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Manche :
le hasard départage une partie des candidats admis par Londres

Trois filtres pour être admis, dont le hasard. Pour ceux que Londres renvoie, aucune règle publique ne dit comment ils sont choisis.

Mis à jour le mercredi 19 août 2026 — 22h33
11 min
Des exilés tentent de monter à bord d'une embarcation de passeurs au large de Gravelines, dans le Nord
Des exilés tentent de monter à bord d'une embarcation de passeurs au large de Gravelines, dans le Nord, le 29 juillet 2026.© François Lo Presti / AFP

L'accord migratoire franco-britannique doit expirer le 1er octobre. Au 30 juin, le Royaume-Uni avait renvoyé 1 087 personnes vers la France et en avait admis 1 117 depuis le territoire français. Pour cette voie d'entrée légale, le Home Office privilégie certaines nationalités et les personnes ayant un lien avec le Royaume-Uni, puis utilise des tirages au sort. Les règles publiques sont beaucoup moins précises sur le choix des passagers renvoyés après une traversée.

Yunes ne sait toujours pas pourquoi son frère et lui ont été retenus.

Les deux Yéménites, âgés de 33 et 24 ans, avaient rejoint le Royaume-Uni le 28 mai à bord d'un canot transportant une soixantaine de personnes. Londres les a ensuite renvoyés en France. Yunes a raconté à l'AFP qu'aucune explication ne lui avait permis de comprendre pourquoi ils avaient été choisis parmi les autres passagers.

L'accord fixe les conditions d'un renvoi, sans rendre publique la méthode employée pour départager toutes les personnes qui pourraient juridiquement y être soumises.

Le hasard apparaît dans l'autre sens : celui des personnes installées en France qui demandent à rejoindre légalement le Royaume-Uni.

Un peu plus de mille personnes dans chaque sens

L'accord a été signé à Londres le 29 juillet 2025 et à Paris le lendemain. Il est entré en vigueur le 6 août. Son principe est présenté comme réciproque : pour chaque personne éligible renvoyée vers la France après une traversée en petite embarcation, le Royaume-Uni doit admettre un nombre équivalent de personnes présentes en France.

Cet équilibre ne doit pas nécessairement être atteint chaque semaine ou chaque mois. Il est recherché sur l'ensemble de l'expérimentation.

Au 30 juin 2026, les chiffres officiels comptaient 1 087 personnes renvoyées du Royaume-Uni vers la France et 1 117 transférées de France vers le Royaume-Uni, pour une période commencée le 4 août 2025.

Ces nombres restent modestes au regard des arrivées par la Manche. Ils ne permettent toutefois pas de calculer une probabilité individuelle de renvoi : toutes les personnes débarquées ne relèvent pas des mêmes critères et les règles opérationnelles de sélection ne sont pas entièrement publiques.

L'expérimentation devait initialement s'achever en juin. Un échange de lettres entre les deux gouvernements l'a prolongée sans interruption jusqu'au 1er octobre 2026.

Le tirage au sort intervient à plusieurs étapes

Le Home Office a publié en juin la deuxième version du guide remis à ses agents pour sélectionner les candidatures déposées depuis la France.

La première démarche se fait en ligne. Le demandeur doit se trouver en France métropolitaine, fournir une photographie et un document permettant d'établir son identité et sa nationalité, puis répondre dans les vingt-quatre heures à une demande de géolocalisation envoyée sur son téléphone et par courrier électronique.

Le contrôle de localisation enregistre la position au moment de la réponse, sans suivre la personne avant ni après.

La candidature obéit à des conditions strictes. Le demandeur ne doit notamment pas :

  • disposer d'un droit au séjour en France ;
  • avoir déjà obtenu une protection internationale dans un autre pays ;
  • être reconnu apatride par un autre État ;
  • avoir déjà rejoint irrégulièrement le Royaume-Uni ;
  • relever de l'espace de libre circulation européen.

Un mineur ne peut déposer une demande que dans un groupe familial comprenant au moins un parent majeur.

Parmi les dossiers recevables, le Home Office applique un ordre de priorité. Le premier groupe comprend les nationalités dont le taux d'obtention de l'asile au Royaume-Uni dépasse 80 % sous certaines conditions statistiques, ainsi que les trois nationalités les plus représentées dans les traversées de la Manche au cours des douze mois précédents.

Les dossiers de ce groupe sont eux-mêmes sélectionnés aléatoirement pour être examinés. Les personnes qui ont séjourné légalement au Royaume-Uni pendant plus de six mois consécutifs au cours des cinq années précédentes sont ensuite prioritaires.

