Aller au contenu principal

Procès Athanor :
la loge maçonnique devenue officine du crime

Vingt-deux personnes, dont des militaires de la DGSE et un ex-agent du renseignement intérieur, sont jugées à Paris pour des crimes commandités au sein d'une loge de francs-maçons. Le procès doit durer trois mois et demi.

6 min
Un accuse de dos lors de l'ouverture du proces Athanor a la cour d'assises de Paris le 30 mars 2026
Ouverture du procès Athanor à la cour d'assises de Paris, lundi 30 mars 2026© AFP / Thomas Samson

Lundi 30 mars, un procès hors normes s'est ouvert devant la cour d'assises de Paris. Vingt-deux personnes — dix-neuf hommes et trois femmes — comparaissent pour avoir participé à un réseau criminel qui opérait depuis une loge de francs-maçons. Militaires des services de renseignement extérieur, ancien policier du renseignement intérieur, chefs d'entreprise, médecin, ingénieure, agent de sécurité : les profils des accusés sont aussi variés que les faits reprochés. Treize d'entre eux encourent la réclusion criminelle à perpétuité. L'audience doit durer jusqu'au 17 juillet — trois mois et demi pour démêler plus d'une centaine d'actes criminels.

Le point de départ : une tentative d'assassinat ratée

L'enquête qui a mis au jour ce réseau est partie d'un échec. Le 24 juillet 2020, à Créteil, deux individus sont interpellés alors qu'ils s'apprêtent à passer à l'acte contre Marie-Hélène Dini, coach en entreprise. Ils sont armés. L'opération, commanditée par Jean-Luc Bagur, 69 ans, collectionneur d'armes et « vénérable maître » de la loge Athanor, avait été négociée pour « 70 000 euros hors taxes ». Le mobile : une rivalité commerciale dans le secteur du coaching.

En remontant le fil, les enquêteurs découvrent que Bagur n'en est pas à son premier contrat. Derrière la tentative d'assassinat de Dini se cache un système bien rodé, actif depuis plusieurs années, dans lequel des « frères » de la loge maçonnique servaient d'intermédiaires et de recruteurs pour des missions allant de l'intimidation au meurtre.

La loge Athanor : d'une fraternité à un réseau criminel

Athanor — du nom d'un fourneau à combustion lente utilisé par les alchimistes, symbolisant la transformation intérieure — était l'une des quelque 700 loges établies sous l'obédience de la Grande Loge de l'Alliance maçonnique française (GL-AMF). Basée à Puteaux, dans les Hauts-de-Seine, elle a été fermée le 4 février 2021 par son obédience après la mise en cause de plusieurs de ses membres.

La loge a fonctionné comme un réseau de confiance et de recrutement. Les commanditaires — des chefs d'entreprise, un concurrent commercial — trouvaient dans la fraternité maçonnique un accès à des hommes disposant de compétences opérationnelles : anciens militaires, agents du renseignement, personnels de sécurité. Le lien fraternel garantissait la discrétion. Le vocabulaire lui-même était codé : dans les échanges interceptés par les enquêteurs, le mot « homo » désignait un homicide.

Le mécanisme était structuré en trois niveaux. Les commanditaires passaient par Frédéric Vaglio, 53 ans, entrepreneur et ancien journaliste au Dauphiné libéré, qui servait d'intermédiaire. Vaglio transmettait les « missions » à Daniel Beaulieu, 72 ans, ancien agent de la direction centrale du renseignement intérieur (DCRI, devenue DGSI), reconverti dans l'intelligence économique. Beaulieu coordonnait les opérations et recrutait les exécutants — parmi lesquels Sébastien Leroy, agent de sécurité décrit comme le « bras armé » du réseau.

