Lundi 30 mars, Donald Trump a franchi un palier dans la rhétorique guerrière. Sur son réseau Truth Social, le président américain a menacé de « faire exploser et anéantir complètement toutes leurs centrales électriques, leurs puits de pétrole et l'île de Kharg » si l'Iran ne rouvre pas le détroit d'Ormuz. Dimanche, il avait déjà évoqué une opération terrestre pour « prendre le pétrole » iranien en s'emparant du terminal de Kharg. Ce nom, inconnu de la plupart des Français il y a encore un mois, est devenu la variable centrale du conflit.
Vingt kilomètres carrés qui pèsent sur le marché mondial
L'île de Kharg est un caillou de 20 km² planté dans le golfe Persique, à 25 kilomètres de la côte iranienne. Ce qui en fait un site stratégique mondial, c'est son infrastructure pétrolière : des réservoirs de stockage, des pipelines acheminant le brut depuis les champs du Khouzestan et de l'intérieur du pays, et des terminaux de chargement offshore capables d'expédier entre 1,3 et 1,6 million de barils de brut par jour.
Environ 90 % des exportations pétrolières iraniennes partent de Kharg. La quasi-totalité de cette production est destinée à la Chine et à d'autres acheteurs asiatiques. Autrement dit, neutraliser Kharg revient à couper le robinet pétrolier iranien — mais aussi à priver Pékin de l'un de ses principaux fournisseurs.
Le précédent de la guerre des tankers (1984-1988)
Ce ne serait pas la première fois que Kharg est attaquée. Pendant la guerre des tankers, épisode de la guerre Iran-Irak (1980-1988), l'armée de Saddam Hussein a systématiquement bombardé le terminal. À partir de mars 1984, des avions Super Étendard français armés de missiles Exocet ont ciblé les pétroliers chargeant à Kharg. Au total, l'Irak a mené 283 attaques contre des navires dans le Golfe entre 1984 et 1988.
Malgré cette pluie de feu, l'Iran a continué d'exporter plus de 1,5 million de barils par jour. Kharg a survécu parce que ses installations étaient partiellement enterrées, parce que les Exocet n'avaient pas la puissance de destruction nécessaire pour neutraliser un terminal de cette taille, et parce que Téhéran a mobilisé des équipes de réparation en permanence.
Pourquoi cette fois pourrait être différente
La comparaison avec 1984 a ses limites. Les armes de précision américaines — missiles de croisière Tomahawk, bombes guidées JDAM, frappes depuis des B-2 Spirit — n'ont rien à voir avec les Exocet irakiens. Washington dispose de la capacité technique de rendre Kharg inutilisable en quelques heures, ce que Bagdad n'a jamais réussi en quatre ans.
Mais détruire Kharg poserait un problème que Trump lui-même a signalé en creux : s'il veut « prendre le pétrole », il lui faut un terminal en état de marche. Une île en ruines ne vaut rien. Le Financial Times rapporte que Washington envisagerait plutôt une saisie militaire — un scénario qui supposerait des troupes au sol sur un territoire iranien, avec les risques d'enlisement que cela implique.
L'Iran, de son côté, a prévenu. Le vice-président Esmael Saghab Esfahani a écrit sur le réseau X : « Posez le pied sur le sol iranien, et 150 dollars deviendra le prix plancher du pétrole. » Les Gardiens de la Révolution ont ajouté que les « centrales électriques des pays de la région qui hébergent des bases américaines » seraient des « cibles légitimes ».
Ce qui se joue d'ici au 6 avril
Le Brent évolue au-dessus de 100 dollars le baril depuis plusieurs semaines. La menace sur Kharg a fait bondir les cours en séance lundi, avant qu'un autre message de Trump — évoquant des « progrès énormes » dans les discussions avec Téhéran — ne calme partiellement les marchés. Francfort a clôturé en hausse de 1,18 % et Paris de 0,92 %.
L'ultimatum reste fixé au lundi 6 avril. D'ici là, les négociations indirectes se poursuivent via des intermédiaires, que la guerre en Iran, suivie quotidiennement par Regards Actuels, rend chaque jour plus urgentes. Si Kharg est frappée, le choc pétrolier dépasserait celui de 1973. Si elle est épargnée, c'est que la diplomatie aura trouvé une fissure dans laquelle s'engouffrer. Vingt kilomètres carrés d'île au milieu du Golfe : rarement un si petit territoire aura pesé aussi lourd sur l'économie mondiale.






