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Nouvelle-Calédonie :
13,7 milliards pour souffler un mois, six mois pour redresser les comptes

Un mois de trésorerie a été acheté. Ce qu'il faut réformer pour ne pas redemander le mois suivant reste entier.

8 min
Des électeurs autour de tables de vote installées dans un gymnase, à Nouméa
Des électeurs votent à Nouméa lors des élections provinciales, le 28 juin 2026 en Nouvelle-Calédonie.© AFP / Delphine Mayeur

Le 5 août, Milakulo Tukumuli avait résumé l'état des finances calédoniennes en une phrase que personne n'avait vraiment envie d'entendre : « On est en cessation de paiement. Il nous faut près de 13 milliards de francs qu'on n'a pas. »

Dix-neuf jours plus tard, le président du gouvernement est revenu devant le Congrès avec une urgence légèrement différente. Les 13 milliards ont été trouvés. Pas la solution.

L'État a accepté le 19 août de débloquer avant la fin du mois une nouvelle tranche de 13,7 milliards de francs pacifiques, environ 115 millions d'euros, dans le cadre du prêt garanti prévu pour l'archipel. Cette rentrée d'argent doit permettre à la collectivité de passer le mois de septembre sans le « shutdown complet » que redoutait son président.

Un mois de gagné, et, à Nouméa, le calendrier se compte désormais presque comme cela.

Six mois, pas cinq ans

Ce lundi 24 août, devant le Congrès, Milakulo Tukumuli n'a pas présenté un programme pour l'ensemble de la mandature. Il s'est donné six mois. Une façon de reconnaître que l'exécutif élu le 31 juillet ne peut pas commencer par promettre 2031 quand les comptes sociaux menacent de ne pas passer 2026.

Sa feuille de route tient en cinq urgences : reprendre le contrôle des dépenses publiques, sauver le régime de retraite du privé, réformer l'assurance maladie, remettre l'économie en mouvement et répondre aux difficultés sociales les plus immédiates. « Quand une pirogue prend l'eau, on ne commence pas par dresser l'inventaire de ce qu'elle transporte », a-t-il expliqué devant les élus. « On commence par réparer la coque et redresser le cap. »

Le diagnostic est sévère. Les réserves du régime de retraite du secteur privé sont tombées de près de 40 milliards de francs en 2018 à 5,2 milliards fin 2025. Sans réforme ou financement nouveau, les pensions de quelque 42 000 Calédoniens pourraient se retrouver menacées dans les prochains mois. Le régime unifié d'assurance maladie-maternité, le RUAMM, accumulait de son côté près de 43 milliards de francs de dette à la même date, pour un déficit annuel d'environ 15 milliards.

Les deux réformes doivent être présentées au Congrès avant le 31 décembre. Autrement dit, la nouvelle majorité va très vite devoir faire quelque chose de beaucoup plus difficile que d'élire un président : voter qui paie, qui économise et combien.

Quatre élus ont fait la majorité

Cette majorité n'existait pas au soir des provinciales. Le scrutin du 28 juin avait laissé le Congrès presque parfaitement coupé en trois. L'union des Loyalistes et du Rassemblement dispose de 24 élus. Les différentes formations indépendantistes en totalisent 26. Entre les deux se trouvent les quatre conseillers de l'Éveil océanien, formation créée en 2019 et particulièrement implantée dans la communauté wallisienne et futunienne.

Quatre sièges sur 54, mais exactement les quatre qui manquent aux Loyalistes et au Rassemblement pour atteindre la majorité absolue de 28.

Un accord de gouvernance a été conclu entre les trois formations le 9 juillet. Le lendemain, leurs 28 voix ont porté Virginie Ruffenach à la présidence du Congrès. Le mouvement s'est poursuivi au gouvernement.

Le 31 juillet, les élus ont désigné les onze membres de l'exécutif. Les quatre conseillers de l'Éveil océanien ne disposant pas du nombre nécessaire pour former un groupe au Congrès, Milakulo Tukumuli a été élu membre du gouvernement sur la liste déposée par le Rassemblement. Les onze membres ont ensuite choisi leur président : six voix pour Tukumuli, cinq pour Gilbert Tyuienon. Christopher Gygès, des Loyalistes, a obtenu la vice-présidence.

Ce parti charnière obtenait ainsi la fonction la plus visible de l'exécutif. En 2019, l'Éveil océanien avait joué sa position centrale autrement, en travaillant notamment avec les indépendantistes au cours de la mandature. Cette fois, son choix donne au Congrès une majorité arithmétique.

