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Trois heures du matin au British Museum :
la tapisserie de Bayeux est arrivée à Londres

Un camion jaune sans inscription encadré par la police, un caisson doublé d'une cage métallique : la tapisserie de Bayeux est entrée au British Museum en pleine nuit, au terme d'un voyage préparé pendant des mois. La France n'avait encore jamais prêté la broderie du XIe siècle.

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De nuit, des manutentionnaires déchargent une caisse métallique d'un camion devant le British Museum.
Des ouvriers déchargent la caisse spécialement conçue pour le transport de la tapisserie de Bayeux, au British Museum, à Londres, tôt le 10 juillet 2026.© AFP / Richard A. Brooks

Il est un peu moins de trois heures, heure de Londres, dans la nuit du jeudi 9 au vendredi 10 juillet, quand un camion jaune sans inscription franchit, derrière son escorte de police, le portail arrière du British Museum, à Londres. Dans la remorque, un caisson doublé d'une cage métallique. Et dans ce caisson, un trésor du XIe siècle : la tapisserie de Bayeux.

La caisse doublée d'une cage métallique contenant la tapisserie de Bayeux est déchargée puis conduite à l'intérieur du British Museum, dans la nuit du 9 au 10 juillet 2026 à Londres (images AFPTV).© AFP

Des manutentionnaires sortent le chargement à l'aide d'un chariot élévateur, puis le font rouler jusqu'à l'intérieur du musée, sous quelques applaudissements. Le directeur de l'établissement, Nicholas Cullinan, en gilet réfléchissant, serre la main de l'ambassadrice de France, Hélène Duchêne, devant une poignée de journalistes, dont l'AFP. « C'est un moment très émouvant », dit la diplomate, qui salue la « prouesse technique » réussie par les équipes britanniques et françaises.

Hélène Duchêne et Nicholas Cullinan lors de l'arrivée de la tapisserie de Bayeux au British Museum
Hélène Duchêne, ambassadrice de France au Royaume-Uni, et Nicholas Cullinan, directeur du British Museum, lors de l'arrivée de la tapisserie de Bayeux, le 10 juillet 2026 à Londres AFP / Richard A. BROOKS

La scène, préparée dans le plus grand secret, n'a aucun précédent : la France n'avait jamais prêté cette broderie de 68,3 mètres, qui raconte en neuf panneaux de lin cousus la conquête de l'Angleterre par Guillaume le Conquérant, en 1066. Le camion avait quitté Bayeux, dans le Calvados, la veille en fin de journée. « La Tapisserie de Bayeux a pris le chemin de Londres », a officialisé Emmanuel Macron sur X pendant la nuit.

Le camion transportant la tapisserie de Bayeux arrive au British Museum
Le camion transportant la tapisserie de Bayeux arrive au British Museum, à Londres, le 10 juillet 2026 AFP / Richard A. BROOKS

Pourquoi la tapisserie de Bayeux part en Angleterre

Le prêt avait été annoncé en juillet 2025 par le président français, pour « revivifier la relation culturelle » avec le Royaume-Uni, dix ans après le Brexit. « Continuons à bâtir l'avenir de ce lien entre les deux rives de la Manche, cette Entente cordiale devenue une Entente amicale », écrit Emmanuel Macron dans une tribune publiée vendredi par le Times. Et comme la tapisserie est une œuvre inachevée, « c'est à nous d'écrire le prochain chapitre, dans un esprit de respect, de confiance et d'alliance renouvelée », écrit-il.

Londres finance l'intégralité du transfert, pour un montant non dévoilé, et s'est engagé à verser 800 millions de livres, environ 918 millions d'euros, en cas de dégradation majeure de l'œuvre. En retour, le Royaume-Uni prête à la France des pièces du trésor de Sutton Hoo — le mobilier funéraire d'un chef saxon du VIIe siècle — et des dessins de la Renaissance, qui seront exposés dans l'ouest du pays. Deux projets semblables avaient échoué, en 1953 pour le couronnement d'Elizabeth II, puis en 1966 pour le 900e anniversaire de la bataille d'Hastings. Le va-et-vient des œuvres entre États occupe la France sur un autre front : elle s'est dotée en mai d'une loi-cadre sur la restitution des biens culturels pillés pendant la colonisation.

