Un matin de la fin juin, en Vendée, Didier Gilbert est entré dans ses poulaillers et a trouvé quelque 1 500 poulets morts. Une nuit avait suffi. « Ça nous a mis un coup au moral », a raconté cet éleveur des Brouzils, installé depuis près de quarante ans.
Ailleurs dans le Grand Ouest, la chaleur avait fait le même travail, exploitation après exploitation. Au début de juillet, l'interprofession Anvol estimait entre 2,5 et 3 millions le nombre de volailles mortes pendant la canicule, soit moins de 1 % de la production annuelle nationale.
À Paris, le gouvernement en est resté longtemps à une autre comptabilité. Le 5 août, Annie Genevard avait promis un « plan global d'accompagnement canicule — sécheresse — incendies », sans en donner le montant. Il a fallu attendre le vendredi 4 septembre pour le connaître : plus d'un milliard d'euros, sous le nom de plan CASI, pour climat, adaptation, sécheresse, incendies.
Le chiffre qui décidait de l'ampleur de la réponse a donc mis un mois à venir. Les préfets ont remis leur état des lieux le 27 août ; la ministre a annoncé les montants une semaine plus tard. Depuis, les guichets ont commencé à ouvrir.
Restait la vraie question, celle que le montant ne tranche pas à lui seul : combien vaut réellement l'été que vient de traverser l'agriculture française, et qui touchera quoi.
Dans les élevages, la chaleur a laissé les comptes ouverts
Yves-Marie Beaudet, éleveur de poules pondeuses dans les Côtes-d'Armor et président du Comité national pour la promotion de l'œuf, racontait dès la fin juin des bâtiments impossibles à refroidir. « Il fait parfois aussi chaud dedans que dehors », décrivait-il.
Pour une volaille, cette chaleur devient rapidement une épreuve physiologique. Les oiseaux ne disposent pas de glandes sudoripares : ils évacuent une partie de leur chaleur en haletant. Lorsque la température du bâtiment grimpe trop longtemps, ce mécanisme ne suffit plus.
Lui-même avait perdu deux à trois cents animaux sur un cheptel d'environ 150 000 têtes. D'autres exploitations ont subi des pertes sans commune mesure : jusqu'à un quart de leurs effectifs, et la moitié des poules dans certains bâtiments.
Dans le Morbihan, l'un des départements les plus touchés, la préfecture recensait au 1er juillet 225 élevages avicoles confrontés à une surmortalité, pour un total de 1 880 tonnes d'animaux. Les capacités d'équarrissage ont parfois été dépassées, conduisant les autorités à autoriser exceptionnellement l'enfouissement de carcasses.
Ce sont des pertes immédiates : des animaux morts, des bâtiments à nettoyer, une production qui disparaît et des investissements qu'il faudra parfois reprendre. Pour les cultures, la facture est plus lente à apparaître.
Pour le blé, une partie du mal était déjà faite avant juillet
Le premier bilan officiel des grandes cultures donne une récolte française de blé tendre attendue à 32 millions de tonnes, en baisse de 4 % sur un an. Les surfaces avaient augmenté, mais pas suffisamment pour compenser le recul des rendements. La sole de maïs grain, elle, a chuté de 20 % en un an.
Ces chiffres ne racontent pourtant qu'une partie de l'été. Les estimations ont été établies à partir de données arrêtées au 1er juillet. Or les vagues de chaleur qui ont suivi ont surtout frappé les cultures d'été. Pour le maïs, Agreste jugeait encore en juillet l'impact sur les rendements « pas encore quantifiable ». Il l'a chiffré en août, à 9 millions de tonnes, puis revu encore à la baisse le 15 septembre : 8,1 millions de tonnes de maïs grain attendues, 42 % de moins qu'en 2025, la plus faible récolte depuis 1980.
C'est l'une des difficultés auxquelles s'est heurté le gouvernement : le plan a dû être calibré alors que certaines pertes étaient déjà comptables et que d'autres ne seront connues qu'à la récolte. Le ministère chiffre à 50 % en moyenne les pertes de rendement dans de nombreux territoires, et relève que les stocks de fourrage sont inférieurs de plus de moitié dans de nombreuses régions.
