Deux points séparent les plateformes de la télévision. C'est assez pour placer les premières numériquement en tête pour la première fois dans le Digital News Report. Ce n'est pas assez pour annoncer sans réserve un changement de règne : l'institut lui-même demande d'interpréter cet écart avec prudence.
Les trois taux ne sont pas des parts de marché. Une même personne peut avoir regardé un journal télévisé, ouvert l'application d'un quotidien et croisé une vidéo d'actualité sur TikTok. Le questionnaire lui permet de citer chacune de ces sources. Il ne mesure ni le temps passé, ni le nombre de sujets consultés, ni l'attention accordée à chaque contenu.
La photographie est moins spectaculaire que le classement. Elle montre un déplacement durable : l'information arrive de plus en plus par des plateformes que les médias ne contrôlent pas.
Une avance trop courte pour parler de remplacement
Le Digital News Report 2026 repose sur les réponses de 97 520 adultes interrogés en ligne dans 48 marchés, entre la mi-janvier et la fin de février. Environ 2 000 personnes ont participé dans chaque marché. YouGov a utilisé des quotas d'âge, de sexe et de région, puis pondéré les résultats à partir de données démographiques ou professionnelles.
L'échantillon reste non probabiliste et exclusivement en ligne. Le Reuters Institute prévient que cette méthode tend à sous-représenter les habitudes des personnes âgées et des populations moins aisées. Elle donne davantage de poids aux pratiques numériques et moins aux usages hors ligne. Dans plusieurs pays, dont l'Inde, le Kenya, le Nigeria et l'Afrique du Sud, les résultats ne sont pas considérés comme représentatifs de l'ensemble de la population nationale.
Les questions consacrées à chaque réseau social ou plateforme vidéo ont été posées une seconde fois en mars, auprès de 1 000 personnes par marché, après la découverte d'un problème dans leur présentation initiale.
Ces 54 % ne doivent pas être lus comme la proportion exacte de la population mondiale qui s'informe sur les réseaux sociaux. Ils constituent une moyenne dans les marchés couverts par l'étude, auprès de leurs populations connectées.
Autre réserve : le questionnaire mesure un usage au cours des sept jours précédents. Une personne exposée brièvement à l'actualité sur une plateforme et une autre ayant regardé plusieurs journaux télévisés sont toutes deux comptées si elles déclarent avoir utilisé le support concerné.
La télévision et les sites reculent, les plateformes gagnent trois points
Le nouvel ordre du classement vient d'abord du recul des moyens d'information traditionnels ou directement contrôlés par les médias.
Depuis 2020, la télévision a perdu 13 points dans l'enquête. Les sites et applications exploités par les rédactions en ont perdu 12. Les réseaux sociaux et plateformes vidéo sont restés beaucoup plus stables sur la même période.
Ils n'ont toutefois pas stagné en 2026. Leur usage hebdomadaire pour l'information progresse de trois points en un an, en moyenne dans les 48 marchés. Une hausse apparaît dans 22 d'entre eux. Le Reuters Institute avance notamment une modification de l'offre : Meta avait annoncé vouloir montrer davantage de contenus d'actualité sur Facebook, ce qui peut augmenter le nombre de personnes déclarant y avoir rencontré de l'information.
La formulation la plus juste n'est ni « les plateformes ont remplacé la télévision », ni « elles passent devant sans progresser ». Elles gagnent du terrain au moment où la télévision et les sites des médias poursuivent une baisse ancienne.
Leur place devient plus nette lorsqu'on interroge les personnes sur leur moyen principal. Les réseaux sociaux et les plateformes vidéo sont alors cités par 30 % des répondants, contre 22 % cinq ans plus tôt. La part de ceux qui disent n'utiliser que ces plateformes pour s'informer atteint 12 %, soit deux fois plus qu'en 2020.
Sur certaines plateformes, l'actualité est rencontrée sans être cherchée
Tous les réseaux ne jouent pas le même rôle.
X et YouTube sont les deux seuls services sur lesquels plus de la moitié des utilisateurs disent considérer la plateforme comme un moyen utile de suivre l'actualité. Sur Facebook, Instagram et TikTok, la majorité explique plutôt rencontrer des informations en étant venue pour autre chose.
La différence porte sur l'intention. Ouvrir le site d'un journal ou lancer un bulletin suppose généralement une démarche explicite. Sur une plateforme, une vidéo politique, un extrait d'interview ou une alerte peut apparaître entre deux contenus sans rapport avec l'actualité.
Cette consommation incidente ne signifie pas que les médias ont disparu. Les contenus rencontrés sur les plateformes proviennent souvent de rédactions traditionnelles. Mais celles-ci ne maîtrisent plus seules l'ordre de présentation, la visibilité, le contexte ni le chemin qui conduit éventuellement l'utilisateur vers leur propre site.
La centralité des plateformes tient autant à leur rôle de distributeur qu'à la production de contenus propres.
Chez les 18-24 ans, le changement est déjà installé
Les écarts de génération sont plus francs que l'avance moyenne de deux points.
Parmi les répondants âgés de 18 à 24 ans, 52 % citent les réseaux sociaux, les plateformes vidéo et les assistants conversationnels comme leur principal moyen d'information. Cette catégorie devance de 32 points le moyen suivant. La télévision reste en revanche la principale source déclarée à partir de 45 ans.
Le mouvement ne se limite pas à un passage de la télévision vers TikTok. Chez les moins de 35 ans, l'usage de la recherche en ligne comme porte d'entrée principale recule également de trois points. Les sites et applications des médias ne constituent la première source d'aucune tranche d'âge dans la moyenne des pays étudiés.
