Jacques Hamel n'avait jamais pris sa retraite. Né à Darnétal en 1930, ordonné prêtre en 1958, il était resté prêtre auxiliaire à Saint-Étienne-du-Rouvray, une ville ouvrière d'un peu moins de 30 000 habitants au sud de Rouen, et il disait encore la messe du matin. Un mardi de juillet 2016, deux garçons de 19 ans sont entrés dans son église et l'ont égorgé pendant l'office. Une autre personne a été grièvement blessée. Adel Kermiche et Abdel-Malik Petitjean, qui se réclamaient de l'État islamique, ont été abattus par les forces de l'ordre en sortant.
À l'heure où il est entré dans cette église, Adel Kermiche avait le droit d'être dehors.

Un homme déjà jugé, et déjà surveillé
Kermiche était sorti de détention le 18 mars 2016, quatre mois avant l'attentat. Il avait essayé deux fois de gagner la Syrie, avec les papiers d'identité de proches : une première fois en mars 2015, interpellé en Allemagne ; une seconde moins de deux mois plus tard, intercepté en Turquie alors qu'il progressait vers la frontière. Il n'était pas libre en sortant : il était assigné au domicile de ses parents, à Saint-Étienne-du-Rouvray précisément, sous bracelet électronique et contrôle judiciaire.
Cette libération n'a pas fait consensus. Le parquet antiterroriste s'y était opposé et avait fait appel de la décision. Le juge d'instruction s'était appuyé sur une expertise psychiatrique conduite pendant la détention, et sur un faisceau d'éléments qui, à l'époque, paraissaient plaider pour lui : il semblait avoir pris conscience de ses erreurs, il avait exprimé des idées suicidaires en prison, il se disait déterminé à se réinsérer, et sa famille paraissait prête à l'encadrer.
Le régime de ce contrôle, rendu public à l'époque par le procureur de Paris François Molins, prévoyait des heures de sortie : du lundi au vendredi de 8 h 30 à 12 h 30, les samedis, dimanches et jours fériés de 14 heures à 18 heures, sans quitter le département. Pendant ces plages, la surveillance électronique ne signalait rien, puisqu'il n'y avait rien à signaler. L'attaque a eu lieu un mardi matin. Elle s'inscrivait entièrement dans la fenêtre autorisée.
Le bracelet fonctionnait. Il n'a pas sonné parce qu'il n'avait aucune raison de sonner. C'est le dispositif lui-même qui laissait 4 heures par jour à un homme que la justice avait identifié, jugé et placé sous surveillance.
Ce que la France a changé depuis
Le cadre applicable aux condamnés pour terrorisme sortant de détention a été refondu depuis. Les mesures individuelles de contrôle administratif et de surveillance, les Micas, peuvent désormais courir jusqu'à deux ans après la libération pour les personnes condamnées à au moins cinq ans ferme, contre un an auparavant. Le Conseil constitutionnel a fixé cette durée de deux ans comme un plafond. S'y ajoute une mesure judiciaire pouvant aller jusqu'à cinq ans pour les profils jugés les plus dangereux, avec obligation de résidence ou prise en charge sanitaire.
L'appareil s'est donc alourdi. Le Sénat, qui l'a examiné dans un rapport de janvier 2024, en fait pourtant un bilan sévère, et son reproche principal ne porte pas sur la longueur des mesures : il porte sur leur contenu. Ce sont des dispositifs de surveillance sans accompagnement à la réinsertion.
Les chiffres du même rapport donnent la mesure de ce qui attend l'État. Au 31 décembre 2023, 258 personnes étaient détenues pour des faits de terrorisme en lien avec la mouvance islamiste. Depuis janvier 2021, 234 étaient déjà sorties, dont 33 sans aucune mesure de suivi. Et le Sénat estimait qu'à l'horizon 2026, entre 150 et 250 personnes sortiraient encore, dont 25 à 50 sans le moindre suivi.
Ces sorties-là portent un nom dans le vocabulaire pénitentiaire : des sorties sèches. La peine a été purgée jusqu'au dernier jour, il n'y a donc plus rien à aménager et aucun suivi judiciaire ne prend le relais. Restent les mesures administratives, décidées par le ministère de l'Intérieur et non par un juge — celles-là mêmes dont la durée a été portée à deux ans.
