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Une prise de sang pour repérer 50 cancers :
le grand essai refroidit la promesse

Le test repère trois cancers sur dix. Personne ne sait encore s'il épargne un seul décès.

Mis à jour le lundi 24 août 2026 — 22h02
10 min
Une technicienne de laboratoire prélève un échantillon à la pipette au-dessus d'un portoir de tubes
Dans un laboratoire d'analyses, la préparation d'échantillons sanguins.© Jean-Philippe Ksiazek / AFP

Il y a deux façons de raconter les résultats de Galleri. La première se lit dans le communiqué de son fabricant : après trois campagnes annuelles, moins de cancers ont été découverts au stade IV, le plus avancé. La deuxième se lit dans le protocole de l'essai : l'objectif principal fixé avant de commencer était de diminuer l'ensemble des cancers diagnostiqués aux stades III et IV parmi douze cancers présélectionnés.

Cet objectif n'a pas été atteint. Les deux phrases sont vraies, et tout l'enjeu est de savoir laquelle on lit en premier.

Plus de 142 000 personnes, trois années de prises de sang

NHS-Galleri est le premier grand essai randomisé consacré à un test sanguin de détection précoce de plusieurs cancers. Plus de 142 000 personnes sans symptôme, âgées de 50 à 77 ans lors de leur recrutement en Angleterre, ont été réparties au hasard en deux groupes. Toutes continuaient à bénéficier des dépistages habituels. Dans l'un des groupes, un prélèvement Galleri était en plus analysé chaque année ; dans l'autre, le sang était prélevé mais le résultat du test n'était pas utilisé.

Le principe du test diffère d'une recherche de mutation héréditaire. Les cellules cancéreuses libèrent dans le sang de minuscules fragments d'ADN. Galleri analyse notamment leurs profils de méthylation afin de rechercher un signal caractéristique de cancer et, lorsqu'il en détecte un, d'indiquer la localisation probable de la tumeur.

Ce test vise plus de cinquante types de cancers, dont plusieurs — pancréas, ovaire ou foie notamment — ne disposent pas aujourd'hui de programme de dépistage systématique comparable à ceux du sein ou du côlon. Sur le papier, c'est précisément ce qui rend la technologie fascinante : remplacer une succession d'examens visant chacun une maladie par quelques tubes de sang capables de regarder dans plusieurs directions à la fois.

Restait à montrer que cela améliore réellement le sort des personnes dépistées, et c'est beaucoup plus difficile.

Le résultat que l'essai devait obtenir manque à l'appel

Le critère principal avait été fixé avant l'analyse des données. Pour douze cancers considérés comme particulièrement meurtriers, l'équipe voulait montrer que l'ajout de Galleri diminuait le nombre total de diagnostics aux stades avancés, par rapport aux dépistages habituels seuls.

Après trois campagnes, 706 cancers de stade III ou IV ont été comptabilisés dans le groupe Galleri, contre 688 dans le groupe témoin. Statistiquement, aucune réduction n'apparaît : le critère principal est manqué.

Mais derrière ce résultat global, les stades n'ont pas évolué de la même façon. Les diagnostics au stade IV ont diminué de 14 % sur l'ensemble des trois campagnes pour les douze cancers ciblés. La baisse était de 9 % lors de la première campagne, de 22 % lors de la deuxième et de 26 % lors de la troisième.

Dans le même temps, davantage de cancers ont été découverts à un stade moins avancé : les diagnostics aux stades I, II ou III ont augmenté de 19 %. C'est sur ce déplacement que Grail, l'entreprise qui commercialise Galleri, insiste aujourd'hui.

L'hypothèse est séduisante : certains cancers qui seraient apparus plus tard au stade IV auraient simplement été découverts quelques mois ou quelques années plus tôt, au stade III, II ou I. Mais une hypothèse ne vaut pas démonstration.

Pourquoi le stade III complique toute l'histoire

Le problème apparaît surtout lors de la première campagne de dépistage. Lorsque l'on propose pour la première fois un test à plus de 100 000 personnes, on ne découvre pas uniquement des cancers qui viennent d'apparaître : on révèle aussi ceux qui étaient déjà présents, silencieux et jamais diagnostiqués. C'est ce que les chercheurs appellent le prevalent round, la première passe du filet.

Dans cette première campagne, les cancers de stade III ont été suffisamment nombreux pour annuler statistiquement la diminution des stades IV dans le critère principal. Grail estime qu'une partie de cette hausse pourrait correspondre à des cancers qui, sans dépistage, n'auraient été découverts qu'ultérieurement au stade IV : c'est possible, ce n'est pas encore prouvé.

Richard Houlston, qui dirige la division de génétique et d'épidémiologie de l'Institute of Cancer Research de Londres et ne déclare aucun lien d'intérêt, considère que cette explication reste spéculative. Il souligne surtout que l'essai avait précisément choisi les stades III et IV combinés comme critère principal — et que ce critère a échoué. Autrement dit : on ne peut pas changer la question après avoir vu la réponse.