Lorsque ces candidatures ont été traitées, les dossiers restants sont départagés par tirage au sort. Une dernière sélection aléatoire intervient parmi les autres demandeurs lorsque les groupes prioritaires sont épuisés.

Le hasard ne donne pas un visa. Il détermine quels dossiers seront examinés ou dans quel ordre. Le candidat sélectionné doit encore passer des vérifications biographiques et de sécurité, fournir ses données biométriques et satisfaire aux règles d'immigration britanniques.

Le plafond dépend du nombre de renvois

Côté français, le nombre de places se découvre au fil de l'expérimentation.

Il dépend du total des personnes effectivement renvoyées vers la France pendant l'expérimentation. Lorsque ce plafond est atteint, les demandes qui n'ont pas encore été sélectionnées doivent être rejetées. Une demande déjà arrivée au stade du visa peut également être refusée si le plafond est atteint avant la décision.

Le Home Office peut fermer temporairement les périodes de candidature ou suspendre l'examen des dossiers afin de vérifier que les admissions ne dépassent pas les renvois.

La version publique du guide comporte de nombreux passages masqués au nom de la protection des procédures internes. Cela limite la possibilité de comprendre la mise en œuvre exacte des tirages, le volume des différents groupes et les contrôles qui déterminent leur ordre réel.

Le choix des personnes renvoyées reste moins transparent

Pour les personnes arrivées au Royaume-Uni par petite embarcation, le traité décrit surtout un cadre juridique.

Londres doit adresser sa demande de réadmission à la France dans les quatorze jours suivant l'arrivée. Paris cherche à répondre dans le même délai, porté exceptionnellement à vingt-huit jours. Après vingt-huit jours sans réponse, la demande est considérée comme rejetée.

La personne doit être adulte ou mineure accompagnée. Son entrée au Royaume-Uni doit avoir immédiatement suivi un séjour ou un transit en France. Elle ne doit plus disposer d'un recours suspensif, d'une procédure relative aux droits humains en cours ni d'une décision judiciaire empêchant le transfert.

Les mineurs non accompagnés sont exclus. La France peut également rejeter une demande pour des motifs d'ordre public, de sécurité, de santé publique ou en raison d'un signalement dans les fichiers Schengen.

Ces critères indiquent qui peut entrer dans le dispositif. Ils ne donnent pas de classement public entre deux personnes qui les remplissent toutes les deux.

Cette absence explique la question laissée sans réponse par Yunes. Rien dans les documents accessibles ne permet d'affirmer qu'il a été choisi au hasard, en raison de sa nationalité, de sa situation familiale ou d'un autre critère opérationnel.

La privation de liberté peut durer plusieurs semaines

Haidary Hamedullah, ancien soldat de l'armée afghane âgé de 28 ans, a raconté à l'AFP avoir passé cinquante et un jours dans un centre de rétention proche de l'aéroport d'Heathrow avant son retour en France. Il dit n'avoir rencontré un avocat que pendant trente minutes.

L'accord autorise la rétention pendant l'examen et l'organisation du transfert, dans le respect du droit britannique. La Commission nationale consultative des droits de l'homme estime que ses garanties sont insuffisamment précisées, notamment en matière d'accès effectif à un avocat et de recours. Cette appréciation est celle de la commission ; elle n'a pas entraîné l'annulation de l'accord.

Après leur arrivée en France, les personnes renvoyées ne reçoivent pas automatiquement un titre de séjour. Selon la commission, elles bénéficient d'une prise en charge de courte durée avant d'être orientées vers un centre où leur situation est examinée. Elles peuvent demander une protection, accepter une aide au retour volontaire ou, lorsqu'elles ne disposent d'aucun droit au séjour, faire l'objet d'une mesure d'éloignement.

La réadmission n'est donc pas l'équivalent d'un accueil durable en France.

Trois mois au Royaume-Uni, sans droit au travail

Dans l'autre sens, la sélection par la voie légale ne vaut pas reconnaissance du statut de réfugié.

Les personnes transférées reçoivent une autorisation d'entrée valable jusqu'à trois mois. Elles ne peuvent ni travailler, ni étudier, ni percevoir de prestations publiques pendant cette période. Pour demeurer au Royaume-Uni, elles doivent obtenir une autre autorisation, par exemple au moyen d'une demande d'asile.

Le texte franco-britannique prévoit que Londres organise et finance leur voyage vers le Royaume-Uni.

Une autre disposition a parfois été mal comprise. L'article 11 permet aux autorités de chercher à récupérer certains frais de transport auprès de la personne concernée par une réadmission en France. Il ne s'applique pas aux candidats admis au Royaume-Uni par la voie légale.