La question n'est pas propre à la France. La même semaine, l'Allemagne s'est découvert le même problème après l'attaque contre la marche des fiertés de Berlin, dont l'auteur présumé avait été jugé deux mois plus tôt et laissé dehors par un mécanisme du droit des mineurs : une peine ferme qui n'envoie pas en prison. Berlin débat aujourd'hui de la durcir. Le Sénat français, lui, écrivait il y a deux ans que le durcissement seul ne suffisait pas.
Dans la ville, une autre réponse
Saint-Étienne-du-Rouvray a fait autre chose de ce mardi de juillet. Roseline Hamel, la sœur du prêtre, et Nassera Kermiche, la mère de l'un des deux assaillants, se sont d'abord parlé au téléphone. En avril 2017, la première est allée chez la seconde. La mère a demandé pardon. La sœur a répondu qu'elle ne voulait pas de pardon, seulement partager la douleur.
Elles ont découvert qu'elles avaient 5 enfants chacune et en avaient perdu un, que leurs maris étaient tous deux chauffeurs routiers, et à peu près le même genre d'engagement dans leur quartier. Elles ont raconté cela ensemble dans un livre, Sœurs de douleur, écrit avec le journaliste Samuel Lieven et publié chez XO Éditions. « Un lien terrible nous unit jusqu'à la fin de nos vies », résume Roseline Hamel.
Cette histoire n'a rien d'anecdotique pour la ville. Selon de nombreux témoignages recueillis sur place, l'attentat n'a pas séparé les communautés chrétienne et musulmane. « Le père Hamel et la mosquée étaient très proches, il y avait déjà du lien entre les habitants », observe Christelle Jego, qui tient la brasserie traiteur Chez Mams. L'attentat, dit-elle, « n'a rien changé ».
Le maire communiste Joachim Moyse a dit ressentir, avant la cérémonie du dixième anniversaire, le « réveil des souffrances et de la douleur », mais aussi « l'envie de dépasser ces souvenirs douloureux pour avancer ensemble ». Et il a rappelé ce que la commune tient pour sa ligne : « La République doit préserver tous les cultes, la liberté de croire, de ne pas croire ou de douter. »
Une commémoration devenue argument
La cérémonie a réuni le Premier ministre Sébastien Lecornu, dont le discours a été lu par le préfet de Normandie et de Seine-Maritime Jean-Benoît Albertini, une extinction de voix l'ayant privé de parole, l'ancien président François Hollande, son ministre de l'Intérieur de l'époque Bernard Cazeneuve, et le maire du Havre Édouard Philippe. La messe a été présidée par le cardinal Jean-Marc Aveline, président de la Conférence des évêques de France, dans l'église même où le prêtre a été tué.
« La fraternité, c'est savoir nommer le mal, le regarder en face et le combattre, sans jamais tomber dans la vengeance ou la division », a fait lire Sébastien Lecornu. Emmanuel Macron a écrit que le père Hamel avait été « pris pour cible parce qu'il incarnait le refus de la haine, la fraternité et l'espérance ».
À droite, l'hommage s'est doublé d'un argument de campagne. Le candidat des Républicains Bruno Retailleau a appelé à lutter contre l'islamisme. Marine Le Pen a jugé que « la menace islamiste n'a jamais été aussi présente » et promis de s'attaquer « au mal à la racine » en 2027.
Le volet judiciaire, lui, est clos depuis mars 2022 : trois proches des auteurs, Yassine Sebaihia, Farid Khelil et Jean-Philippe Jean Louis, ont été condamnés pour association de malfaiteurs terroriste à des peines de 8 à 13 ans de prison. Le quatrième accusé, Rachid Kassim, propagandiste de l'État islamique présumé mort en Irak, a été condamné par défaut à la perpétuité assortie de 22 ans de sûreté, pour complicité.
Un dossier de béatification a été déposé au Vatican en 2019. Il y est toujours à l'examen.
Dix ans après, la messe anniversaire a été célébrée dans la même église, à la même place. Autour du bâtiment, la préfecture avait déployé un important dispositif de sécurité.











