Lundi 30 mars, un procès hors normes s'est ouvert devant la cour d'assises de Paris. Vingt-deux personnes — dix-neuf hommes et trois femmes — comparaissent pour avoir participé à un réseau criminel qui opérait depuis une loge de francs-maçons. Militaires des services de renseignement extérieur, ancien policier du renseignement intérieur, chefs d'entreprise, médecin, ingénieure, agent de sécurité : les profils des accusés sont aussi variés que les faits reprochés. Treize d'entre eux encourent la réclusion criminelle à perpétuité. L'audience doit durer jusqu'au 17 juillet — trois mois et demi pour démêler plus d'une centaine d'actes criminels.
Le point de départ : une tentative d'assassinat ratée
L'enquête qui a mis au jour ce réseau est partie d'un échec. Le 24 juillet 2020, à Créteil, deux individus sont interpellés alors qu'ils s'apprêtent à passer à l'acte contre Marie-Hélène Dini, coach en entreprise. Ils sont armés. L'opération, commanditée par Jean-Luc Bagur, 69 ans, collectionneur d'armes et « vénérable maître » de la loge Athanor, avait été négociée pour « 70 000 euros hors taxes ». Le mobile : une rivalité commerciale dans le secteur du coaching.
En remontant le fil, les enquêteurs découvrent que Bagur n'en est pas à son premier contrat. Derrière la tentative d'assassinat de Dini se cache un système bien rodé, actif depuis plusieurs années, dans lequel des « frères » de la loge maçonnique servaient d'intermédiaires et de recruteurs pour des missions allant de l'intimidation au meurtre.
La loge Athanor : d'une fraternité à un réseau criminel
Athanor — du nom d'un fourneau à combustion lente utilisé par les alchimistes, symbolisant la transformation intérieure — était l'une des quelque 700 loges établies sous l'obédience de la Grande Loge de l'Alliance maçonnique française (GL-AMF). Basée à Puteaux, dans les Hauts-de-Seine, elle a été fermée le 4 février 2021 par son obédience après la mise en cause de plusieurs de ses membres.
La loge a fonctionné comme un réseau de confiance et de recrutement. Les commanditaires — des chefs d'entreprise, un concurrent commercial — trouvaient dans la fraternité maçonnique un accès à des hommes disposant de compétences opérationnelles : anciens militaires, agents du renseignement, personnels de sécurité. Le lien fraternel garantissait la discrétion. Le vocabulaire lui-même était codé : dans les échanges interceptés par les enquêteurs, le mot « homo » désignait un homicide.
Le mécanisme était structuré en trois niveaux. Les commanditaires passaient par Frédéric Vaglio, 53 ans, entrepreneur et ancien journaliste au Dauphiné libéré, qui servait d'intermédiaire. Vaglio transmettait les « missions » à Daniel Beaulieu, 72 ans, ancien agent de la direction centrale du renseignement intérieur (DCRI, devenue DGSI), reconverti dans l'intelligence économique. Beaulieu coordonnait les opérations et recrutait les exécutants — parmi lesquels Sébastien Leroy, agent de sécurité décrit comme le « bras armé » du réseau.
Un catalogue de crimes sur plusieurs années
L'affaire la plus grave est l'assassinat de Laurent Pasquali, pilote automobile, en novembre 2018 à Levallois-Perret. Ses restes n'ont été découverts que le 1ᵉʳ septembre 2019, à Cistrières, en Haute-Loire. Le meurtre aurait été commandité pour un simple recouvrement de dettes par un couple de l'Oise — un médecin-biologiste et son épouse — eux aussi parmi les accusés. Interrogé sur cet assassinat, Daniel Beaulieu l'a qualifié de « bavure » devant les enquêteurs.
Outre le meurtre de Pasquali et la tentative d'assassinat de Dini, le réseau est poursuivi pour le projet d'élimination d'Hassan Touzani, syndicaliste et figure du mouvement des gilets jaunes à Izernore, dans l'Ain. Pour cette mission, Frédéric Vaglio aurait reçu 75 000 euros. Le projet a été interrompu avant sa réalisation.
