Fabrice Chambon fait visiter Montségur. Il connaît la question que posent les visiteurs en arrivant en haut du piton, et il connaît la réponse qui déçoit : le château qu'ils viennent de gravir n'a pas vu brûler les hérétiques. Plus de 200 personnes ont été livrées au bûcher au pied de cette montagne d'Ariège en 1244, après la reddition de la place. La forteresse qu'on visite aujourd'hui a été bâtie après.
C'est à peu près l'histoire des huit monuments que l'Unesco a inscrits dimanche au patrimoine mondial sous le nom de Forteresses royales du Languedoc. Le dossier a été accepté à Busan, en Corée du Sud, en même temps que celui des plages du Débarquement en Normandie. Et il a été accepté sous ce nom-là, pas sous celui qui les a fait vivre pendant des décennies : châteaux cathares.
Pourquoi le mot a disparu du dossier
Ces forteresses ne sont pas cathares, elles sont royales. Perchées sur des pitons escarpés, elles ont été édifiées à l'issue de la croisade contre les Albigeois, entre 1209 et 1229, quand une partie du Languedoc bascule dans le domaine royal. Le roi de France les construit pour tenir à l'œil une population qu'il continue de juger dissidente, et pour surveiller le royaume d'Aragon, dont la frontière passe à quelques dizaines de kilomètres de Quéribus et de Peyrepertuse.
Certains de ces sites avaient bien servi de refuge, avant, à des cathares accusés d'hérésie. Mais les murs que l'on visite sont ceux des vainqueurs, pas ceux des vaincus. C'est cette lecture que l'Unesco a retenue : ces forteresses « témoignent de l'adaptation exceptionnelle de l'architecture militaire aux contraintes topographiques et de l'émergence de nouvelles formes d'organisation du territoire par la monarchie française ».

L'ensemble comprend Montségur en Ariège, Peyrepertuse et Quéribus dans l'Aude, et le château et les remparts de la Cité de Carcassonne, considérés comme l'élément central du système défensif. Carcassonne, reconstruite à la même époque, figurait déjà sur la liste de l'Unesco depuis 1997. Les forteresses étaient administrées par un sénéchal installé dans la Cité.
Une correction qui n'a pas plu
Le changement de nom a heurté. Une pétition d'opposants a recueilli près de 9 400 signatures, et sur le terrain, l'effacement du mot a « ému pas mal de personnes », observe Fabrice Chambon. Le mot cathare a construit une identité touristique régionale, des circuits, des enseignes, des brochures. Il désigne aussi, pour beaucoup d'habitants, le camp que la couronne est venue réduire.
La présidente du département de l'Aude, Hélène Sandragné, a choisi de retourner l'affaire : « Ironie de l'histoire, ces forteresses qui hier ont brisé la fougue rebelle du peuple languedocien lui donneront demain un nouvel élan. » Elle attend du classement un « levier » pour le tourisme et l'économie locale — « il va accroître notre attractivité et l'Aude en a besoin » — et un appui pour la préservation et la restauration des citadelles.
Sur 80 kilomètres de côtes normandes
L'autre inscription française de la journée s'est fait attendre. Sur un peu plus de 80 kilomètres de côtes, entre la Manche et le Calvados, les plages du Débarquement du 6 juin 1944 entrent à leur tour au patrimoine mondial. Le périmètre retenu couvre les cinq plages désignées par leurs noms de code — Utah, Omaha, Gold, Juno et Sword —, la Pointe du Hoc, la batterie d'artillerie allemande de Longues-sur-Mer et le port artificiel d'Arromanches-les-Bains, ce Port Mulberry fait d'énormes caissons de béton fabriqués en Angleterre pour approvisionner les troupes. De nombreux cimetières militaires et monuments commémoratifs y sont associés.

Ces plages « sont directement et matériellement associées au Débarquement qui a joué un rôle décisif dans la libération de l'Europe occidentale de l'occupation nazie », a rappelé une représentante du Conseil international des monuments et des sites, l'organisme qui expertise les dossiers pour l'Unesco. L'ensemble « commémore symboliquement l'immense sacrifice humain qui a été fait pour renverser une occupation autoritaire bien ancrée en Europe ».
« On est super heureux, parce qu'on n'y croyait plus », a réagi à Busan le président de la région Normandie, Hervé Morin. Le dossier avait été lancé en 2006. « Il n'y a pas un label plus prestigieux que celui-ci », dit-il, en espérant 20 % de visiteurs supplémentaires sur les sites.
Ce que le label apporte, et ce qu'il coûte
Cette espérance de fréquentation est le calcul que font tous les territoires classés, et c'est aussi le risque. Le label attire, puis il faut absorber. Barcelone en a fait l'expérience avec la Sagrada Família, devenue le symbole d'un surtourisme que la ville ne sait plus contenir ; Malte se débat avec les conséquences d'une fréquentation qui a dépassé ce que l'île peut porter.
Les deux nouveaux sites portent à 56 le nombre de biens français inscrits au patrimoine mondial. « C'est une fierté, mais aussi une responsabilité », a résumé la ministre de la Culture, Catherine Pégard. La responsabilité en question est celle de l'entretien : un classement n'apporte pas de financement automatique, il apporte une exigence de conservation et l'obligation de rendre des comptes sur l'état des lieux.
À Montségur, le sentier qui monte au château n'a pas bougé, la vue non plus, et le pré où l'on a dressé les bûchers est toujours en bas. Ce qui change se lit sur un panneau : le monument porte désormais le nom de ceux qui l'ont construit.











