« Maybe we take Kharg Island, maybe we don't. We have a lot of options. » Dans une interview au Financial Times publiée dimanche 29 mars, Donald Trump a une nouvelle fois agité la menace d'une saisie de l'ile de Kharg, le terminal pétrolier par lequel transite plus de 90 % des exportations iraniennes. Le président américain a ajouté : « I don't think they have any defense. We could take it very easily. »
L'ile, 20 km² de rochers et de pipelines dans le nord du Golfe persique, est devenue l'épicentre stratégique du conflit qui oppose depuis le 28 février les États-Unis et Israël à l'Iran. Depuis un mois, Téhéran bloque le détroit d'Ormuz. Depuis le 13 mars, Kharg a déjà été frappée une première fois. Ce qui se joue autour de cette ile déterminera le cours de la guerre — et celui du pétrole mondial.
Kharg : radiographie d'une ile qui vaut 90 % du pétrole iranien
Située à 25 kilomètres au large de la côte iranienne, dans le nord du Golfe persique, l'ile de Kharg ne figure sur aucune carte touristique. Elle n'abrite que 8 000 habitants, quelques vestiges archéologiques et un aéroport militaire. Mais elle constitue le cœur du système pétrolier iranien.
Quatre pipelines sous-marins relient les champs pétroliers d'Ahvaz, de Marun et de Gachsaran à l'ile, où le brut est stocké dans des réservoirs d'une capacité totale de 30 à 34 millions de barils. Selon les données de la société d'analyse Kpler, les installations permettent le chargement simultané de huit à dix supertankers (VLCC), avec une capacité théorique de 7 millions de barils par jour.
Avant le conflit, l'Iran exportait environ 2,17 millions de barils par jour depuis Kharg. Ce chiffre a chuté à 1,5 million en mars 2026. L'ile concentre aussi les installations de la Kharg Petrochemical Company et de la Falat Iran Oil Company, qui produit à elle seule 500 000 barils quotidiens.
C'est cette concentration qui rend Kharg à la fois indispensable et vulnérable. L'Iran ne dispose d'aucun autre terminal capable d'accueillir des supertankers — le reste de sa côte est trop peu profond. Détruire ou contrôler Kharg revient à couper 90 % des revenus pétroliers du pays.
1982-1988 : la guerre des tankers et la « coupe empoisonnée »
Kharg a déjà été au cœur d'une guerre. Entre 1982 et 1986, l'aviation irakienne de Saddam Hussein a bombardé l'ile à répétition pendant le conflit Iran-Irak. L'objectif était le même qu'aujourd'hui : couper les revenus pétroliers de Téhéran pour l'asphyxier économiquement.
Les bombardements ont endommagé les installations, mais l'Iran a réussi à maintenir un flux minimum d'exportations en réparant les dégâts sous les bombes et en détournant une partie du trafic vers des terminaux flottants au large. La production n'a jamais été totalement interrompue.
La phase la plus intense survient en 1987-1988, pendant ce que les historiens appellent la « guerre des tankers » : l'Irak et l'Iran ciblent mutuellement les navires de commerce de l'adversaire dans le Golfe. Les États-Unis interviennent en escortant les pétroliers koweïtiens (Opération Earnest Will), et la marine américaine détruit une partie de la flotte iranienne lors de l'Opération Praying Mantis, en avril 1988.
C'est la combinaison des bombardements sur Kharg, de la perte de la flotte et de la pression américaine qui pousse l'ayatollah Khomeini à accepter le cessez-le-feu en juillet 1988 — une décision qu'il compare à « boire une coupe empoisonnée ». Le parallèle avec 2026 est direct : Kharg est, hier comme aujourd'hui, le levier qui peut forcer l'Iran à négocier.
13 mars 2026 : l'Opération Epic Fury
Le vendredi 13 mars, le commandement central américain (CENTCOM) lance un raid aérien massif sur Kharg. Plus de 90 sites militaires sont frappés : bunkers de missiles, bases navales, hangars d'hélicoptères, sites de défense aérienne, installations de stockage de mines navales.