Le test signale loin de tous les cancers

Il existe une autre donnée moins spectaculaire, mais essentielle pour comprendre ce que Galleri peut réellement faire aujourd'hui. Dans l'essai, parmi tous les cancers diagnostiqués dans les douze mois suivant chaque prélèvement, le test avait détecté un signal dans 30,7 % des cas. Pour les douze cancers présélectionnés, ce taux atteignait 54,7 %.

Cela signifie qu'un résultat négatif ne permet absolument pas de conclure : « je n'ai pas de cancer ». Galleri est notamment moins performant lorsque les tumeurs sont petites et libèrent peu de matériel tumoral dans le sang — précisément aux stades les plus précoces que le dépistage cherche à atteindre.

Le test possède en revanche une autre qualité : il donne rarement un signal positif chez une personne chez laquelle aucun cancer n'est ensuite diagnostiqué. Sa spécificité atteint 99,55 %. Sur les trois campagnes, 1 801 résultats positifs ont été enregistrés et 937 participants concernés ont reçu un diagnostic de cancer. La valeur prédictive positive atteint 52 % : grossièrement, lorsqu'un signal était détecté, un cancer était effectivement retrouvé une fois sur deux.

C'est beaucoup plus parlant que la seule formule « 0,45 % de faux positifs ». Car, pour la personne qui reçoit un résultat positif, la question ne porte pas sur le pourcentage de la population entière. Elle porte sur elle : ai-je réellement un cancer ? Et dans l'essai, la réponse restait incertaine pour près d'un signal positif sur deux.

Même positif, le test ne pose pas le diagnostic

Galleri ne dit pas : « vous avez un cancer du pancréas ». Il dit qu'il existe un signal compatible avec un cancer et propose une localisation probable afin d'orienter les examens. Sa première localisation proposée était correcte dans 87 % des cancers diagnostiqués ; en acceptant ses deux premières propositions, l'exactitude montait à 92,5 %.

Reste à confirmer. Scanner, IRM, endoscopie, biopsie : les examens dépendent de l'organe suspecté. Et parfois, malgré un signal sanguin, aucun cancer n'est retrouvé.

C'est l'un des problèmes incontournables de tout dépistage à grande échelle. Plus on teste de personnes sans symptômes, plus on trouve de choses qu'il faudra ensuite expliquer. Cela consomme du temps médical et des capacités diagnostiques, et cela peut produire de l'anxiété. Dans l'essai, aucun événement indésirable grave lié au test n'a été rapporté, mais les chercheurs ont bien observé cette charge liée aux investigations et à l'annonce d'un signal positif.

Trouver plus tôt ne signifie pas automatiquement sauver une vie

Voilà probablement le point le plus contre-intuitif. Imaginons un cancer qui aurait provoqué des symptômes en 2029 et entraîné un décès en 2031. Si un test le découvre en 2027 mais que le traitement ne modifie pas la date du décès, la personne aura officiellement « survécu quatre ans après son diagnostic » au lieu de deux.

Sa survie mesurée aura doublé. Sa vie, non. C'est ce que les épidémiologistes appellent le biais d'avance au diagnostic.

S'y ajoute le surdiagnostic : la découverte de cancers qui n'auraient jamais progressé suffisamment pour menacer la personne au cours de sa vie. Les détecter peut augmenter le nombre de « cancers trouvés tôt » sans nécessairement diminuer le nombre de décès. C'est pourquoi le simple déplacement des diagnostics vers des stades plus précoces ne suffit pas encore à trancher, et pourquoi la manière de compter les décès pèse autant que le comptage lui-même.

Le UK National Screening Committee, qui conseille le gouvernement britannique, a rappelé en mai, dans des prises de position publiées par le BMJ, que les critères intermédiaires comme le recul des stades avancés peuvent aider à évaluer un dépistage, mais qu'ils ne remplacent pas la mortalité comme résultat définitif. NHS-Galleri doit justement continuer à suivre ses participants jusqu'à la fin de la décennie.

Des résultats publiés, mais pas encore le papier complet

Autre nuance nécessaire : les résultats ne sont plus seulement connus par un communiqué d'entreprise. Un résumé scientifique de l'essai a été publié le 10 juin dans le supplément du Journal of Clinical Oncology consacré au congrès de l'ASCO. Il confirme notamment l'échec du critère principal, la diminution des stades IV et les performances du test.

En revanche, le manuscrit scientifique complet présentant l'ensemble de la méthodologie et des analyses n'a toujours pas été publié dans une revue à comité de lecture. Grail avait annoncé qu'il serait soumis pour publication.

Entre-temps, le débat scientifique a commencé. En août, Nitzan Rosenfeld, directeur du Barts Cancer Institute, a consacré dans BJC Reports un éditorial à ce qu'il appelle « le bon, le mauvais et l'incertain » de l'essai. Sa conclusion reste prudente : les résultats sont importants, mais ils ne permettent pas encore d'évaluer le bénéfice à long terme ni le rapport coût-efficacité d'un dépistage généralisé. À la différence de Richard Houlston, il déclare de nombreux liens d'intérêt, dont des fonctions dans deux entreprises de génomique et des brevets sur la détection des cancers.