Ces données ne disent pas que tous les jeunes reçoivent la même information. Elles montrent que l'accès devient plus fragmenté : une vidéo recommandée par Instagram, une chaîne YouTube, une publication d'un journaliste, un créateur ou une réponse produite par un assistant conversationnel peuvent cohabiter dans une même journée.
Les créateurs complètent les médias plus qu'ils ne les remplacent
Les créateurs d'information occupent une place mesurable. Sur l'ensemble des marchés étudiés, 27 % des répondants disent recevoir une partie de leur actualité de créateurs spécialisés dans ce domaine. La proportion atteint 46 % lorsque sont inclus tous les créateurs susceptibles de parler occasionnellement de politique ou d'actualité.
Cette progression n'implique pas que les chaînes personnelles aient remplacé les rédactions. Treize pour cent des personnes interrogées estiment que les créateurs spécialisés répondent à la plupart ou à la totalité de leurs besoins d'information. Seules 3 % disent dépendre exclusivement d'eux. Les utilisateurs de créateurs consultent même davantage de médias traditionnels que la moyenne, selon le rapport.
En France, 29 % des répondants disent recevoir une partie de leur information de créateurs et 3 % leur attribuent l'ensemble de leurs besoins. HugoDécrypte occupe le septième rang des marques d'information en ligne citées par les personnes interrogées, juste derrière Franceinfo. La vidéo d'actualité est regardée chaque semaine par 61 % de l'échantillon français.
Les créateurs apportent d'abord une autre forme de présentation : une personne identifiable, un vocabulaire plus direct, des explications et une relation suivie avec le public. Le Reuters Institute constate que leurs utilisateurs les trouvent souvent plus divertissants, plus compréhensibles et plus proches qu'un média traditionnel, mais aussi moins impartiaux et, en moyenne, moins fiables.
Une information plus accessible, mais jugée moins sûre
Le déplacement vers les plateformes intervient au moment où la confiance générale se dégrade.
Dans les 48 marchés, 37 % des répondants disent faire confiance à l'information la plupart du temps. La proportion était restée à 40 % pendant trois ans ; elle atteint son niveau le plus faible depuis le début de cette mesure en 2015. La confiance a reculé dans 29 marchés.
L'inquiétude à propos des informations fausses ou trompeuses en ligne monte parallèlement à 62 %, soit quatre points de plus qu'en 2025. Le rapport observe que les personnes accordent moins de confiance aux informations rencontrées sur les réseaux qu'à celles provenant de médias établis. La commodité ne fait donc pas disparaître la défiance.
L'évitement de l'actualité reste, lui, stable à un niveau élevé : 42 % des répondants disent chercher parfois ou souvent à s'en détourner. Ils étaient 29 % en 2017.
En France, la confiance générale reste inchangée à 29 %, tandis que 37 % des personnes interrogées disent éviter parfois ou souvent l'actualité. Douze pour cent déclarent avoir payé pour de l'information en ligne au cours de l'année écoulée. La lecture hebdomadaire de la presse imprimée descend également à 12 %, moins de la moitié de son niveau d'il y a dix ans.
La formulation de la question change fortement les réponses
Le baromètre réalisé par Verian pour La Croix et La Poste offre un autre exemple des précautions nécessaires.
Interrogés en novembre 2025 sur « les médias en général », 61 % des Français déclarent s'en méfier. Mais lorsqu'on leur demande d'évaluer des catégories précises, 65 % disent faire confiance aux journaux télévisés pour les informer, 63 % à la presse quotidienne régionale et 58 % à la presse quotidienne nationale.
Ces taux ne peuvent pas être comparés directement aux 29 % du Reuters Institute. Les deux enquêtes n'utilisent ni la même question, ni la même échelle, ni exactement la même période. Elles montrent surtout qu'une institution abstraite appelée « les médias » suscite davantage de défiance que les supports effectivement utilisés au quotidien.
La même prudence s'impose pour l'intelligence artificielle. Le Reuters Institute mesure l'utilisation hebdomadaire d'assistants autonomes comme ChatGPT, Gemini ou Perplexity pour l'information : 10 % des répondants, contre 7 % un an plus tôt, et 16 % chez les moins de 35 ans.
Verian trouve que 41 % des Français ont recours à des « services d'intelligence artificielle » pour s'informer sur l'actualité, dont 13 % quotidiennement. La catégorie est plus large et la formulation différente. Les deux résultats décrivent deux objets distincts ; ils ne permettent pas de conclure que l'une des enquêtes sous-estime ou surestime l'usage.
Ce que le classement change pour les médias
La courte avance des plateformes ne signifie pas que la télévision aurait disparu ni que les rédactions seraient devenues secondaires. Une grande partie de l'information qui circule sur YouTube, Facebook, Instagram ou TikTok est toujours produite par des journalistes et des médias installés.
Le changement porte sur la relation avec le public. Lorsqu'une personne ouvre l'application d'un journal, la rédaction organise directement son offre. Lorsqu'elle rencontre le même sujet dans un fil, la plateforme décide de sa place parmi d'autres contenus, contrôle une partie des données d'usage et peut interrompre le trajet avant que le lecteur atteigne le média d'origine.
Ce seuil symbolique de 2026 ne tient pas seulement aux deux points séparant les plateformes de la télévision. Il tient à un déplacement plus profond : les médias continuent de produire une grande partie de l'actualité, mais en maîtrisent moins souvent le premier contact avec le public.