Trump annonce sur Truth Social que le CENTCOM a « totally obliterated » les capacités militaires de l'ile. Mais il précise avoir choisi de ne pas détruire l'infrastructure pétrolière — un choix délibéré, accompagné d'un avertissement : il reconsidérera « immédiatement » cette décision si l'Iran interfère avec le passage libre dans le détroit d'Ormuz.
L'imagerie satellite publiée dans les jours suivants confirme que les terminaux pétroliers sont intacts : trois pétroliers sont toujours amarrés aux quais de chargement. L'Iran affirme que les opérations pétrolières n'ont pas été interrompues. Mais le message est clair : Kharg est à portée de frappe, et la prochaine fois, le pétrole ne sera peut-être pas épargné.
Les trois scénarios de Trump
La frappe sur les installations pétrolières
Le premier scénario est le prolongement du raid du 13 mars, mais en ciblant cette fois les réservoirs de stockage, les pipelines et les quais de chargement. Les analystes du Center for Strategic and International Studies (CSIS) estiment que la destruction de l'infrastructure pétrolière de Kharg priverait l'Iran de 90 % de ses revenus d'exportation en quelques heures.
Ce scénario ne nécessite pas de troupes au sol. Mais il présente un risque économique mondial : le baril de Brent, déjà à 115 dollars, pourrait dépasser les 150 dollars selon les projections du CSIS, et atteindre 200 dollars dans le scénario le plus extrême. Une flambée dont les États-Unis eux-mêmes subiraient les conséquences.
La prise amphibie
C'est le scénario que Trump évoque le plus ouvertement. Au Financial Times, il assure : « I don't think they have any defense. We could take it very easily. » Puis précise : « It would also mean we had to be there for a while. »
Les moyens sont en place. Le navire d'assaut amphibie USS Tripoli est arrivé dans la région le 27 mars avec 3 500 Marines de la 31st Marine Expeditionary Unit. En parallèle, 3 000 parachutistes de la 82nd Airborne Division sont en cours de déploiement. Selon Axios, le Pentagone prépare des « opérations terrestres de plusieurs semaines » visant la saisie d'infrastructures clés.
Mais l'opération est loin d'être aussi simple que Trump le suggère. Selon CNN, l'Iran a massivement renforcé les défenses de Kharg depuis le raid du 13 mars : troupes supplémentaires, missiles sol-air portables (MANPADS), mines anti-personnel et anti-blindés sur les plages, fortifications. La Brigade 112e Zolfaghar des Gardiens de la Révolution déploie ses vedettes rapides d'attaque autour de l'ile, spécialisées dans la guerre asymétrique.
Le blocus naval
Le troisième scénario consiste à empêcher les pétroliers d'accoster à Kharg sans occuper l'ile. L'effet économique sur l'Iran serait similaire — 90 % des exports coupés — avec un risque militaire moindre. Mais ce scénario implique un risque de confrontation directe avec les pétroliers chinois qui continuent de charger du brut iranien malgré les sanctions et la guerre.
Le piège de Kharg : pourquoi la saisie pourrait devenir un bourbier
La Foundation for Defense of Democracies (FDD), think tank conservateur proche du Parti républicain, publie le 26 mars une analyse intitulée « Why seizing Kharg could be a trap of America's own making ». L'argument central : l'ile est située à 25 kilomètres de la côte iranienne, à portée de tirs de missiles balistiques depuis le continent. Toute force d'occupation serait exposée en permanence.
L'analogie avec la guerre des tankers de 1988 ne fonctionne qu'à moitié. En 1988, la marine américaine opérait à distance. En 2026, une présence au sol sur Kharg transformerait les soldats américains en cibles fixes. Les lignes d'approvisionnement, entièrement maritimes, seraient vulnérables aux missiles anti-navires, aux drones et aux mines que l'Iran déploie dans le Golfe depuis un mois.
Le président du Parlement iranien, Mohammad Bagher Ghalibaf, a d'ailleurs averti le 29 mars : « Nos hommes attendent l'arrivée des soldats américains sur le terrain pour les attaquer et punir une bonne fois pour toutes leurs alliés régionaux. »
NPR résume le dilemme : des « risques opérationnels substantiels » et des « pertes significatives ». Prendre Kharg serait peut-être rapide. La tenir pourrait devenir un bourbier.
