ans, a connu un autre navire chinois, entre 2018 et 2020. Lui aussi dit avoir été contraint de prélever des ailerons sur ordre du capitaine, tout en sachant que la pratique pouvait être illégale. Le même capitaine le couvrait d'insultes au moindre retard dans l'installation du matériel, au moindre outil manquant. Son passeport était retenu ; il redoutait une sanction s'il partait avant terme. Il est allé au bout de son contrat.
Une servitude pour dette « systémique »
Les deux hommes travaillaient au large de l'Afrique de l'Ouest, sur des navires faisant escale à Dakar — devenue ces dernières années une plaque tournante régionale du prélèvement d'ailerons de requins, selon le rapport d'EJF. Sur 116 membres d'équipage indonésiens de la flotte hauturière chinoise interrogés par l'ONG, 97 % décrivent une forme de servitude pour dette et 58 % disent avoir subi ou vu des violences physiques. Les violences et la mauvaise gestion y sont « systémiques », juge le directeur général d'EJF, Steve Trent, et le sont dans une moindre mesure au sein de la flotte taïwanaise — les deux flottes qui dominent le secteur.
Le piège se referme souvent avant même l'embarquement : endettés par les frais de recrutement, les pêcheurs migrants deviennent prisonniers d'un système de travail forcé pour dette, explique Callum Nolan, responsable de la recherche à l'EJF. « C'est une exception pour nous de lire le témoignage d'un pêcheur indonésien ou philippin qui n'a pas eu à payer de frais de recrutement ni à subir de retenues disproportionnées sur son salaire. »
Jakarta promet, les départs continuent
Les équipages indonésiens trouvent le plus souvent ces embarquements sur les réseaux sociaux, un canal qui les rend vulnérables à l'exploitation, pointe Muhammad Kafandi, de l'organisation de défense des droits des travailleurs PSP Indonesia. L'Indonésie s'est bien dotée de réglementations contre l'exploitation par les agences de recrutement, mais leur application reste lacunaire, dit-il. Au ministère chargé de la protection des travailleurs migrants, le secrétaire général, M. Dwiyono, assure que la supervision du recrutement se renforce, avec des campagnes pour que « les candidats à un poste d'équipage choisissent des agents officiels [...] et comprennent leurs droits et obligations ».
Le moteur des départs, lui, ne faiblit pas. Le manque de perspectives au pays pousse les travailleurs d'Asie du Sud-Est sur toutes les routes du monde — certains jusqu'aux ports du Groenland — et, à Cirebon, vers les quais.
Jamaludin, lui, a fait ses comptes : la perspective d'un revenu supérieur à ce qu'il gagnerait en Indonésie l'a emporté sur les risques et les mauvais traitements. « Il vaut mieux partir à l'étranger pour gagner, par exemple, 10 millions de roupies (environ 550 dollars par mois) et pouvoir ainsi épargner. »











