Omkar Joshi a entendu le grondement avant de voir quoi que ce soit. Agent des douanes à Timure, un bourg népalais collé à la frontière chinoise, il a eu le temps de courir vers une colline, comme un millier d'habitants. Les autres n'ont pas eu ce temps. « Ce n'est plus qu'un gigantesque cimetière », a-t-il dit à l'AFP au lendemain de la catastrophe. « Il ne reste plus que du sable et des pierres. »
Ce qui a traversé sa vallée le mercredi 26 août n'était pas une crue de mousson ordinaire. C'était un mur d'eau, de glace et de boue descendu de l'Himalaya, assez violent pour être enregistré comme un séisme.
Un morceau de glacier, et une onde enregistrée comme un séisme
Selon l'Institut d'études géologiques des États-Unis, la vague est partie d'une rupture brutale de versant entraînant un glacier, dans le parc national du Langtang, près de la frontière chinoise ; l'institut ne tranche pas entre un glissement de terrain qui aurait emporté une partie du glacier et l'effondrement du glacier lui-même. Le choc a libéré l'énergie d'un séisme de magnitude 5,2, et une seconde secousse, de magnitude 4,2, a été enregistrée trois heures plus tard. La glaciologue Bethan Davies situe le départ sur le Langtang Lirung. D'après l'appel humanitaire lancé par les Nations unies, la masse a brièvement barré la rivière Lhende ; un lac s'est formé derrière ce barrage improvisé, puis il a cédé.
La masse a dévalé la Bhotekoshi puis la Trishuli sur près d'une centaine de kilomètres, selon l'institut américain, à travers les districts de Rasuwa et de Nuwakot puis plus bas jusqu'au Chitwan. Partie à 8 h 40 du matin, elle est entrée au Népal à Rasuwagadhi et a atteint Devghat en milieu d'après-midi, écrit l'ONU. De l'autre côté de la frontière, au Tibet, les coulées ont enseveli le poste de Gyirong.
Deux vidéos de surveillance authentifiées par l'AFP donnent la mesure de la vitesse : sur l'une, un immeuble de plusieurs étages et des passants sont engloutis en quelques secondes ; sur l'autre, une vague comparable à un tsunami emporte des autocars garés au-dessus d'une rivière paisible quelques instants plus tôt.

Un bilan qui grossit chaque jour, des disparus par milliers
Les décomptes n'ont cessé de grossir. Au 29 août, les autorités faisaient état de 734 morts et 2 498 disparus au Népal. Le 7 septembre au soir, l'autorité népalaise de gestion des catastrophes comptait 1 355 morts dans huit districts et 4 996 personnes recherchées, dont 2 340 dans le Nuwakot et 1 967 dans le Rasuwa. Côté chinois, les autorités de la région autonome du Tibet faisaient état, au 6 septembre, de 43 morts et 519 disparus à Gyirong, contre 16 et 546 une semaine plus tôt. Ces bilans bougent d'un jour à l'autre et ne concordent pas d'une source à l'autre : le même 7 septembre, l'AFP retenait au moins 1 399 morts et plus de 5 500 disparus pour les deux pays.
Des corps ont été portés à plus d'une centaine de kilomètres en aval : le district de Chitwan, dans la plaine, en compte 363, davantage que le Rasuwa où tout a commencé, et la morgue de Bharatpur a débordé. Quatre jours après la catastrophe, les autorités ont commencé à enterrer des corps sans attendre leur identification, après un prélèvement d'ADN qui doit permettre aux familles de les retrouver ; au 5 septembre, la police en avait inhumé 1 030, collecté 2 272 échantillons et publié en ligne le signalement de 1 270 corps non identifiés. Le Népal a demandé plus d'un millier de conteneurs frigorifiques.
La particularité de ce bilan tient à la composition des disparus. Près de six cents étrangers y figurent côté népalais : 590 ressortissants de 39 pays selon le ministère des Affaires étrangères le 31 août, 589 encore dans le décompte du 7 septembre. Côté chinois, 261 des 519 personnes recherchées à Gyirong ne sont pas chinoises, venues de 23 pays, dont 104 Népalais, 49 Indiens, 33 Lettons, 18 Américains, 15 Britanniques et deux Français ; aucun des corps retrouvés là n'était celui d'un étranger au 8 septembre. La vallée de la Trishuli et la route qui monte vers le Tibet sont, en cette saison, une autoroute de randonneurs, d'alpinistes et de pèlerins.
L'office du tourisme népalais recense les nationalités une à une, et sa liste change de jour en jour. Le 1er septembre, il comptait 315 touristes étrangers secourus, dont 187 Indiens et 108 Chinois, pour la plupart des pèlerins en route vers le lac de Gosaikunda ou le mont Kailash, et 583 encore injoignables. Washington a annoncé le 31 août que treize de ses ressortissants avaient rejoint un lieu sûr et que quatre-vingts restaient recherchés. Le ministère français des Affaires étrangères a confirmé le 28 août la disparition de quatre Français, trois femmes et un homme ; trois d'entre eux revenaient d'un pèlerinage avec un groupe de quatre-vingts voyageurs qui se trouvait au poste-frontière de Gyirong.