Mais la centaine de faits reprochés ne se limite pas aux crimes de sang. L'instruction a révélé un éventail de méthodes d'intimidation : agression par un faux livreur de pizzas pour voler un ordinateur, incendies de véhicules, dépôts de rats morts dans le jardin d'une cible, agressions physiques d'élus locaux. Une campagne d'intimidation de plusieurs mois a visé des entrepreneurs en Seine-et-Marne entre novembre 2019 et janvier 2020. À chaque fois, le schéma est le même : un commanditaire, un intermédiaire, un exécutant — et la loge comme matrice.
Des agents de l'État au service d'intérêts privés
La dimension la plus troublante de l'affaire est l'implication de professionnels du renseignement et de la sécurité. Parmi les vingt-deux accusés figurent quatre militaires de la direction générale de la sécurité extérieure (DGSE), dont Pierre Bourdin et Carl Esnault, gardiens sur la base de Cercottes, dans le Loiret. Trois policiers sont également sur le banc des accusés.
Daniel Beaulieu, pivot opérationnel du réseau, avait passé sa carrière à la DCRI avant de se reconvertir. Selon ses proches, il menait « une double vie entre ses deux compagnes depuis vingt ans » avant son arrestation. En détention, il a tenté de mettre fin à ses jours, ce qui l'a laissé lourdement handicapé. Son état de santé sera l'un des enjeux pratiques du procès.
L'instruction a également révélé qu'un policier de la DGSI avait fourni l'adresse d'une cible au réseau — une information classifiée utilisée à des fins criminelles. Ce fait illustre comment des agents formés par l'État ont pu mettre leurs compétences — surveillance, filature, action clandestine — au service d'entreprises criminelles privées, en dehors de tout cadre légal et de toute chaîne de commandement.
Les zones d'ombre : Chevaline et Forestier
L'enquête a également effleuré deux affaires qui restent, à ce stade, non résolues. La première est la tuerie de Chevaline du 5 septembre 2012 — le quadruple assassinat d'une famille britannique et d'un cycliste en Haute-Savoie —, dont l'instruction a été relancée en février 2021 après la découverte de munitions rares au domicile de Daniel Beaulieu. Les vérifications effectuées sur les agendas et les bornages téléphoniques n'ont cependant pas permis d'établir de lien concluant.
La seconde est l'assassinat de Daniel Forestier, ancien agent de la DGSE, abattu en 2019 à Ballaison, en Haute-Savoie. Son nom est apparu au cours de l'enquête sur le réseau Athanor, mais sa mort fait l'objet d'une procédure distincte. Ces ramifications non élucidées ajoutent au caractère exceptionnel de ce dossier.
Un procès fleuve à suivre jusqu'en juillet
L'audience, qui se tiendra devant la cour d'assises spéciale de Paris — sans jury populaire, en raison de la nature des infractions —, s'annonce comme l'un des procès les plus complexes de l'année judiciaire. Vingt-deux accusés, des dizaines de parties civiles, plus d'une centaine de faits à examiner, des profils allant du gardien d'immeuble à l'agent du renseignement : le dossier mobilisera la cour pendant près de quatre mois.
Les obédiences maçonniques ont pris leurs distances. La GL-AMF a suspendu les membres mis en cause puis fermé la loge. Le Grand Orient de France et la Grande Loge nationale française ont rappelé qu'ils n'avaient aucun lien avec Athanor. Le procès devra établir si la loge a été le simple lieu de rencontre de criminels qui se seraient trouvés de toute façon, ou si la structure maçonnique elle-même — ses rituels de confiance, son cloisonnement, son serment de discrétion — a servi d'accélérateur au passage à l'acte.
C'est cette question qui dépasse le fait divers. L'affaire Athanor interroge la porosité entre les institutions de l'État, les réseaux d'influence et le crime organisé. Regards Actuels suivra ce procès tout au long de ses trois mois et demi d'audience.











