Ce qu'il faut retenir
- Tula, hameau autochtone de l'État de Guerrero (sud-ouest du Mexique), est désert depuis qu'un groupe armé y a fait irruption début mai, tirant sur les villageois et lançant des bombes sur les maisons. Les habitants ont fui.
- L'attaque est attribuée à Los Ardillos, un gang criminel dédié au narcotrafic, à l'extorsion et aux enlèvements. Selon le bilan des groupes d'autodéfense indigènes de la région, elle a fait au moins trois morts. Il n'existe pas de décompte officiel.
- Une centaine d'habitants ont été déplacés à Alcozacan, à quinze minutes en voiture, où ils sont accueillis sur un terrain de sport et reçoivent des sacs de lait, de farine pour tortillas, de conserves et de papier toilette.
- Les défunts étaient membres du Conseil indigène populaire de Guerrero (CIPOG-EZ), qui compte une soixantaine d'hommes armés. Selon Sixto Mendoza, lui aussi membre, ils « ont lutté jusqu'où ils ont pu pour défendre le village ». Leurs funérailles ont eu lieu cette semaine.
- La Garde nationale mexicaine est déployée dans la zone, mais les habitants s'accordent à dire que sa présence ne fait aucune différence et qu'aucune arrestation n'a eu lieu. La présidente Claudia Sheinbaum a déclaré la semaine dernière vouloir « pacifier par le dialogue ».
Sur place, un amas de ruines où errent des animaux affamés
Seuls les aboiements des chiens viennent rompre le silence à Tula, où des journalistes de l'AFP se sont rendus. Le toit en tôle de l'une des maisons s'est enfoncé sous l'effet des bombes. Les éclats de verre sont omniprésents et une vitre porte un impact de balle. Une chèvre se promène parmi les toits effondrés, la patte blessée. Des poules, des chiens et des cochons amaigris parcourent les rues tandis que de la fumée s'échappe encore des décombres. Le village est situé dans une zone de montagne très pauvre, à laquelle on n'accède que par des chemins escarpés.

Maria Cabrera, artisane de 74 ans, se couvre le visage avec une couverture pour pleurer lorsqu'elle songe à tout ce qu'elle a perdu dans l'incendie. « Tout n'est plus que cendre », se lamente-t-elle auprès de l'AFP. « Ils ont brûlé mon travail (...) je traîne ici dans la rue comme ce chien qui n'a pas de maître. »
L'évacuation vers Alcozacan : queue pour un sac de farine
Mme Cabrera et une centaine d'autres personnes ont été déplacées à Alcozacan, à quinze minutes en voiture de Tula. Là, elles font la queue sur un terrain de sport pour recevoir un sac contenant du lait, de la farine pour tortillas, des conserves, du papier toilette. La plupart sont des femmes, vêtues des châles traditionnels indigènes finement brodés aux couleurs vives.

Dans le village d'accueil, une maison sert de chapelle improvisée pour veiller les morts. Tous étaient membres du Conseil indigène populaire de Guerrero (CIPOG-EZ), qui rassemble une soixantaine d'hommes armés. Les funérailles se sont tenues cette semaine. Un groupe de femmes a ouvert la procession, encens et fleurs à la main, jusqu'au cimetière situé tout en haut de la montagne.
La compagne de l'un des défunts, jeune fille de 16 ans, a confié à l'AFP sous couvert d'anonymat se sentir « abattue ». « On venait à peine de se mettre ensemble, je n'ai pas eu beaucoup de temps avec lui. » Elle a aussi perdu son oncle dans l'attaque.
Los Ardillos : un gang qui frappe pour soumettre
L'attaque sur Tula est attribuée à Los Ardillos, un gang criminel actif dans l'État de Guerrero. Le groupe est connu pour son implication dans le narcotrafic, l'extorsion et les enlèvements. Selon les groupes d'autodéfense locaux, ses opérations visent à intimider la population pour imposer son contrôle sur les territoires.
Prisco Rodriguez, membre du groupe d'autodéfense local, est retourné à Tula après l'attaque pour inspecter les lieux. « Il n'y a personne », a-t-il constaté en filmant une vidéo. Selon lui, les membres du cartel cherchent à « soumettre ceux qui se laissent faire et tuer ceux qui refusent ». « Une fois entrés, ils commencent à te faire payer une taxe pour tout, même pour vivre », ajoute-t-il. « Beaucoup de villages vivent cette situation, mais tout le monde est obligé de se taire. »
Pourquoi cibler les villages d'autodéfense ?
Pour David Saucedo, spécialiste de la sécurité publique cité par l'AFP, Los Ardillos n'ont pas l'intention de s'installer à Tula. Les narcotrafiquants s'en prennent aux villages qui soutiennent et aident le groupe d'autodéfense indigène pour « qu'il n'ait plus d'endroit où soigner ses blessés, se réapprovisionner en vivres et en eau, se reposer, se cacher ». L'expert évoque « une augmentation des attaques contre les villages et les communautés » autochtones alors que les cartels « cherchent à s'étendre ».
La stratégie est celle d'une guerre d'usure logistique : priver les milices indigènes de leurs bases arrière de soutien, afin de réduire leur capacité opérationnelle. Le déplacement forcé d'une centaine d'habitants de Tula vers Alcozacan répond à cette logique. Le village d'accueil devient à son tour cible potentielle d'attaque ou de pressions, en tant que nouveau lieu de regroupement des partisans du CIPOG-EZ.
« Pacifier par le dialogue » : la doctrine Sheinbaum à l'épreuve
La présidente mexicaine Claudia Sheinbaum, en poste depuis octobre 2024, a déclaré la semaine dernière que « l'objectif est de pacifier par le dialogue ». La formule reprend la doctrine héritée de son prédécesseur Andrés Manuel López Obrador (« hugs not bullets », abrazos no balazos), qui privilégiait les programmes sociaux à la confrontation armée avec les cartels.
Sur le terrain à Tula, les membres de la Garde nationale mexicaine sont déployés dans la zone. Mais les habitants s'accordent à dire que leur présence fait peu de différence et qu'aucune arrestation n'a eu lieu après l'attaque. Le sentiment d'impunité dont bénéficient les agresseurs nourrit la décision de partir sans retour. « Jamais je ne reviendrai », assure Maria Cabrera à l'AFP.
Guerrero, l'État mexicain le plus touché par la violence indigène
L'État de Guerrero, dans le sud-ouest du Mexique, concentre une partie des violences les plus marquantes du conflit entre cartels et communautés autochtones. Plusieurs gangs y rivalisent : Los Ardillos, mais aussi Guerreros Unidos, Los Rojos, et des dissidences locales. La région est aussi connue pour la disparition des 43 étudiants d'Ayotzinapa en septembre 2014, qui reste l'une des plus grandes affaires de violence d'État de l'histoire mexicaine contemporaine.
Les groupes d'autodéfense indigènes (souvent désignés sous le terme générique de « policías comunitarias ») se sont multipliés depuis les années 2010 dans plusieurs États du sud mexicain (Guerrero, Michoacán, Chiapas), en réponse au sentiment d'abandon par l'État face aux cartels. Leur statut légal est fragile : tolérés dans certaines régions, ils sont accusés ailleurs d'entretenir leurs propres dérives. Le CIPOG-EZ se distingue par sa filiation indigène revendiquée et son ancrage dans les communautés autochtones de la montagne de Guerrero.