Les traversées ont reculé, sans cause unique établie

Les arrivées ont fortement diminué au printemps. Le commandement britannique des frontières indique qu'elles ont été inférieures de 44 % entre avril et juin 2026 à leur niveau des mêmes mois de 2025.

Cette baisse ne suffit pas à démontrer l'efficacité du « un pour un ». Sur l'ensemble de l'exercice budgétaire 2025-2026, les arrivées restaient supérieures de 3 % à celles de l'année précédente.

Le même rapport associe l'évolution récente à plusieurs actions : interceptions en France, saisies de moteurs et de bateaux, arrestations, coopération européenne, contrôle des chaînes d'approvisionnement et retour de personnes déboutées.

Il juge encore trop tôt pour mesurer un changement significatif dans les intentions des personnes qui envisagent la traversée ou dans le fonctionnement économique des réseaux. L'évaluation propre au dispositif franco-britannique est toujours en cours.

La diminution observée pendant l'expérimentation constitue donc un fait. Son attribution au seul accord serait une conclusion prématurée.

Des embarcations moins nombreuses, mais plus chargées

Moins de traversées ne signifie pas moins de danger pour chacune d'elles.

Pendant la semaine achevée le 9 août, le Home Office a compté 716 arrivées à bord de dix embarcations, soit une moyenne de 71,6 personnes par bateau, sur des données encore provisoires.

Le 4 août, une embarcation dont le moteur avait pris feu à la limite des zones de secours française et britannique a contraint ses passagers à se jeter à l'eau. Les secours français et britanniques ont ramené 173 personnes à terre, sans qu'aucun mort soit signalé.

Six jours plus tard, 230 personnes franchissaient la Manche à bord d'un même canot. Le record a été confirmé par les autorités britanniques ; le précédent, 165 personnes, datait de juillet.

Les réseaux semblent utiliser moins de coques et les remplir davantage. Cette adaptation permet de maintenir un nombre élevé de passagers avec moins de départs, mais elle complique les opérations de sauvetage et accroît les conséquences possibles d'un incendie, d'une crevaison ou d'une chute à la mer.

Les départs belges progressent, sans causalité démontrée

La Commission nationale consultative des droits de l'homme avait prévenu, dès octobre 2025, qu'un renforcement de la pression sur le littoral français pouvait déplacer les départs vers la Belgique ou les Pays-Bas.

Les documentalistes de la Chambre des communes ont recensé trente-deux tentatives de départ depuis des plages belges entre janvier et avril 2026, contre deux pendant toute l'année 2025. Plusieurs acteurs cités dans son rapport relient cette évolution à la présence policière accrue dans le nord de la France.

Le rapprochement correspond au déplacement redouté, sans qu'on puisse établir que l'accord d'échange en soit la cause. Les nouveaux itinéraires peuvent répondre à l'ensemble des contrôles terrestres et maritimes, et non au seul risque d'être renvoyé après l'arrivée.

Une enveloppe britannique plus large que l'expérimentation

Londres a promis à la France 662 millions de livres, soit environ 767 millions d'euros, pour les exercices allant de 2026-2027 à 2028-2029.

Sur cette somme, 501 millions doivent renforcer les contrôles existants dans le nord de la France et 161 millions financer de nouvelles méthodes. Cette enveloppe couvre la surveillance, les unités de police, le renseignement, les équipements et les interventions contre les réseaux ; elle ne constitue pas le coût propre du mécanisme « un pour un ».

Paris et Londres disent évaluer régulièrement leur coopération. Les résultats détaillés de ces revues ne sont pas rendus publics.

L'échéance du 1er octobre devra donc trancher sur un dispositif dont l'activité est mesurable, mais dont l'effet dissuasif ne l'est pas encore. Paris et Londres pourront le prolonger, le modifier, l'élargir ou le laisser expirer.

À Bourges, Yunes attend toujours la réponse à sa demande d'asile française. Il dit avoir fui le Yémen et avoir une sœur de nationalité britannique au Royaume-Uni. Sa formule ne tranche aucun débat statistique : « Je veux juste qu'on me protège. »

À savoir

Les chiffres d'admission et de renvoi sont ceux du Home Office arrêtés au 30 juin 2026, et les données sur les traversées sont provisoires. La baisse des arrivées observée pendant l'expérimentation n'est pas présentée ici comme sa conséquence démontrée. L'ensemble est arrêté au 19 août.

L'essentiel

  • L'admission passe par trois filtres : la nationalité, le lien avec le Royaume-Uni, puis le tirage au sort.
  • Le tirage au sort n'ouvre aucun droit : il décide seulement quels dossiers seront examinés, et dans quel ordre.
  • Rien de public ne dit comment sont choisies les personnes renvoyées après une traversée.

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