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Pourquoi la RAM est devenue si chère :
l'IA dévore la mémoire mondiale

Des barrettes de mémoire passées de moins de 100 euros à plus de 400 : la faim des centres de données de l'IA a fait quadrupler les prix. Trois fabricants dominent le marché, la justice américaine s'en mêle et le secteur n'annonce aucun retour rapide à la normale.

Mis à jour le dimanche 19 juillet 2026 — 02h23
7 min
Une carte électronique testée sous sondes dans un laboratoire américain consacré aux puces d'intelligence artificielle
Test d'une carte électronique dans un laboratoire consacré aux puces d'intelligence artificielle d'Amazon, au Texas, en février 2026.© AFP / Mark Felix

À l'automne 2025, un kit de 32 gigaoctets de mémoire vive — la dotation courante d'un ordinateur de joueur — s'achetait entre 95 et 100 euros en Europe. Début février 2026, le même kit valait 430 à 470 euros, selon les relevés de la presse spécialisée. Plus de quatre fois son prix en quelques mois : comme si le plein d'essence était passé de 70 à près de 300 euros pendant l'hiver.

La barrette de mémoire, composant auquel personne ne prêtait attention, est devenue le révélateur d'un rapport de force planétaire. D'un côté, les géants de l'intelligence artificielle, qui aspirent la production mondiale de puces pour remplir leurs centres de données. De l'autre, tous les autres acheteurs : fabricants d'ordinateurs, de consoles et de smartphones — et, au bout de la chaîne, leurs clients.

Pourquoi la mémoire vive est-elle devenue si chère ?

La mémoire vive, ou DRAM (mémoire dynamique à accès aléatoire), sert de plan de travail à toute machine informatique : c'est là que vivent les logiciels ouverts, les onglets, les calculs en cours. Chaque ordinateur, chaque téléphone, chaque serveur en embarque, sans substitut possible. Quand son prix quadruple, c'est toute l'électronique qui renchérit.

Ce marché est un oligopole : le sud-coréen Samsung, son compatriote SK Hynix et l'américain Micron en contrôlent environ 90 % à eux trois, selon le cabinet taïwanais TrendForce, référence des études du secteur. Ces trois industriels ont réorienté une part croissante de leurs chaînes vers un produit qui leur rapporte davantage : la HBM, une mémoire à haute bande passante conçue pour les accélérateurs d'intelligence artificielle des centres de données.

Les chiffres de TrendForce donnent la mesure de la bascule. Au premier trimestre 2026, les prix contractuels de la DRAM classique ont bondi de 93 à 98 % par rapport au trimestre précédent ; le deuxième trimestre a ajouté 58 à 63 %. Sur les trois premiers mois de l'année, l'industrie a encaissé 97 milliards de dollars, presque le double du trimestre précédent.

Les grands opérateurs du cloud réservent désormais la production des années à l'avance pour leurs centres de données, que la France cherche elle aussi à attirer. Les puces destinées aux ordinateurs et aux téléphones passent après. Un facteur d'appoint a aggravé la tension : la fin du support de Windows 10, en octobre 2025, a poussé les entreprises à renouveler leurs parcs au pire moment, relèvent les revendeurs spécialisés.

Un prix par mois, à prendre ou à laisser

L'expérience de Valve illustre ce que vivent les acheteurs industriels. Le créateur de la plateforme de jeu Steam a dévoilé sa console-ordinateur Steam Machine le 12 novembre 2025, pour une sortie visée début 2026. Elle est finalement arrivée le 29 juin, à 1 039 euros — au-dessus des estimations qui circulaient à l'annonce — et son prix n'a été arrêté que six jours avant le lancement.

Pierre-Loup Griffais, l'un des responsables du projet, a décrit au média américain Gamers Nexus des négociations réduites à néant : plus aucun contrat d'approvisionnement de long terme, un tarif communiqué chaque mois par les fabricants de mémoire, à prendre ou à laisser. Même un assembleur spécialisé comme le taïwanais G.Skill pèse peu, expliquait-il en substance, face à un client de la taille d'OpenAI, engagé de son côté dans un bras de fer judiciaire avec Elon Musk.

Le logo d'OpenAI et une vidéo générée par son outil Sora affichés sur des écrans d'ordinateur
Le logo d'OpenAI et une vidéo générée par son outil Sora, sur des écrans d'ordinateur, en février 2024.© AFP / Stefano Rellandini

Le grand public, lui, arrive au bout de ce qu'il peut absorber. Dans sa dernière étude, TrendForce estime que les acheteurs de PC et de smartphones atteignent la limite de leurs capacités financières : à ces niveaux records, une partie de la demande renonce.

Rareté subie ou rareté organisée ?

Tout le monde n'accepte pas la version d'une pénurie simplement subie. Fin juin, un recours collectif déposé devant la cour fédérale du district nord de Californie a visé Samsung, SK Hynix et Micron : la plainte les accuse d'avoir restreint délibérément la production de DRAM classique, sous couvert de bascule vers la HBM, afin d'organiser la rareté et de faire monter les prix, en violation alléguée du Sherman Act, la loi antitrust américaine. Les fabricants n'ont pas répondu publiquement dans le détail ; ils attribuent la flambée à la réalité de la demande, et aucune juridiction ne s'est prononcée à ce stade.