La FNSEA parlait de besoins pouvant atteindre plusieurs milliards d'euros. La ministre a refusé de donner un total avant la remontée des préfets, puis a annoncé un peu plus d'un milliard.
Ce que l'État met, ligne par ligne
Voici où va l'argent, tel que le ministère de l'Agriculture le détaille dans son communiqué.
| La mesure | Le montant |
|---|---|
| L'indemnisation de solidarité nationale, pour les pertes de récolte | 520 millions d'euros |
| Les dégrèvements de taxe foncière sur les terres | plus de 300 millions |
| Le fonds de réarmement agricole, confié aux préfets | 235 millions |
| L'aide à l'achat d'engrais azotés, prolongée jusqu'au 31 décembre | 145 millions, dont 38 de crédits français |
| Le soutien au gazole non routier, 15 centimes par litre, prévu pour septembre et octobre puis prolongé jusqu'à la fin de l'année | 106 millions |
| Le régime des calamités agricoles, pour les pertes non assurables | 30 millions |
| La prise en charge de cotisations sociales par la mutualité agricole | 20 millions |
L'indemnisation de solidarité nationale est le principal levier : elle intervient sur les pertes de récolte, pour les assurés comme pour les autres. Le fonds de réarmement, lui, ne compense pas des pertes : il paie de quoi repartir — aliments pour animaux, fourrages, semences, plants — et comporte un volet pour les exploitations brûlées cet été. Il vaut aussi pour les Antilles. Ses premiers versements étaient annoncés d'ici à la fin du mois de septembre, avait indiqué la ministre de l'Agriculture, Annie Genevard, le 14 septembre. Le 8 octobre, le ministère indiquait qu'ils parvenaient sur les comptes des agriculteurs, et accélérait le déblocage de la réserve de 21 millions d'euros du fonds.
Le 16 septembre, le Premier ministre, Sébastien Lecornu, a demandé à ses ministres de prolonger jusqu'au 31 décembre les aides ciblées sur les carburants. Pour les agriculteurs, les 15 centimes par litre de gazole non routier courent donc jusqu'à la fin de l'année, « en complément des autres aides du plan d'urgence agricole », a-t-on précisé à Matignon, selon l'Agence France-Presse.
Les guichets ouvrent, département par département
Le 7 septembre, deux commissions nationales se sont réunies en séance exceptionnelle pour reconnaître les premières pertes de récolte sur les cultures non assurées. Des zones couvrant tout ou partie de dix-huit départements ont été reconnues : l'Ardèche, la Corrèze, les Côtes-d'Armor, l'Eure-et-Loir, l'Ille-et-Vilaine, l'Indre, le Loir-et-Cher, la Loire-Atlantique, le Maine-et-Loire, la Haute-Marne, la Mayenne, le Morbihan, l'Oise, le Puy-de-Dôme, le Rhône, la Sarthe, la Vendée et la Haute-Vienne. La reconnaissance porte sur les grandes cultures, les fruits et les légumes.
Les directions départementales des territoires devaient ouvrir leurs guichets dans les jours suivants, puis instruire les dossiers un par un, à un rythme qui varie d'un département à l'autre. Les premiers versements aux exploitants non assurés restent annoncés pour octobre par le ministère.
Les départements absents de cette première liste ne sont pas écartés : les services de l'État avaient jusqu'au 15 septembre pour faire remonter leurs demandes, et une nouvelle séance s'est tenue le 1er octobre. Elle a validé 111 demandes de reconnaissance venues de 83 départements : 90 % des départements peuvent désormais ouvrir des guichets, selon le ministère de l'Agriculture, qui annonce une autre séance le 9 novembre pour les cultures les plus tardives.
Pour les agriculteurs assurés, le circuit est différent : ce sont les assureurs qui versent, et un arrêté du 31 juillet a porté à 80 % le maximum de l'acompte, contre 70 % auparavant.