Ces chiffres sont mouvants et ceux qui les publient le disent : après une catastrophe de cette ampleur, les décomptes bougent d'heure en heure, entre les doubles nationalités, les corps identifiés et le chaos de la zone. Ils donnent un ordre de grandeur, pas un état civil.
Le danger n'est pas passé
Le gouvernement népalais avait lancé le 27 août une mise en garde qui disait tout de la mécanique en cours : les débris obstruaient encore le cours de la rivière Lhende, en amont, et l'eau s'accumulait derrière ce barrage improvisé. Le niveau du lac a depuis baissé d'une dizaine de mètres et les deux pays ont estimé le risque en recul, ce qui a permis de reprendre les recherches. Le 30 août encore, les autorités népalaises appelaient à la prudence devant la montée de la Bhotekoshi dans le Rasuwa, et, côté tibétain, des secouristes ont été mis à l'abri après la formation d'un nouveau lac de barrage à la suite d'un glissement de terrain, selon les médias d'État chinois. Le 8 septembre, les autorités chinoises recensaient encore cinquante-huit points de risque géologique le long de la route des secours, dont sept jugés à haut risque.
« À cause du risque de nouvelle inondation, toutes les populations en aval sont priées de rester extrêmement vigilantes », avait écrit l'autorité népalaise chargée des situations d'urgence. C'est le scénario redouté dans l'Himalaya : une première vague qui creuse, un verrou qui se forme, une seconde vague qui part sans prévenir.
Ce que les secours peuvent faire, et ce qu'ils ne peuvent pas
Plus de vingt et un mille soldats, policiers et paramilitaires restaient déployés le 7 septembre, et les hélicoptères avaient effectué près de mille cinq cents rotations pour livrer des vivres et évacuer des survivants ; dès le 27 août, ils avaient déposé 351 personnes sur un terrain de football transformé en camp de fortune, à Bidur. Au 7 septembre, le même décompte officiel donnait 13 396 personnes secourues, 6 672 blessés soignés et plus de 3 500 personnes hébergées dans trente-neuf centres d'accueil. L'appel humanitaire lancé par les Nations unies le 4 septembre retient 84 270 personnes touchées dans dix-sept communes de six districts, avec des besoins concentrés dans le Rasuwa, le Nuwakot, le Dhading et le Gorkha ; la Croix-Rouge népalaise en comptait plus de quatre-vingt-dix mille dès les premiers jours.
À Devighat, en aval, sur la centaine de maisons qui bordaient la Trishuli, une seule est restée debout, un bâtiment de quatre étages ; sept de ses occupants ont été ensevelis, rapportent les sauveteurs. À Timure, Omkar Joshi estime que neuf habitants sur dix ont disparu.
Le chantier le plus lourd est souterrain. Onze centrales hydroélectriques et une centrale solaire, près de six cent cinquante mégawatts au total, ont été touchées, selon le décompte des exploitants publié le 5 septembre ; 942 personnes qui travaillaient sur ces sites manquaient alors à l'appel, dont 557 à la centrale Upper Trishuli 1, où 876 employés ont été retrouvés vivants, 191 au chantier de Trishuli 3B et 93 à Rasuwagadhi. Les secours ont ouvert des brèches à la foreuse et à l'explosif, pompé de l'air dans les galeries et évacué l'eau ; des équipes indiennes, chinoises et sud-coréennes spécialisées dans le sauvetage souterrain les épaulent. À Trishuli 3A, une équipe a exploré toutes les galeries et déclaré le 4 septembre qu'il n'y avait plus de survivant : deux hommes en étaient sortis vivants, un corps a été retrouvé. Trois ouvriers, deux Népalais et un Chinois, ont été extraits vivants de tunnels les 4 et 5 septembre, et une sexagénaire des décombres de sa maison, à Betrawati ; au treizième jour, l'armée dit fouiller les galeries « avec la même intensité qu'au premier jour ».
« Nous n'avons pas une seule opération de sauvetage, mais potentiellement plusieurs qui se déroulent en même temps, à différents endroits, chacune avec ses propres dangers, ses incertitudes et des vies qui peuvent encore être sauvées », a expliqué le 7 septembre Arnold Dix, spécialiste australien des tunnels, qui avait participé en 2023 au sauvetage de quarante et un ouvriers bloqués dix-sept jours sous une montagne indienne. « L'expérience de Silkyara m'a appris à ne jamais confondre l'improbable et l'impossible. »
Les familles, elles, attendent aux barbelés du camp. Sita BK cherche son frère cadet, enseignant : « Je lui ai parlé la veille au matin. Depuis, son téléphone est éteint. » Les autorités lui ont demandé de patienter, en expliquant que la priorité allait aux personnes joignables.