Une broderie fragile, un transfert millimétré

L'objet ne supporte guère le mouvement. La broderie de laine sur lin cumule une trentaine de déchirures non stabilisées et près de 10 000 trous ; fin 2021, une étude d'expertes en restauration mettait en garde contre les « risques supplémentaires » qu'un trajet de plus d'une heure ferait peser sur elle. Le projet a donné des sueurs froides à des experts et défenseurs du patrimoine, qui redoutaient une dégradation irréversible.

Plusieurs études techniques ont donc précédé le départ, ainsi que deux voyages d'essai menés avec une reproduction grandeur nature. Le double caisson conçu pour le trajet réduit de 96 % les vibrations — l'un des principaux risques pour la conservation — et maintient l'œuvre à 20 °C et 50 % d'humidité, selon ses concepteurs. « Rien, absolument rien, n'a été laissé au hasard », martelait début juin la ministre française de la Culture, Catherine Pégard, en réponse aux « soupçons d'impéritie ».

L'extraction elle-même avait déjà tenu de l'opération de haute précision : en septembre 2025, il avait fallu sortir la tapisserie de son musée de Bayeux, qu'elle n'avait plus quitté depuis 1983 et qui est depuis fermé pour travaux. « Tout le monde veut protéger la sécurité de cet objet incroyablement fragile », explique Peter Ricketts, qui coordonne le transport côté britannique. « Quand elle sera prête à être exposée, nous voulons que des millions de gens la voient. »

Un employé emballe la tapisserie de Bayeux en vue de son transfert, au musée de Bayeux
Un employé s'apprête à emballer la tapisserie de Bayeux dans une caisse en vue de son transfert au British Museum, au musée de Bayeux, le 18 septembre 2025 POOL/AFP/Archives / Lou BENOIST

Dix mois d'exposition, des billets pris d'assaut

Le public devra encore patienter un peu : la tapisserie restera quelques jours enfermée dans sa caisse, le temps de s'acclimater, avant de pouvoir être déballée, explique Millie Horton-Insch, la commissaire de l'exposition. Du 10 septembre au 11 juillet 2027, l'œuvre sera présentée à plat, et non fixée au mur comme dans son cadre normand — une première. Les premiers billets ont été pris d'assaut dès leur mise en vente début juillet, et le musée annonce des créneaux épuisés jusqu'à la fin décembre.

L'exposition ravive au passage une question ancienne : où la tapisserie a-t-elle été brodée ? De nombreux spécialistes jugent probable qu'elle l'ait été par des femmes de la région de Canterbury, dans le sud-est de l'Angleterre, avance le British Museum. « Certains pensent qu'elle a été faite en France, certains pensent qu'elle a été faite à Canterbury parce qu'il y avait des ateliers. Je crois qu'on ne sait pas, mais voilà, c'est une longue histoire et on est là plutôt pour écrire la suite », dit Hélène Duchêne.

Nicholas Cullinan, lui, parle d'un « moment unique » : voir la broderie « revenir sur nos côtes pour la première fois depuis probablement un millénaire », une œuvre qui « fait partie intégrante de l'histoire britannique, quelque chose que nous connaissons tous, que nous apprenons tous, mais que beaucoup de gens n'ont sans doute jamais vu ». La tapisserie repartira courant 2027 vers Bayeux, où l'attend une rénovation prévue de longue date et plusieurs fois repoussée, qui devrait débuter à partir de 2028, selon les autorités, peut-être à l'intérieur du musée et devant le public, pour lui épargner une nouvelle extraction. « D'une certaine manière, on pourrait dire qu'elle est de retour chez elle », glisse le directeur du British Museum. « Mais l'année prochaine, elle rentrera vraiment chez elle, lorsqu'elle reviendra à Bayeux. »

L'essentiel

  • La tapisserie de Bayeux est arrivée au British Museum dans la nuit du 9 au 10 juillet, à bord d'un camion parti la veille de Normandie sous protection policière — le premier prêt de l'œuvre jamais consenti par la France.
  • Le transfert, entièrement financé par le Royaume-Uni et couvert par une garantie de 800 millions de livres, repose sur un double caisson qui réduit de 96 % les vibrations : la broderie du XIe siècle compte une trentaine de déchirures et près de 10 000 trous.
  • L'exposition se tiendra du 10 septembre au 11 juillet 2027, avec une présentation à plat inédite ; les premiers billets ont été pris d'assaut et l'œuvre regagnera Bayeux courant 2027, avant une rénovation attendue à partir de 2028.

Antoine Lefebvre

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