Seuls les aboiements des chiens viennent rompre le silence à Tula. Ce hameau autochtone de l'État de Guerrero, dans le sud-ouest du Mexique, est déserté par ses habitants depuis qu'un groupe armé y a fait irruption début mai, tirant sur les villageois et lançant des bombes sur les maisons pour chasser tout le monde. L'attaque, attribuée à Los Ardillos — un gang dédié au narcotrafic, à l'extorsion et aux enlèvements —, a fait au moins trois morts selon les groupes d'autodéfense indigènes de la région. Il n'existe pas de décompte officiel.
Tula n'est plus qu'un amas de ruines où errent des animaux affamés. Une centaine d'habitants ont fui vers le village voisin d'Alcozacan ; la Garde nationale est déployée dans la zone, sans qu'aucune arrestation n'ait eu lieu.
Sur place, un amas de ruines où errent des animaux affamés
Des journalistes de l'AFP se sont rendus sur place. Le toit en tôle de l'une des maisons s'est enfoncé sous l'effet des bombes. Les éclats de verre sont omniprésents et une vitre porte un impact de balle. Une chèvre se promène parmi les toits effondrés, la patte blessée. Des poules, des chiens et des cochons amaigris parcourent les rues tandis que de la fumée s'échappe encore des décombres. Quelques familles vivaient auparavant dans ce village de montagne très pauvre, auquel on n'accède que par des chemins escarpés.

Maria Cabrera, artisane de 74 ans, se couvre le visage avec une couverture pour pleurer lorsqu'elle songe à tout ce qu'elle a perdu dans l'incendie. « Tout n'est plus que cendre », se lamente-t-elle auprès de l'AFP. « Ils ont brûlé mon travail (...) je traîne ici dans la rue comme ce chien qui n'a pas de maître. »
L'évacuation vers Alcozacan : la queue pour un sac de farine
Mme Cabrera et une centaine d'autres personnes ont été déplacées à Alcozacan, à quinze minutes en voiture de Tula. Là, elles font la queue sur un terrain de sport pour recevoir un sac contenant du lait, de la farine pour tortillas, des conserves, du papier toilette. La plupart sont des femmes, vêtues des châles traditionnels indigènes finement brodés aux couleurs vives.

Dans le village d'accueil, une maison sert de chapelle improvisée pour veiller les morts, tous membres du Conseil indigène populaire de Guerrero (CIPOG-EZ), qui compte une soixantaine d'hommes armés. Ils « ont lutté jusqu'où ils ont pu pour défendre le village », salue Sixto Mendoza, également membre. Les funérailles se sont tenues mi-mai : un groupe de femmes a ouvert la procession, encens et fleurs à la main, jusqu'au cimetière situé tout en haut de la montagne.
La compagne de l'un des défunts, une jeune fille de 16 ans qui témoigne sous couvert d'anonymat, a confié à l'AFP se sentir « abattue ». « On venait à peine de se mettre ensemble, je n'ai pas eu beaucoup de temps avec lui. » Elle a aussi perdu son oncle dans l'attaque.
Los Ardillos : un gang qui frappe pour soumettre
Après l'attaque, Prisco Rodriguez, membre du groupe d'autodéfense local, est retourné à Tula pour inspecter les lieux. « Il n'y a personne », constate-t-il en enregistrant une vidéo. Les membres du cartel cherchent à « soumettre ceux qui se laissent faire et tuer ceux qui refusent », témoigne-t-il. « Une fois entrés, ils commencent à te faire payer une taxe pour tout, même pour vivre. Beaucoup de villages vivent cette situation, mais tout le monde est obligé de se taire. »
Los Ardillos n'ont pas l'intention de s'installer à Tula, relève David Saucedo, spécialiste de la sécurité publique cité par l'AFP. Selon lui, les narcotrafiquants s'en prennent aux villages qui soutiennent le groupe d'autodéfense indigène pour « qu'il n'ait plus d'endroit où soigner ses blessés, se réapprovisionner en vivres et en eau, se reposer, se cacher ». L'expert évoque « une augmentation des attaques contre les villages et les communautés » autochtones alors que les cartels « cherchent à s'étendre ».
« Pacifier par le dialogue » : la doctrine Sheinbaum à l'épreuve
« L'objectif est de pacifier par le dialogue », a expliqué la présidente mexicaine Claudia Sheinbaum après l'attaque. La formule s'inscrit dans la lignée de la doctrine de son prédécesseur Andrés Manuel López Obrador (« abrazos no balazos », des accolades plutôt que des balles), qui privilégiait les programmes sociaux à la confrontation armée avec les cartels.
Sur le terrain, les membres de la Garde nationale mexicaine sont déployés dans la zone. Mais les habitants s'accordent à dire que leur présence fait peu de différence, et qu'aucune arrestation n'a eu lieu après l'attaque.
Guerrero, terre de cartels et d'autodéfenses
L'État de Guerrero concentre plusieurs groupes criminels rivaux — Los Ardillos, Guerreros Unidos, Los Rojos — dont les réseaux de trafic s'affrontent pour le contrôle des territoires. La région est aussi celle de la disparition des 43 étudiants d'Ayotzinapa, en septembre 2014, l'une des affaires les plus retentissantes de l'histoire mexicaine récente.
Face au sentiment d'abandon par l'État, des groupes d'autodéfense se sont multipliés depuis les années 2010 dans plusieurs États du sud du pays. Le CIPOG-EZ, dont les morts de Tula étaient membres, se revendique de cet ancrage indigène dans les montagnes de Guerrero.
Maria Cabrera, elle, a reçu le message : « Jamais je ne reviendrai. »