Ce que les syndicats n'ont pas obtenu
Le plan ne touche pas aux seuils qui déclenchent l'indemnisation : il faut toujours des pertes exceptionnelles de 30 % à 50 % selon les filières, et la Confédération paysanne demandait qu'ils soient abaissés pour couvrir davantage de fermes. Les éleveurs, eux, réclamaient que l'indice de pousse des prairies — calculé à partir de mesures satellites — soit corrigé par des relevés de terrain : ils ne l'avaient pas obtenu au 15 septembre, au lendemain d'une réunion de suivi sur cet indice entre le ministère et les assureurs. Le 8 octobre, la ministre a annoncé qu'elle demanderait aux préfets de réunir les comités départementaux d'expertise dès octobre puis fin novembre, pour confronter les données satellitaires aux observations du terrain.
Ils devraient malgré tout être les premiers bénéficiaires de l'indemnisation, selon le ministère. L'ordre de grandeur reste sans commune mesure avec ce qu'ils décrivent : les éleveurs chiffrent leurs pertes à cinq milliards d'euros.
Une réforme de fond a en revanche été acquise, et elle vaut pour les années à venir : à partir de la campagne 2027, les pertes de rendement seront comparées à une moyenne sur huit ans et non plus cinq, ce qui adoucit l'effet des mauvaises années à répétition. Au 15 septembre, le décret d'application n'était pas publié.
Sur l'assurance elle-même, le socle reste étroit : 68 000 agriculteurs sont assurés sur près de 400 000 fermes, a rappelé la ministre, l'État prenant en charge 70 % de leurs cotisations. Un assuré peut voir couvrir jusqu'à 90 % de ses pertes les plus lourdes ; un non-assuré, 30 %.
S'y ajoutent des échéanciers pour différer le paiement des cotisations, un accompagnement psychologique renforcé, et selon l'Agence France-Presse des acomptes d'aides européennes relevés de 70 % à 75 %, soit 420 millions d'euros versés plus tôt. Le gouvernement allège par ailleurs certains contrôles et autorise les préfets à déroger aux règles de couverture des sols.
Les « prêts sécheresse », garantis ou bonifiés, que le gouvernement disait étudier en août pour permettre aux exploitants de tenir jusqu'au cycle suivant, ne figuraient pas dans le plan du 4 septembre. Ils ont été annoncés le 8 octobre, quand le gouvernement a complété le plan : l'État « mettra en place l'équivalent de prêts à taux zéro » en prenant en charge les intérêts, pour un encours de 2 milliards d'euros, selon le ministère de l'Agriculture. Le dispositif doit être précisé par un amendement au budget 2027, et le dégrèvement de taxe foncière passe d'environ 350 millions à plus de 500 millions d'euros, d'après la direction régionale de l'agriculture des Pays de la Loire.
Un second volet, destiné à préparer les fermes à l'après, a été annoncé. Il dépendra en grande partie du vote du budget, a prévenu le gouvernement.
Mais sur un autre sujet, l'argent ne suffit pas. Il faut de l'eau.
Sur l'irrigation, la promesse rencontre très vite le droit
C'est probablement la partie la plus délicate du plan. Le ministère veut permettre des « adaptations » aux restrictions d'eau afin de préserver certaines productions agricoles. Sur le papier, la formule peut laisser imaginer une grande souplesse donnée aux préfets.
Le cadre réglementaire est beaucoup plus étroit. Le guide sécheresse utilisé par les services de l'État permet, au niveau de crise — le degré le plus sévère —, d'appliquer des restrictions moins fortes à certains usages agricoles. Mais ces adaptations restent encadrées.
Elles ne doivent porter que sur une fraction des surfaces irriguées : le guide fixe un maximum de 10 % de la surface agricole irriguée de la zone d'alerte, amendable sur justification. Certaines productions, notamment les semences et les plants, sont prioritaires. Pour les autres cultures, les préfets doivent tenir compte du besoin réel de la plante, de l'efficacité du dispositif d'irrigation ou encore de la valeur de la production.