Vingt-huit voix suffiront-elles lorsqu'il ne s'agira plus de distribuer les postes ?

Les 13,7 milliards ne sont pas de l'argent nouveau

C'est là que le soulagement annoncé le 19 août doit être regardé de près. Le versement de 13,7 milliards ne constitue pas un nouveau plan de sauvetage improvisé par Paris : il s'agit d'une tranche d'un financement déjà prévu dans le soutien exceptionnel de l'État à la Nouvelle-Calédonie.

Pour 2026, environ 51,6 milliards de francs CFP ont été programmés : quelque 44 milliards sous forme de prêt garanti et un peu plus de 7 milliards de subventions. Cette aide est considérable. Elle ne suffit pourtant toujours pas à financer l'année.

La tranche débloquée en août doit couvrir septembre. D'autres financements devront encore être mobilisés, tandis que Paris attend désormais des réformes capables de réduire durablement les déficits.

Le problème a changé de forme. Début août, la question était : qui paiera la fin du mois ? Fin août, elle devient : combien de temps l'État acceptera-t-il de continuer à payer sans transformation structurelle ?

Amaury Decludt, directeur de la mission interministérielle chargée du territoire, l'avait formulé dès le début du mois : « Aujourd'hui, l'État est le seul financeur de la Nouvelle-Calédonie. » Les banques et les marchés ne fournissent plus à la collectivité les financements dont elle aurait besoin pour se refinancer seule.

Le nouveau gouvernement n'a pas seulement besoin d'une majorité à Nouméa. Il a besoin de convaincre Paris qu'elle sert à quelque chose.

La prochaine bataille se joue à Paris

Une délégation transpartisane réunissant des élus du Congrès, des membres du gouvernement et les parlementaires calédoniens s'envole pour Paris à la fin de cette semaine. Elle doit rencontrer le gouvernement, les responsables des finances publiques et les présidents des deux assemblées. Le premier sujet sera 2026. Le deuxième sera déjà 2027, et la place de la Nouvelle-Calédonie dans le prochain budget de l'État.

Milakulo Tukumuli l'a dit devant les élus : même avec les réformes qu'il souhaite engager, la collectivité ne pourra pas traverser 2027 sans un nouveau soutien de l'État. Il souhaite que celui-ci prenne une forme différente des prêts qui alourdissent chaque fois un peu plus la dette du territoire, et propose à Paris un « contrat de responsabilité ».

Car les prêts d'aujourd'hui deviennent les dépenses de demain. La dette propre de la collectivité atteindrait 138 milliards de francs fin 2025, en hausse de près des trois quarts par rapport à 2023 ; ses échéances de remboursement pour 2026, estimées à 7,8 milliards, ont dû être gelées faute de pouvoir les honorer. C'est tout le piège de la situation actuelle : Paris prête pour empêcher l'effondrement immédiat, mais chaque prêt rend l'autonomie financière future un peu plus difficile à retrouver.

Le gouvernement promet de commencer par lui-même. Une revue générale de ses dépenses doit examiner le parc automobile et immobilier, les déplacements, les prestations extérieures, les subventions, l'organisation administrative et les dépenses de personnel. Tukumuli veut étendre l'exercice aux établissements publics.

Pour l'instant, aucun montant d'économie n'est fixé. Ce sera pourtant sur ces chiffres, beaucoup plus que sur les déclarations d'intention, que Paris jugera la nouvelle équipe.

Le scrutin a changé les électeurs, pas réglé l'avenir

La majorité sortie des urnes de juin est elle-même le produit d'une réforme qui aurait été inimaginable quelques mois plus tôt. Pour la première fois, les provinciales ont été ouvertes à des personnes nées en Nouvelle-Calédonie mais jusque-là exclues du corps électoral spécial.

Après l'adoption au printemps d'une loi organique, 10 519 natifs ont été ajoutés à la liste électorale provinciale. Celle-ci comptait finalement 192 584 inscrits pour le scrutin du 28 juin.

L'ouverture est restée volontairement limitée. Elle ne modifie pas les règles d'une éventuelle future consultation sur l'accession à la pleine souveraineté. Et elle intervient deux ans après les violences de mai 2024, déclenchées dans le contexte d'un projet de dégel électoral beaucoup plus large et qui ont fait quatorze morts.