Le soupçon s'appuie sur un précédent. Entre 2004 et 2007, le ministère américain de la Justice a fait plaider coupable un cartel de la DRAM qui avait fixé les prix de 1999 à 2002, au détriment de Dell, HP ou Apple : 300 millions de dollars d'amende pour Samsung — à l'époque la deuxième amende pénale antitrust de l'histoire des États-Unis par son montant —, 185 millions pour Hynix, 160 millions pour l'allemand Infineon. Le site spécialisé Tom's Hardware relève que la plainte actuelle est la troisième offensive judiciaire de ce type en deux décennies — les actions civiles précédentes ont échoué.

La demande, elle, n'a rien de fictif. Les projections relayées par la presse spécialisée chiffrent à 851 milliards de dollars les investissements des géants du cloud dans leurs infrastructures en 2026, et à 1 150 milliards ceux annoncés pour 2027. Aucun des trois maîtres de la DRAM n'étant européen, le Vieux Continent suit ces arbitrages depuis les tribunes — une dépendance qui nourrit le débat sur la souveraineté numérique.

Quand les prix vont-ils baisser ?

Le marché de détail a connu un premier répit : depuis le début du printemps, les kits grand public ont reculé de 10 à 15 % en Europe, toujours selon les relevés spécialisés. Un reflux après le pic de février, pas un retour à la normale : les tarifs restent trois à quatre fois au-dessus de leur niveau d'avant-crise, et TrendForce prévoit encore 13 à 18 % de hausse des prix contractuels au troisième trimestre. Le stockage suit la même pente, avec 10 à 15 % attendus sur les puces des SSD et des smartphones.

Courbe du meilleur prix constate en France pour un kit de 32 Go de memoire vive DDR5, de 75 a 425 euros
Le meilleur prix constaté en France pour un kit de 32 Go de DDR5-6000 a été multiplié par plus de cinq entre juillet 2025 et le pic de l'hiver.© Regards Actuels — données Hardware & Co, PauseHardware, SysKB

Les industriels eux-mêmes n'annoncent pas de détente rapide. Kwak Noh-jung, le directeur général de SK Hynix, a prévenu à la mi-juillet que 2027 pourrait être, du point de vue de l'offre, l'année la plus difficile de l'histoire de l'industrie de la mémoire. La banque UBS ne voit pas le marché mondial de la DRAM revenir à l'équilibre avant la mi-2028. TrendForce anticipe des hausses trimestrielles sur la mémoire pour serveurs jusqu'à la fin 2027, à un rythme toutefois ralenti.

Les capacités nouvelles, elles, prennent des années à sortir de terre. SK Hynix investit près de 4 milliards de dollars dans une usine de conditionnement avancé de puces (packaging) dans l'Indiana et agrandit ses sites coréens d'Icheon et de Cheongju ; ses concurrents construisent aussi. Aucune de ces usines ne modifiera le rapport de force avant plusieurs années — et la HBM, plus rentable, restera servie la première.

Chez SK Hynix, on ne se risque d'ailleurs plus à dater la fin de la pénurie : la demande, estime Kwak Noh-jung, pourrait excéder les capacités de production au-delà de 2030. D'ici là, la mémoire s'achète comme Valve achète la sienne — au prix du mois.

L'essentiel

  • Un kit de 32 Go vendu moins de 100 euros a dépassé les 450 euros au pic : plus de quatre fois son prix en quelques mois
  • Samsung, SK Hynix et Micron réservent leurs usines aux serveurs d'IA ; une plainte collective les accuse d'entente
  • Le patron de SK Hynix redoute la pire année de l'histoire du secteur ; UBS ne voit pas d'équilibre avant des années

Questions fréquentes

Pourquoi le prix de la mémoire vive a-t-il explosé ?
Samsung, SK Hynix et Micron, qui contrôlent environ 90 % du marché de la DRAM selon TrendForce, ont réorienté leurs usines vers la mémoire HBM destinée aux serveurs d'intelligence artificielle. La production disponible pour les PC, consoles et smartphones s'est raréfiée, et les prix contractuels ont presque doublé au premier trimestre 2026.
Qu'est-ce que la mémoire HBM ?
La HBM (High Bandwidth Memory, mémoire à haute bande passante) empile des puces de DRAM pour alimenter les accélérateurs d'intelligence artificielle des centres de données. Plus rémunératrice pour les fabricants, elle est produite en priorité, au détriment de la mémoire classique des ordinateurs.
Quand le prix de la RAM va-t-il baisser ?
Aucun acteur n'annonce de retour rapide à la normale. Le directeur général de SK Hynix redoute en 2027 l'année la plus difficile de l'histoire du secteur du point de vue de l'offre, la banque UBS ne voit pas d'équilibre avant la mi-2028 et TrendForce prévoit des hausses jusqu'à la fin 2027, à un rythme ralenti. Un reflux de 10 à 15 % a toutefois été observé sur les prix de détail européens depuis le printemps.
Faut-il acheter sa mémoire maintenant ou attendre ?
Les analystes du secteur n'anticipent pas de retour aux prix d'avant-crise avant plusieurs années : attendre une forte baisse relève du pari. L'achat se raisonne selon le besoin réel, en surveillant les reflux ponctuels comme celui observé depuis le printemps sur les kits grand public en Europe.
La pénurie touche-t-elle aussi les consoles et les smartphones ?
Oui. Valve a lancé sa Steam Machine à un prix supérieur aux attentes en raison du coût de la mémoire, et TrendForce estime que les acheteurs de PC comme de smartphones atteignent la limite de leurs capacités financières. Les puces de stockage des SSD et des téléphones suivent la même trajectoire de hausse.

Claire Moreau

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