Treize jours après, la patience se fissure. Des dizaines de proches d'ouvriers ont déployé une banderole sur une place de Katmandou : « Combien de temps allons-nous attendre à la maison et pleurer ? » « Ils disent qu'ils cherchent, mais pour quels résultats ? Nous voulons des résultats », a dit à l'AFP Reena Amatya Shrestha, sans nouvelle de son frère géologue, qui travaillait sur le chantier du barrage de Trishuli 3. Au chantier voisin de Trishuli 3B, l'entreprise a pu joindre 13 de ses 191 employés ; 178 manquent. D'autres familles n'ont pas attendu : elles incinèrent des mannequins de paille, selon la tradition hindoue, « pour libérer son âme », dit Dolma Newar Tamang, dont le mari se trouvait près du poste-frontière de Gyirong quand la vague l'a emporté.
Une réaction internationale rapide, et une prise de parole rare
Xi Jinping a adressé un message de condoléances au président népalais Ram Chandra Paudel et réuni le bureau politique du Parti communiste chinois, qui a promis une aide d'urgence et une coopération internationale de sauvetage. Le roi Charles III et la reine Camilla se sont dits « le cœur brisé » ; le gouvernement britannique a débloqué cinq millions de livres. Le dalaï-lama a dit prier pour les victimes et le pape Léon XIV a adressé ses condoléances aux familles endeuillées.
Les États-Unis ont débloqué 3,6 millions de dollars d'aide humanitaire le 29 août, après l'Union européenne. L'ONU chiffre à 158 millions de dollars les seuls bâtiments détruits au Népal et prévient que la facture finale sera bien supérieure ; « il est temps de venir en aide au Népal. Maintenant », a lancé sa coordinatrice sur place, Lila Pieters Yahia, le 6 septembre. Katmandou parle de « plusieurs milliards de dollars » pour reconstruire : au 4 septembre, le recensement officiel des dégâts comptait 7 570 maisons endommagées, cinquante-cinq kilomètres de routes détruits, trente-sept ponts routiers et soixante-huit passerelles suspendues touchés, dix-huit écoles et sept structures de santé. Un calcul de l'AFP à partir des images de l'observatoire européen Copernicus évalue à plus de 2 500 le nombre de bâtiments détruits dans la seule vallée de la Trishuli.
Un deuil national, et des doutes sur le bilan chinois
Le 7 septembre, le Népal a mis ses drapeaux en berne. « Aujourd'hui, la nation tout entière est en deuil après ce terrifiant désastre », a déclaré le président Ram Chandra Paudel en visitant des sinistrés du Nuwakot, promettant que les recherches se poursuivraient. Cinq jours plus tôt, le Premier ministre Balendra Shah, ex-rappeur devenu maire de Katmandou puis chef du gouvernement depuis six mois, avait fait devant le Parlement son premier point sur la catastrophe, la plus meurtrière du pays depuis le séisme de 2015 : « Même si nos corps sont fatigués, il n'est pas encore temps de nous reposer. » Côté chinois, la police a annoncé avoir puni dix internautes qui suggéraient que le bilan officiel était délibérément minoré, sans donner de détails, et une organisation de défense des Tibétains a réclamé « une information vérifiée et complète » de Pékin.
Ce que cette catastrophe dit du reste
Les inondations et les glissements de terrain sont fréquents pendant la mousson, de juin à septembre, au Népal, au Tibet et dans toute l'Asie du Sud. La saison ne surprend personne.
Ce qui distingue cet épisode, c'est son déclencheur : un pan de glacier qui lâche, et non des pluies qui débordent. « Le réchauffement climatique (…) rend des tragédies comme celle-ci, et tant d'autres à travers le monde, beaucoup plus probables, fréquentes et graves », a réagi Simon Stiell, responsable de l'ONU Climat. « Le Népal émet moins de 0,01 % des gaz à effet de serre, mais nous (…) sommes parmi les principales victimes du changement climatique », a insisté le ministre des Affaires étrangères Shisir Khanal, et le Premier ministre a réclamé devant le Parlement une « responsabilité mondiale ». Attribuer cette crue-là au réchauffement demanderait une étude spécifique, qui n'existait pas au 7 septembre ; le mécanisme, lui, est documenté depuis des années dans l'Himalaya, où la fonte fabrique des lacs instables retenus par des verrous de glace et de débris. Le même versant avait déjà lâché en 2015, sous l'effet d'un séisme de magnitude 7,8 : plusieurs millions de mètres cubes de glace mêlée de roche étaient tombés de près de deux mille mètres, ensevelissant un village et tuant plus de deux cents personnes, rappelle l'institut américain.
Reste une question : ces vallées étroites, très fréquentées en saison, disposaient-elles d'un système d'alerte, et a-t-il fonctionné ? À Devighat, Sabir Miyan dit que beaucoup ont eu la vie sauve parce qu'ils ont été prévenus à temps que la vague descendait. À Timure, personne n'a rien vu venir.











