Une base militaire américaine, sur le sol d'un pays communiste qui en réclame la restitution depuis plus de soixante ans. Guantánamo est cette anomalie : 117 kilomètres carrés tenus par les États-Unis à la pointe sud-est de Cuba, alors que les deux capitales n'entretiennent pas de relations normales. Quand des généraux américains et cubains s'y rencontrent, l'image surprend. Elle ramène à une question simple : que fait l'armée des États-Unis là, et pourquoi n'en part-elle pas ?
Pourquoi Guantánamo est en territoire cubain
Tout remonte à 1898. Les États-Unis s'emparent de la baie de Guantánamo pendant la guerre hispano-américaine, qui chasse l'Espagne de Cuba. Cinq ans plus tard, en 1903, Washington obtient un bail. Le texte découle de l'amendement Platt, une clause imposée à la jeune République cubaine pour limiter sa souveraineté, et d'un traité signé la même année.
Le bail a une particularité : il n'a pas de date de fin. Les États-Unis y exercent, selon ses termes, une « juridiction et un contrôle complets », tout en reconnaissant la « souveraineté ultime » de Cuba. Le territoire reste cubain sur le papier, mais l'usage en revient aux Américains tant que ceux-ci le souhaitent. C'est aujourd'hui la plus ancienne base militaire américaine outre-mer, et la seule installée dans un pays communiste.
Un loyer que La Havane refuse d'encaisser
Le bail prévoit un loyer. Fixé à 2 000 dollars-or à l'origine, il a été porté à 4 085 dollars par an en 1974, après la fin de l'étalon-or. Chaque année, le Trésor américain émet le chèque.
Cuba ne l'encaisse pas. Depuis la révolution de 1959, le gouvernement cubain considère l'occupation comme illégale et refuse l'argent. Un seul chèque a été touché, en 1959, par erreur, dans la confusion des premiers mois du nouveau pouvoir. Les autres se sont accumulés ; Fidel Castro racontait les garder dans un tiroir de son bureau. Ils sont, de surcroît, libellés au nom d'un « trésorier général de la République », une fonction disparue avec le régime d'avant.
Base navale, prison, centre pour migrants : trois Guantánamo
Le nom recouvre trois réalités qu'on confond souvent. La base navale, d'abord : un port en eau profonde et un centre logistique pour les forces américaines dans les Caraïbes, en service depuis 1903.
La prison, ensuite. C'est elle qui a rendu le nom tristement célèbre. Ouvert en 2002 par George W. Bush après les attentats du 11-Septembre, le camp de détention a accueilli des « combattants ennemis » présumés, hors du droit américain ordinaire. Au total, au moins 780 personnes de 48 pays y sont passées ; 756 ont été libérées ou transférées, 9 sont mortes sur place. Le camp reste ouvert : une quinzaine de détenus s'y trouvent encore, dont une partie n'a jamais été jugée. Barack Obama puis Joe Biden ont promis de le fermer sans y parvenir.
Le troisième Guantánamo est plus récent. L'administration Trump a décidé d'agrandir le centre pour migrants de la base, avec l'objectif d'y héberger jusqu'à 30 000 personnes en instance d'expulsion. Cette partie-là est distincte de la prison militaire.
Pourquoi les États-Unis ne partent pas
La réponse tient à la géographie et au droit. Guantánamo commande un accès entre l'Atlantique et la mer des Caraïbes, au plus près des grandes routes maritimes de la région. Pour le commandement militaire américain chargé de l'Amérique latine, c'est un point d'appui logistique sans équivalent dans la zone.
Le droit joue aussi en faveur de Washington. Le bail de 1903 ne peut être rompu unilatéralement : il faut l'accord des deux parties pour le modifier ou l'annuler. Cuba réclame la restitution ; les États-Unis ne la veulent pas. Tant que le désaccord dure, le statu quo profite à l'occupant. Même au plus fort du dégel diplomatique de 2015, la question de la base avait été écartée des discussions.
Cuba et États-Unis : pourquoi les tensions remontent
Le face-à-face s'est durci. Washington a instauré un blocus pétrolier de fait, bloquant des pétroliers à destination de l'île et menaçant de droits de douane les pays qui la livrent. Privée de diesel, Cuba subit des coupures de courant qui dépassent parfois vingt heures d'affilée, avec des opérations médicales reportées et des difficultés à conserver la nourriture.
La pression est aussi judiciaire. Les États-Unis ont inculpé l'ancien président Raul Castro, 94 ans, pour son rôle présumé dans la destruction en vol de deux avions civils en 1996, qui avait tué quatre personnes, dont trois Américains. Donald Trump décrit l'île, à quelque 150 kilomètres des côtes de Floride, comme une « menace extraordinaire » et a évoqué une « prise de contrôle amicale ». Son secrétaire d'État, Marco Rubio, d'origine cubaine, se dit « déterminé » à obtenir un changement sur l'île, tout en assurant privilégier « une solution diplomatique ». C'est la même stratégie de pression maximale que Washington applique à d'autres adversaires désignés.
Les canaux ne sont pas coupés pour autant. Le directeur de la CIA s'est rendu à La Havane ; la rencontre entre généraux à Guantánamo a porté sur la sécurité du périmètre de la base, les deux délégations disant vouloir « maintenir la communication ». Cuba aurait, dans le même temps, étudié des scénarios visant à employer des drones contre la base, selon des médias américains — l'arme devenue le mode d'action des plus faibles, comme ailleurs sur le globe. L'île, au bord de l'asphyxie économique, dit accepter une offre d'aide américaine de 100 millions de dollars sous conditions, et a reçu un chargement de 15 000 tonnes de riz de la Chine, l'un de ses soutiens.
La base, elle, ne bouge pas. Symbole pour les uns d'une domination héritée du début du XXᵉ siècle, atout stratégique pour les autres, Guantánamo traverse les crises sans changer de mains. La suite se jouera sur le terrain diplomatique, autour des conditions posées à l'aide américaine et du sort réservé aux poursuites contre les dirigeants cubains.