Un catalogue de crimes sur plusieurs années

L'affaire la plus grave est l'assassinat de Laurent Pasquali, pilote automobile, en novembre 2018 à Levallois-Perret. Ses restes n'ont été découverts que le 1ᵉʳ septembre 2019, à Cistrières, en Haute-Loire. Le meurtre aurait été commandité pour un simple recouvrement de dettes par un couple de l'Oise — un médecin-biologiste et son épouse — eux aussi parmi les accusés. Interrogé sur cet assassinat, Daniel Beaulieu l'a qualifié de « bavure » devant les enquêteurs.

Outre le meurtre de Pasquali et la tentative d'assassinat de Dini, le réseau est poursuivi pour le projet d'élimination d'Hassan Touzani, syndicaliste et figure du mouvement des gilets jaunes à Izernore, dans l'Ain. Pour cette mission, Frédéric Vaglio aurait reçu 75 000 euros. Le projet a été interrompu avant sa réalisation.

Mais la centaine de faits reprochés ne se limite pas aux crimes de sang. L'instruction a révélé un éventail de méthodes d'intimidation : agression par un faux livreur de pizzas pour voler un ordinateur, incendies de véhicules, dépôts de rats morts dans le jardin d'une cible, agressions physiques d'élus locaux. Une campagne d'intimidation de plusieurs mois a visé des entrepreneurs en Seine-et-Marne entre novembre 2019 et janvier 2020. À chaque fois, le schéma est le même : un commanditaire, un intermédiaire, un exécutant — et la loge comme matrice.

Des agents de l'État au service d'intérêts privés

La dimension la plus troublante de l'affaire est l'implication de professionnels du renseignement et de la sécurité. Parmi les vingt-deux accusés figurent quatre militaires de la direction générale de la sécurité extérieure (DGSE), dont Pierre Bourdin et Carl Esnault, gardiens sur la base de Cercottes, dans le Loiret. Trois policiers sont également sur le banc des accusés.

Daniel Beaulieu, pivot opérationnel du réseau, avait passé sa carrière à la DCRI avant de se reconvertir. Selon ses proches, il menait « une double vie entre ses deux compagnes depuis vingt ans » avant son arrestation. En détention, il a tenté de mettre fin à ses jours, ce qui l'a laissé lourdement handicapé. Son état de santé sera l'un des enjeux pratiques du procès.

L'instruction a également révélé qu'un policier de la DGSI avait fourni l'adresse d'une cible au réseau — une information classifiée utilisée à des fins criminelles. Ce fait illustre comment des agents formés par l'État ont pu mettre leurs compétences — surveillance, filature, action clandestine — au service d'entreprises criminelles privées, en dehors de tout cadre légal et de toute chaîne de commandement.

Les zones d'ombre : Chevaline et Forestier

L'enquête a également effleuré deux affaires qui restent, à ce stade, non résolues. La première est la tuerie de Chevaline du 5 septembre 2012 — le quadruple assassinat d'une famille britannique et d'un cycliste en Haute-Savoie —, dont l'instruction a été relancée en février 2021 après la découverte de munitions rares au domicile de Daniel Beaulieu. Les vérifications effectuées sur les agendas et les bornages téléphoniques n'ont cependant pas permis d'établir de lien concluant.

La seconde est l'assassinat de Daniel Forestier, ancien agent de la DGSE, abattu en 2019 à Ballaison, en Haute-Savoie. Son nom est apparu au cours de l'enquête sur le réseau Athanor, mais sa mort fait l'objet d'une procédure distincte. Ces ramifications non élucidées ajoutent au caractère exceptionnel de ce dossier.

Un procès fleuve à suivre jusqu'en juillet

L'audience, qui se tiendra devant la cour d'assises spéciale de Paris — sans jury populaire, en raison de la nature des infractions —, s'annonce comme l'un des procès les plus complexes de l'année judiciaire. Vingt-deux accusés, des dizaines de parties civiles, plus d'une centaine de faits à examiner, des profils allant du gardien d'immeuble à l'agent du renseignement : le dossier mobilisera la cour pendant près de quatre mois.