L'onde de choc : du Brent à 150 dollars aux pompes françaises
La destruction ou la saisie de Kharg aurait des conséquences immédiates sur le marché mondial. Le Brent s'échange actuellement autour de 115 dollars le baril, contre environ 65 dollars avant le début du conflit le 28 février. Le CSIS estime qu'une destruction de Kharg propulserait le baril entre 120 et 200 dollars, avec une moyenne de 153 dollars dans ses scénarios centraux.
En France, le gazole a déjà augmenté de 29 % en un mois, atteignant 2,22 euros le litre en moyenne. Certaines stations affichent 2,99 euros. Le SP95 dépasse les 2,10 euros. Près de 62 % des stations-service sont en rupture de SP95. Le plafond de TotalEnergies — 1,99 euro l'essence, 2,09 euros le gazole pour ses clients énergie — expire le 31 mars.
Le gouvernement a débloqué 70 millions d'euros d'aides cibles (50 millions pour le transport routier, 14 millions pour l'agriculture, 5 millions pour la pêche). L'Agence internationale de l'énergie (AIE) a coordonné un destockage record de 400 millions de barils des réserves stratégiques du G7. Mais les analystes jugent ce volume insuffisant face aux perturbations liées au blocage du détroit d'Ormuz.
La guerre en Iran, que Regards Actuels suit au quotidien depuis le 28 février, a déjà des conséquences concrètes sur le pouvoir d'achat des Français. Si Kharg tombe, l'inflation, que l'INSEE prévoit déjà au-dessus de 2 % au printemps, pourrait s'emballer. La Banque de France envisage un scénario extrême à 3,3 % d'inflation et 0,3 % de croissance seulement.
Le facteur Chine : Pékin en première ligne
Un acteur silencieux observe la situation autour de Kharg : la Chine. Selon les données de Kpler, le pétrole iranien représente 11,6 % des importations maritimes chinoises — soit entre 1,1 et 1,7 million de barils par jour, absorbés principalement par les raffineries indépendantes de la province du Shandong.
Ces raffineries « teapot » du Shandong achètent le brut iranien avec une forte décote par rapport au marché mondial, une conséquence des sanctions qui rend ce pétrole attractif. La destruction ou le blocus de Kharg les priverait de leur principale source d'approvisionnement bon marché.
Si les États-Unis contrôlent Kharg, ils disposent d'un levier direct sur Pékin — mais aussi d'un risque de confrontation. Les pétroliers chinois qui continuent de charger à Kharg malgré la guerre constituent un point de friction direct entre Washington et Pékin. Une escalade qui pourrait transformer un conflit régional en crise entre les deux premières puissances mondiales.
6 avril : la date qui change tout
Le vendredi 20 mars, Trump a fixé un ultimatum à l'Iran : dix jours pour rouvrir le détroit d'Ormuz. Cette date limite tombe le lundi 6 avril. Trois issues se dessinent.
Première hypothèse : un accord. Trump affirme le 30 mars « entrevoir un accord » avec de nouveaux dirigeants iraniens qu'il qualifie de « bien plus raisonnables » que leurs prédécesseurs, sans les nommer. Selon lui, l'Iran serait prêt à autoriser le passage de 20 navires pétroliers par Ormuz « dans les prochains jours ».
Deuxième hypothèse : la frappe sur les centrales électriques iraniennes, que Trump avait initialement prévue puis reportée. Une escalade qui pourrait déclencher une réponse iranienne sur les infrastructures énergétiques du Golfe.
Troisième hypothèse : l'assaut sur Kharg — le scénario que le Financial Times a mis en lumière dimanche. Si les négociations échouent et que le blocus d'Ormuz persiste, la saisie de l'ile deviendrait la carte finale de Trump pour couper les revenus de Téhéran.
Dans chacun de ces scénarios, Kharg reste le pivot. C'est la menace sur cette ile qui, en 1988, avait forcé Khomeini à boire la « coupe empoisonnée » de la paix. Trente-huit ans plus tard, la question est de savoir si l'histoire se répétera — ou si le piège de Kharg se refermera cette fois sur celui qui cherche à la prendre.