En France, Galleri ne fait partie d'aucun programme

La France dispose aujourd'hui de trois programmes nationaux de dépistage organisé : cancers du sein, colorectal et du col de l'utérus. Un programme pilote, baptisé Impulsion, est également engagé pour le cancer du poumon. Galleri n'en fait pas partie : il n'y est ni recommandé, ni remboursé, et aucune offre commerciale comparable à celle des États-Unis ou du privé anglais n'y a été identifiée. Les conditions d'une prise en charge en France sont exigeantes, comme l'a montré le dossier des traitements contre l'obésité.

Aux États-Unis, Galleri est vendu sur prescription comme test développé en laboratoire, mais il n'est toujours pas approuvé par la FDA. L'agence doit réunir son comité consultatif le 23 septembre 2026 pour examiner sa demande d'autorisation. En Angleterre, il est disponible auprès de certains prestataires privés depuis cet été, mais pas dans le programme du NHS.

La distinction résume assez bien l'état du dossier : la technologie est déjà commercialisée à certains endroits alors que la question de son bénéfice en dépistage de population reste ouverte.

Ce que l'essai permet désormais de dire

Sur le plan technologique, Galleri a réussi. Une prise de sang peut effectivement repérer un signal provenant de dizaines de cancers, y compris certains pour lesquels il n'existe aucun dépistage organisé. Lorsqu'elle trouve quelque chose, elle oriente assez précisément la recherche vers l'organe concerné.

L'essai britannique apporte aussi un signal intéressant : les diagnostics de stade IV ont diminué au fil des campagnes annuelles. Mais il apporte simultanément trois limites impossibles à escamoter.

L'objectif principal n'a pas été atteint. Le test manque une majorité des cancers diagnostiqués dans l'année suivante lorsqu'on les considère tous. Et personne ne sait encore si son utilisation réduit la mortalité.

Les prochaines réponses viendront du manuscrit complet, du suivi à plus long terme, des analyses des effets indésirables et des coûts, puis des autorités chargées de décider si le bénéfice est suffisant pour proposer ce type de prélèvement à des millions de personnes en bonne santé.

La promesse reste considérable. Mais au terme de l'étude la plus vaste jamais menée sur cette technologie, la question n'est plus de savoir si un tube de sang peut détecter plusieurs cancers : il le peut. La question est désormais plus exigeante : que gagne réellement une personne à les chercher de cette manière ?

L'essentiel

  • L'essai britannique a manqué le but qu'il s'était fixé : faire reculer l'ensemble des cancers découverts aux deux stades les plus avancés, chez douze cancers particulièrement meurtriers.
  • Les seuls diagnostics au stade ultime ont bien reculé, et de plus en plus au fil des trois campagnes ; personne ne sait encore si ce déplacement épargne des morts.
  • Sur l'ensemble des cancers apparus dans l'année suivant la prise de sang, le test n'en avait signalé qu'environ trois sur dix : un résultat rassurant ne prouve rien.

Questions fréquentes

Ce test dépiste-t-il vraiment cinquante cancers ?
Il en cherche la trace, ce qui n'est pas la même chose. Il repère des fragments d'ADN relâchés par des tumeurs et vise plus de cinquante localisations, dont certaines n'ont aujourd'hui aucun programme de dépistage. Mais chercher n'est pas trouver : sur dix cancers apparus dans l'année, il en signalait environ trois.
Un résultat négatif signifie-t-il qu'on n'a pas de cancer ?
Non, et c'est la limite la plus importante à retenir. Le test passe à côté de la majorité des cancers, en particulier les plus petits, ceux qui relâchent trop peu de matériel dans la circulation. Un résultat rassurant ne dispense donc d'aucun examen habituel.
Pourquoi parle-t-on d'échec alors que les cancers les plus avancés ont reculé ?
Parce que le but avait été écrit avant de commencer : faire baisser les deux stades avancés pris ensemble. Le stade ultime a bien reculé, mais l'échelon juste en dessous a augmenté d'autant lors de la première année. Choisir après coup le résultat qui arrange n'a pas de valeur scientifique.
Le test est-il disponible en France ?
Il ne figure dans aucun programme national et n'ouvre droit à aucun remboursement. Aucun laboratoire français ne semble le proposer à la vente, contrairement à ce qui se pratique outre-Atlantique et, depuis peu, dans certaines cliniques privées anglaises.
Qu'est-ce qui permettra de trancher ?
Trois choses, dans cet ordre : la parution intégrale des travaux, que les scientifiques puissent enfin éplucher ; les chiffres de survie, attendus d'ici quelques années ; puis l'avis des autorités, seules à pouvoir dire si le gain justifie de proposer ce geste à des millions de gens en bonne santé.

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