Un agriculteur peut également demander une adaptation individuelle, mais le texte la qualifie d'exceptionnelle. Elle peut être assortie d'une contrepartie, par exemple un engagement chiffré à réduire les volumes utilisés. Et le préfet doit pouvoir justifier sa décision.
Autrement dit, le gouvernement peut demander d'utiliser toutes les souplesses existantes. Il ne peut pas faire disparaître la rareté de l'eau par circulaire. C'est précisément sur ce point que s'affrontent désormais les organisations agricoles.
« Continuez d'irriguer » : le bras de fer qui peut finir en amende
La Coordination rurale a choisi la confrontation. Le 22 juillet, face aux arrêtés préfectoraux interdisant certains prélèvements, le syndicat a appelé les exploitants à passer outre : « Les interdictions et restrictions d'irrigation ne cessent de pleuvoir de toutes les préfectures de France. Paysans, ne les respectez pas et continuez d'irriguer pour sauver les cultures qui peuvent encore l'être. »
Annie Genevard a refusé de reprendre cette ligne : « Ce n'est pas possible ! » Et pour l'agriculteur qui la suivrait, le risque est très concret.
Arroser malgré un arrêté constitue une contravention de cinquième classe. Pour une personne physique, l'amende peut atteindre 1 500 euros, et elle peut être appliquée de nouveau chaque fois qu'une nouvelle infraction est constatée. Pour une personne morale, notamment une société agricole, le plafond est porté à 7 500 euros. Les agents de l'Office français de la biodiversité font partie des services chargés des contrôles.
Le même cadre produit deux effets apparemment contradictoires : il permet aux préfets d'ouvrir certaines exceptions et leur demande, dans le même temps, de sanctionner ceux qui s'en accordent une eux-mêmes.
Derrière l'urgence, une autre bataille sur l'eau
La sécheresse de cet été arrive au moment où la politique agricole française vient elle-même d'être profondément modifiée. La loi d'urgence pour la protection et la souveraineté agricoles a été promulguée le 18 août. Elle fixe notamment à l'État un objectif de doublement des volumes de stockage d'eau pour les usages agricoles à l'horizon 2035 et prévoit de développer fortement la réutilisation des eaux usées traitées.
Le texte est soutenu par les syndicats qui réclament depuis longtemps davantage de retenues et de capacités d'irrigation. Il est contesté par une partie des organisations environnementales et par la Confédération paysanne, qui jugent qu'augmenter l'offre d'eau sans modifier suffisamment les pratiques agricoles ne répond pas au changement climatique.
Cette bataille-là durera des années. Le plan d'urgence, lui, se joue en quelques semaines.
Les nappes continuent de descendre
Car depuis l'annonce du 5 août, la météo n'a pas annulé la facture. Au 1er septembre, 61 % des points d'observation des nappes souterraines étaient sous les normales mensuelles. Et 90 % des niveaux étaient encore en baisse, selon le BRGM. La situation était plus dégradée qu'un an auparavant.
La cause est désormais bien identifiée. Juillet 2026 a été le mois le plus chaud jamais mesuré en France, tous mois confondus, avec une température moyenne de 24,9 °C. Il a également été le troisième mois de juillet le moins arrosé depuis le début des séries, avec près de 70 % de déficit de pluie à l'échelle du pays — de quoi nourrir les incendies de l'été.
Les nappes baissent habituellement en été. Ce qui inquiète cette année est le niveau auquel cette baisse intervient et la rapidité avec laquelle les sols se sont asséchés.
Le calendrier politique a fini par rejoindre celui des exploitations, avec un mois de décalage. Les préfets ont chiffré les pertes le 27 août, l'État a dit le 4 septembre combien il était prêt à verser, et les premiers dossiers peuvent désormais être déposés.
Dans les fermes, les comptes avaient commencé depuis longtemps. Le premier versement, pour ceux qui ne sont pas assurés, est annoncé pour octobre.











