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Le même réseau russe avait visé Macron et Philippe avant Glucksmann

Détecter ne suffit pas à faire retirer : le service de l'État qui repère ces opérations n'a pas le pouvoir d'ordonner la suppression d'un contenu.

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Raphaël Glucksmann, la main sur le front, lors d'un débat public à Montrouge, au sud de Paris
Raphaël Glucksmann lors d'un débat à Montrouge, au sud de Paris, le 22 juin 2026.© AFP / Ludovic Marin

La mise en page était la bonne, la typographie aussi. Sur la vidéo qui accompagnait l'article, une voix reconnaissable, celle du cofondateur de Mediapart Edwy Plenel, exposait une prétendue enquête : Léa Salamé, présentatrice du 20 Heures de France 2, aurait cherché à acheter des rédactions pour servir la carrière de son compagnon. En réalité, le site copiait les codes de Blast sans être Blast, la voix avait été reproduite par ordinateur, et l'enquête n'a jamais existé.

Raphaël Glucksmann, probable candidat à la présidentielle et à la tête de Place publique, a rendu l'affaire publique le 4 août sur ses réseaux sociaux. « Le Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale m'a informé que j'étais la cible d'une attaque du groupe Storm-1516, directement piloté par le GRU », a écrit l'eurodéputé, en nommant le renseignement militaire russe. Une source sécuritaire a confirmé que l'opération, détectée à la fin de la semaine précédente, venait bien de ce réseau.

Cette même source apporte deux précisions. Sur les réseaux sociaux, la diffusion n'a atteint qu'un « niveau de visibilité relativement faible ». Quant à la manipulation, elle est jugée « relativement sophistiquée » : elle repose sur un hypertrucage, c'est-à-dire un montage produit par intelligence artificielle qui emprunte l'identité et la voix d'une figure publique pour donner du crédit au faux.

Deux cibles avant lui

Six mois plus tôt, le 4 février, une vidéo diffusée sur X affirmait que, parmi les documents rendus publics par le département de la Justice américain dans l'affaire Epstein, des journalistes auraient découvert un échange compromettant pour Emmanuel Macron. Deux jours plus tard, Viginum, le service de l'État chargé de la vigilance contre les ingérences numériques étrangères, publiait une fiche technique décrivant l'opération pas à pas.

Ce jour-là, à 15 h 52, un site nommé france-soir.net avait mis le récit en ligne. Son nom de domaine avait été enregistré trois jours plus tôt et il usurpait à la fois l'identité du journal France-Soir et celle d'un journaliste du Parisien, présenté comme l'auteur de l'article. Viginum impute l'opération, « avec une confiance très élevée », au mode opératoire russe Storm-1516, avec le soutien technique d'un second réseau, CopyCop, à qui le service attribue la création du site. CopyCop est publiquement rattaché à John Mark Dougan, ancien policier américain exilé en Russie depuis 2016.

L'amplification a commencé à 17 h 48, par un compte que le service décrit comme un relais historique de Storm-1516, puis par une série de comptes « très probablement rémunérés par les opérateurs ». Les publications ont cumulé environ 1,1 million de vues, ce que Viginum qualifie d'audience « en-deçà des précédentes opérations ».

En juillet, le même réseau s'en était pris à Édouard Philippe, candidat déclaré, par un procédé plus rudimentaire, des messages sur les réseaux sociaux relayant de fausses informations sur sa santé. Storm-1516 est publiquement attribué à l'unité 29155 du renseignement militaire russe, avec l'appui d'un centre de réflexion moscovite, le Centre d'expertise géopolitique. Viginum renvoie sur ce point aux sanctions prises par le Trésor américain. Dans un rapport technique publié le 7 mai 2025, Viginum avait documenté soixante-dix-sept opérations conduites par ce mode opératoire entre son apparition et le 5 mars 2025.

Ce que le droit permet aujourd'hui

Créé par un décret du 13 juillet 2021 et rattaché au secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale, Viginum détecte et caractérise les campagnes de manipulation de l'information impliquant des acteurs étrangers. Sa mission s'arrête là, car faire retirer un contenu relève du juge.

Ce juge est celui des référés, saisi sur le fondement de l'article L. 163-2 du code électoral. Il peut prescrire aux hébergeurs et aux fournisseurs d'accès toutes mesures proportionnées pour faire cesser la diffusion d'allégations inexactes de nature à altérer la sincérité du scrutin, et il statue dans les quarante-huit heures. Cette faculté est enfermée dans une fenêtre : « les trois mois précédant le premier jour du mois d'élections générales ». La loi organique du 22 décembre 2018 l'a rendue applicable à l'élection du président de la République.

Réuni le 1er juillet, le conseil des ministres a fixé le premier tour au dimanche 18 avril 2027. Le mois du scrutin commence le 1er avril, et la fenêtre de trois mois s'ouvre donc le 1er janvier 2027.

Reste le code pénal. Depuis le 23 mai 2024, son article 226-8 punit d'un an d'emprisonnement et de 15 000 euros d'amende le fait de diffuser un montage réalisé avec les paroles ou l'image d'une personne sans son consentement, et il assimile à ce délit la diffusion d'un contenu généré par un traitement algorithmique reproduisant cette image ou ces paroles, lorsque le caractère fabriqué n'est ni évident ni mentionné. Les peines passent à deux ans et 45 000 euros quand le contenu emprunte un service de communication au public en ligne. Encore faut-il atteindre ceux qui l'ont mis en ligne, or Viginum situe les opérateurs de Storm-1516 hors de France.

