Depuis la côte mauritanienne, Ahmed garde les yeux tournés vers l'Europe. « Tout le monde veut partir », souffle ce Sénégalais de 34 ans, « mais depuis que la sécurité a été renforcée, personne ne peut passer ». Comme des milliers d'Ouest-Africains, il a échoué à Nouadhibou, capitale économique mauritanienne, dans l'espoir d'embarquer sur une pirogue vers les Canaries espagnoles — à deux jours de mer. Leur voyage s'est arrêté net.
Un tour de vis après l'accord avec Bruxelles
Rafles pour contrôler les papiers, refoulements de masse, surveillance des côtes, arrestations de passeurs : depuis un an, les départs ont chuté. Le tournant a suivi de quelques mois la signature, en 2024, d'un partenariat entre la Mauritanie et l'Union européenne sur la gestion des migrations. Au nom de l'« externalisation » de ses frontières, Bruxelles a débloqué 210 millions d'euros — surveillance, sauvetage en mer, lutte contre les passeurs, développement —, sur le modèle de ses accords avec la Tunisie ou l'Égypte. Au moins des dizaines de milliers de personnes ont été expulsées en 2025, selon la presse mauritanienne. Un rapport de Human Rights Watch publié l'an dernier accuse les autorités de « graves violations des droits humains » — tortures, viols, extorsions, refoulements collectifs —, jusqu'à des détenteurs de cartes de réfugié. L'ambassadeur de l'UE à Nouakchott, Joaquin Tasso Vilallonga, s'en défend : « Ce n'est pas quelque chose qu'on a demandé. Ce qu'on a demandé, c'est une gestion propre de la migration. »
« Dans la rue, on te ramasse »
Sur place, la peur est devenue quotidienne. « Les policiers viennent chercher les gens jusque dans leurs maisons », raconte Ahmed, expulsé une première fois en 2024 et revenu travailler comme maçon pour réunir les 1 200 euros d'une nouvelle traversée. Devant le consulat sénégalais, chaque soir, un bus se remplit de femmes et d'enfants en partance pour la frontière, en quête des papiers qui les mettront en règle. « Tu ne peux pas sortir, aller au marché : dans la rue, on te ramasse et on t'expulse », témoigne Ramatoulaye, installée là depuis des années, son bébé sur les genoux. L'UE a financé deux centres d'accueil, gérés par le Croissant-Rouge, où les migrants secourus en mer sont enregistrés moins de 72 heures — avant d'être, faute d'éligibilité à l'asile, expulsés.
La route se déplace vers le sud
La répression n'a pas tari les départs : elle les a déplacés. Ces dernières semaines, ils ont repris plus au sud, surtout depuis la Gambie ; les garde-côtes mauritaniens ont secouru plus de 1 100 migrants en moins de quinze jours. « À ce rythme, les arrivées pourraient atteindre un niveau inédit cette année », s'inquiète un officier. La route atlantique reste l'une des plus meurtrières au monde : en 2024, année record, environ 10 000 personnes y ont péri, et la mer recrachait régulièrement des corps sur les plages. À Bruxelles, pourtant, le ton n'est pas à l'ouverture : l'UE a entériné un net durcissement de sa politique migratoire, dans la même logique que le durcissement voté en France. « La priorité est claire : réduire le nombre d'arrivées illégales », résume le commissaire européen Magnus Brunner.
Laylay, lui, a déjà tenté la mer trois fois. « La mort valait mieux que la vie que j'avais au Sénégal », souffle ce maçon arrivé il y a un an. Sa solution tiendrait en peu de mots : « Si les visas étaient accessibles, on irait travailler, et on rentrerait chez nous après. »