Cette réforme a permis d'organiser les élections. Elle n'a pas réglé ce pour quoi la Nouvelle-Calédonie vote depuis près de quarante ans : son avenir politique.

Sur le statut, le gouvernement passe son tour

L'accord de Bougival de juillet 2025 avait tenté de dessiner cet avenir autour d'un « État de la Nouvelle-Calédonie » au sein de la République et d'une nationalité calédonienne. Le FLNKS l'a ensuite rejeté. Un accord complémentaire, Élysée-Oudinot, a été signé en janvier 2026 sans le mouvement indépendantiste.

Puis, le 2 avril, le projet de révision constitutionnelle destiné à traduire ces accords a été stoppé à l'Assemblée nationale. La motion de rejet, déposée par Stéphane Peu et défendue dans l'hémicycle par Emmanuel Tjibaou, a été adoptée par 190 voix contre 107.

Des échanges ont repris après ce vote, mais la nouvelle séquence politique promise pour l'été n'a pas permis de sortir le dossier de l'impasse. Milakulo Tukumuli a choisi de tracer une frontière nette entre les deux sujets : « Cet exécutif gouverne. Il n'arbitre pas l'avenir de la Nouvelle-Calédonie. »

Pendant six mois, il veut laisser le statut à d'autres et s'occuper des comptes. Ce choix peut paraître modeste au regard de l'histoire institutionnelle du territoire. Il est aussi dicté par une réalité plus immédiate : une réforme constitutionnelle peut attendre quelques mois, une pension ou un salaire public beaucoup moins.

Un mois de répit, puis les choix

Le 5 août, Milakulo Tukumuli expliquait que 13 milliards de francs manquaient pour éviter la cessation de paiement. Le 19 août, Paris les a débloqués. Le 24, il a expliqué ce qu'il comptait faire du temps ainsi acheté.

C'est sans doute la meilleure façon de lire les premières semaines du nouveau pouvoir calédonien. Les institutions sont en place. Une majorité existe. L'argent pour septembre est assuré.

Pour la première fois depuis les provinciales, la question n'est plus vraiment de savoir qui gouverne. Elle devient beaucoup plus inconfortable : qu'est-ce que cette majorité est prête à changer pour pouvoir continuer à gouverner sans demander, chaque mois, combien Paris acceptera encore de verser ?

L'essentiel

  • L'argent débloqué fin août n'est pas une rallonge : c'est une part du soutien exceptionnel déjà voté pour l'année, et il ne couvre qu'un mois de dépenses.
  • Deux régimes sociaux sont au bord de la rupture — la retraite du privé et la couverture maladie — et leurs réformes doivent être votées avant la fin de l'année.
  • La majorité tient à quatre sièges sur cinquante-quatre, ceux d'un petit parti charnière qui a obtenu en échange la présidence de l'exécutif.

Questions fréquentes

Qui dirige la Nouvelle-Calédonie depuis les élections ?
Milakulo Tukumuli, du parti L'Éveil océanien, préside le dix-neuvième gouvernement depuis le 31 juillet. Christopher Gygès, des Loyalistes, en est le vice-président, et Virginie Ruffenach préside le Congrès depuis le 10 juillet.
Comment un parti de quatre élus obtient-il la présidence du gouvernement ?
Parce que sans ces quatre voix, aucun camp n'atteint les vingt-huit nécessaires : les non-indépendantistes en ont vingt-quatre, les indépendantistes vingt-six. En s'alliant aux premiers, ce petit parti a fait basculer l'hémicycle et négocié en échange la tête de l'exécutif.
D'où vient l'argent débloqué fin août ?
D'un prêt garanti par l'État, déjà inscrit dans le soutien exceptionnel prévu pour l'année. Sur l'enveloppe programmée pour 2026, l'essentiel prend cette forme ; à peine un septième arrive sans condition de remboursement.
Pourquoi la collectivité manque-t-elle d'argent ?
Ses recettes se sont effondrées après les destructions de 2024 et la crise du nickel, tandis que ses dépenses sociales ont continué de courir. Ni les banques ni les marchés ne lui prêtent plus au niveau nécessaire : l'État est aujourd'hui son seul financeur.
Où en est la question du statut ?
Au point mort. Le projet de révision de la Constitution qui devait traduire les accords de 2025 et 2026 a été écarté par les députés le 2 avril, et le nouvel exécutif a annoncé qu'il ne s'en occuperait pas pendant six mois.

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