Les obédiences maçonniques ont pris leurs distances. La GL-AMF a suspendu les membres mis en cause puis fermé la loge. Le Grand Orient de France et la Grande Loge nationale française ont rappelé qu'ils n'avaient aucun lien avec Athanor. Le procès devra établir si la loge a été le simple lieu de rencontre de criminels qui se seraient trouvés de toute façon, ou si la structure maçonnique elle-même — ses rituels de confiance, son cloisonnement, son serment de discrétion — a servi d'accélérateur au passage à l'acte.

C'est cette question qui dépasse le fait divers. L'affaire Athanor interroge la porosité entre les institutions de l'État, les réseaux d'influence et le crime organisé. Regards Actuels suivra ce procès tout au long de ses trois mois et demi d'audience.

L'essentiel

  • 22 accusés jugés du 30 mars au 17 juillet 2026 devant la cour d'assises de Paris
  • 13 d'entre eux encourent la réclusion criminelle à perpétuité pour assassinat et tentatives
  • Le réseau opérait au sein de la loge Athanor, affiliée à la GL-AMF, à Puteaux
  • Parmi les accusés : quatre militaires de la DGSE, un ex-agent de la DCRI, trois policiers
  • Plus d'une centaine de faits criminels, de l'intimidation à l'assassinat

Questions fréquentes

Qu'est-ce que la loge Athanor et à quelle obédience appartenait-elle ?
Athanor était une loge maçonnique basée à Puteaux (Hauts-de-Seine), affiliée à la Grande Loge de l'Alliance maçonnique française (GL-AMF). Elle était l'une des 700 loges de cette obédience. Après la mise en cause de plusieurs de ses membres, la GL-AMF a suspendu les accusés puis fermé la loge le 4 février 2021. Le Grand Orient de France et la Grande Loge nationale française ont rappelé n'avoir aucun lien avec Athanor.
Quels sont les principaux faits reprochés aux vingt-deux accusés ?
Les faits les plus graves sont l'assassinat du pilote automobile Laurent Pasquali en novembre 2018, la tentative d'assassinat de la coach Marie-Hélène Dini en juillet 2020 et le projet d'élimination du syndicaliste Hassan Touzani. Au total, plus d'une centaine d'actes criminels sont reprochés au réseau, allant de l'intimidation (incendies, agressions, dépôts de rats morts) aux crimes de sang. Treize accusés encourent la réclusion criminelle à perpétuité.
Quel est le lien entre cette affaire et les services de renseignement français ?
Quatre militaires de la DGSE (direction générale de la sécurité extérieure), un ancien agent de la DCRI (devenue DGSI) et trois policiers figurent parmi les accusés. Daniel Beaulieu, ex-agent de la DCRI, est présenté comme le pivot opérationnel du réseau. L'instruction a également révélé qu'un policier de la DGSI avait fourni l'adresse d'une cible au réseau — une information de service détournée à des fins criminelles.
Pourquoi le procès dure-t-il trois mois et demi ?
Le volume du dossier explique cette durée exceptionnelle : 22 accusés aux profils très divers, des dizaines de parties civiles, plus de 100 faits criminels distincts à examiner, des liens potentiels avec d'autres affaires non résolues. Le procès se tient devant la cour d'assises spéciale de Paris, sans jury populaire, du 30 mars au 17 juillet 2026.
Le meurtre de Chevaline est-il lié à l'affaire Athanor ?
La question a été posée après la découverte de munitions rares au domicile de Daniel Beaulieu, l'un des principaux accusés. L'instruction de la tuerie de Chevaline (5 septembre 2012, quatre morts en Haute-Savoie) a été réexaminée en février 2021 à la lumière de cette découverte. Cependant, les vérifications sur les agendas et les bornages téléphoniques n'ont pas permis d'établir un lien concluant à ce stade.

Partagez cet article

Plus d'actualités France

Voir tout

Newsletter Regards Actuels

L'essentiel, en profondeur. Chaque vendredi.

Gratuit · Désabonnement en un clic