S'y ajoute la loi du 25 juillet 2024 sur les ingérences étrangères, en vertu de laquelle une ingérence peut résulter de la communication d'informations fausses ou inexactes, et dont l'application a déjà valu un gel d'avoirs à l'ancienne dirigeante de RT France.

Un texte au Sénat, et l'avis qui l'accompagne

Le gouvernement a déposé le 22 juillet, en procédure accélérée, un projet de loi relatif à la lutte contre les ingérences étrangères dans la vie démocratique. Le texte tient en trois articles. Son article 1er crée un référé qui ne dépend d'aucun calendrier et permettrait au juge d'ordonner à tout moment l'arrêt de la diffusion de fausses informations, lorsqu'elles sont de nature à porter atteinte à certains des intérêts fondamentaux de la Nation.

Dans l'avis rendu par le Conseil d'État en assemblée générale le 16 juillet, le gouvernement justifie ce nouveau recours par « l'inadaptation des procédures existantes pour faire cesser, en urgence et en dehors des périodes électorales, la diffusion de fausses informations de nature à porter atteinte aux intérêts fondamentaux de la Nation ».

Le Conseil d'État a resserré le dispositif avant qu'il ne parte au Parlement. Il a réduit la liste des intérêts protégés, y a ajouté « la préservation du fonctionnement régulier des institutions », limité l'ouverture de la procédure aux risques d'atteinte « grave et imminente », et prévu que l'éditeur du contenu puisse saisir le juge pour faire lever la mesure lorsque le risque n'est plus caractérisé.

La réponse du juge des référés, « aussi rapide soit-elle, risque d'intervenir trop tard, eu égard à la vitesse de propagation des fausses informations », écrit encore le Conseil d'État. Il revient au demandeur de qualifier juridiquement les faits dans l'urgence, charge de la preuve comprise. Et l'institution relève, à propos du référé électoral en vigueur depuis 2018, « le très faible recours à cette voie de droit depuis sa création ».

Le règlement européen sur les services numériques laisse à un juge national la possibilité d'ordonner à un hébergeur de mettre fin à une infraction, y compris lorsque celui-ci est établi dans un autre État membre, constate le même avis : une injonction visant un contenu précis échappe à la règle dite du pays d'origine, comme la Cour de justice de l'Union européenne l'a jugé le 16 juin.

Les deux autres articles étendent le référé électoral à l'ensemble des scrutins et portent de un à trois ans d'emprisonnement, et de 15 000 à 45 000 euros d'amende, les peines de l'article L. 97 du code électoral, qui vise ceux qui détournent des suffrages à l'aide de fausses nouvelles. Une circonstance aggravante porterait la peine à six ans lorsque le délit est commis pour servir « les intérêts d'une puissance étrangère ».

Le gouvernement a également annoncé une commission composée de membres du Conseil d'État, de la Cour de cassation et de la Cour des comptes, destinataire des informations recueillies sur les ingérences et chargée de les porter à la connaissance du public, élection par élection. Elle relèvera de dispositions réglementaires, non de la loi, et le Conseil d'État note qu'elle « n'est pas compétente pour les élections présidentielles », le Conseil constitutionnel ayant jugé que de telles règles relevaient du législateur organique. L'avis recommande d'inscrire dans la loi organique la Commission nationale de contrôle de la campagne électorale en vue de l'élection présidentielle.

« Un front commun », réclame Mélenchon

Jean-Luc Mélenchon, lui aussi dans la course à l'Élysée, a jugé « urgent de se protéger collectivement contre ces campagnes de déstabilisation ». Manuel Bompard, coordinateur de La France insoumise, avait présenté des propositions au Premier ministre Sébastien Lecornu. « Il devait nous revoir. Pas de nouvelles », a écrit Jean-Luc Mélenchon sur X.

Il rappelle que plusieurs candidats insoumis aux élections municipales avaient été visés par des opérations du même genre, venues cette fois d'Israël, avec un réseau de sites et de comptes qui menait, d'après les autorités françaises, à une entreprise liée à un ancien membre des renseignements israéliens. Une enquête a été ouverte. Le projet de loi, lui, ne vise pas que l'étranger. Son étude d'impact ne décrit pour autant aucun abus de la liberté de communication qui ne serait pas d'origine étrangère, et le Conseil d'État le lui reproche, alors que le gouvernement affirme que de tels risques sont avérés.

Raphaël Glucksmann dit attendre la suite : « la campagne de 2027 sera marquée par des ingérences massives ». Il accuse Vladimir Poutine de vouloir faire « basculer la France » pour obtenir « l'implosion du bloc européen », et prévient que « ses services cibleront donc tous les candidats démocrates et pro-européens ».

Le Conseil d'État avait aussi relevé que le projet « ne porte donc pas sur les seules ingérences étrangères » et suggéré au gouvernement de le rebaptiser : « projet de loi visant à renforcer la protection de la vie démocratique ». Six jours après cet avis, le texte est arrivé au Sénat sous son intitulé d'origine.

L'essentiel

  • L'opération a copié l'apparence d'un média existant et reproduit la voix d'un journaliste pour donner du crédit à un faux.
  • Un service de l'État a prévenu l'eurodéputé qu'il était visé par un réseau piloté depuis Moscou.
  • Le référé qui permet de faire cesser une telle diffusion n'est ouvert qu'aux abords d'un scrutin.

Par François Delorme · Journaliste politique

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