À Nantes, un homme de 18 ans a été abattu en plein jour, dans un parc au pied des immeubles du quartier de la Bottière, à côté d'écoles : au moins cinq impacts de balles, deux tireurs cagoulés sur des motos électriques, revenus tirer de nouveau à bout portant. C'était le quatrième mort sur fond de narcotrafic dans la ville en cinq semaines. La scène n'a plus rien d'exceptionnel, et c'est précisément ce qui inquiète : la violence des trafiquants, longtemps concentrée à Marseille, frappe désormais des villes qui s'en croyaient à l'abri.
Une violence qui gagne les villes moyennes
Le procureur de la République de Nantes, Antoine Leroy, a relié les fusillades à des « guerres de contrôle et de direction de points de deal ». Le scénario nantais se lit comme une série : un mort à la Bottière fin avril, un adolescent de 14 ans tué à la mi-mai sur un point de deal « très convoité » du Port-Boyer, un jeune homme abattu fin mai près du stade de la Beaujoire, puis cette exécution en plein jour. Ailleurs, Rennes, Poitiers ou Valence ont connu tour à tour leurs propres règlements de comptes liés au trafic ; à Valence, un jeune homme d'une vingtaine d'années a encore été abattu à la mi-juin 2026, dans le quartier du Plan.

Marseille reste l'épicentre, mais le mouvement de fond, c'est la diffusion. Des préfectures sans tradition de grand banditisme, des communes parfois rurales voient surgir des points de vente disputés à l'arme automatique. Venu à Nantes à la mi-mai, le ministre de l'Intérieur Laurent Nuñez a affiché sa « détermination » à « gagner » cette « guerre ». Le vocabulaire dit l'ampleur du phénomène.

Fusillades et « narchomicides » : ce que disent les chiffres
Les ordres de grandeur sont posés. En 2024, le ministère de l'Intérieur a recensé 110 morts et 341 blessés dans des violences liées au trafic de drogue. Sur 2024 et 2025 cumulés, le service d'information et d'analyse sur la criminalité organisée (Sirasco) a dénombré 721 faits de violence criminelle, soit 214 morts et 657 blessés. L'accélération se lit sur le court terme : au premier trimestre 2026, près de 90 assassinats ou tentatives entre trafiquants ont été comptabilisés.
Encore ces chiffres sont-ils, de l'aveu d'enquêteurs, sous-estimés : beaucoup de tentatives d'homicide ne sont jamais judiciarisées. Le mot « narchomicide », forgé en 2023 par la procureure de Marseille Dominique Laurens, est entré dans le vocabulaire des parquets.
Des victimes et des tueurs de plus en plus jeunes
Le trait le plus frappant est l'âge. À Nantes, l'une des victimes avait 14 ans. Ailleurs, les tueurs présumés, recrutés pour quelques milliers d'euros, sont parfois mineurs. Les enquêteurs décrivent une sous-traitance de la violence : des exécutants interchangeables, contactés sur les réseaux sociaux et les messageries chiffrées, qui ne connaissent ni leur cible ni leurs commanditaires.
La logique du point de deal commande le reste. Un commerce qui rapporte se défend ; on élimine le concurrent comme on protège un fonds. À Marseille, la mécanique est documentée de longue date — le procès du clan Yoda face à la DZ Mafia en a montré les rouages. Elle se reproduit aujourd'hui, à plus petite échelle, dans des dizaines de communes.
Points de deal : pourquoi le trafic essaime hors des grandes villes
Plusieurs facteurs reviennent dans les analyses des services et des chercheurs. La concurrence sur les marchés historiques pousse les réseaux à ouvrir de nouveaux points de vente, là où la demande existe et la pression policière est moindre. La cocaïne, dont les saisies battent des records — 53,5 tonnes en 2024, encore 37,5 tonnes au seul premier semestre 2025 —, irrigue tout le territoire à des prix qui reculent : 58 euros le gramme en moyenne, première baisse en dix ans, selon l'Office antistupéfiants. Enfin, l'organisation s'est « ubérisée », selon le mot des services antistupéfiants : livraison à domicile, recrutement en ligne, exécutants sous-traités.
Ce maillage explique que des villes longtemps épargnées se retrouvent en première ligne. Chaque point de deal devient un enjeu assez lucratif pour qu'on s'entre-tue afin de le contrôler. C'est ce que le procureur de Nantes nomme des « guerres de territoires » : non plus une rivalité entre grandes familles du milieu, mais une guérilla de rue pour des emplacements de vente.
Loi narcotrafic et parquet national : la réponse de l'État
Face à cette poussée, l'État a changé d'outils. La loi du 13 juin 2025, dite « pour sortir la France du piège du narcotrafic », a bâti un arsenal nouveau : gel immédiat des avoirs, fermeture administrative des commerces-écrans, saisie élargie des biens criminels. Surtout, elle a institué un parquet national anticriminalité organisée (Pnaco), entré en fonction le 5 janvier 2026, sur le modèle des parquets antiterroriste et financier.
Dirigé par la magistrate Vanessa Perrée, le Pnaco a hérité de quelque 170 dossiers de la Junalco, la juridiction nationale chargée de la criminalité organisée à laquelle il succède, et peut « évoquer » — récupérer — les affaires les plus complexes traitées ailleurs. Il a démarré avec 16 magistrats, un effectif appelé à atteindre la trentaine d'ici septembre 2026. En parallèle, des quartiers de lutte contre la criminalité organisée (QLCO) isolent en détention les trafiquants les plus dangereux, d'abord à Vendin-le-Vieil puis à Condé-sur-Sarthe.
Reste à en prouver l'efficacité. Trois QLCO supplémentaires sont annoncés — à Réau dès l'été 2026, puis à Aix-en-Provence et Valence, cette dernière justement touchée par les fusillades. La coopération judiciaire internationale, relancée notamment avec l'Algérie pour atteindre les commanditaires en fuite, sera l'un des prochains tests d'une stratégie qui concentre les moyens face à un trafic qui, lui, continue d'essaimer.
Sur le terrain, l'inquiétude est immédiate. À la Bottière, une habitante résume la peur ordinaire : « J'ai quatre enfants, ça me fait peur. Si on sort se promener en pleine journée, on peut prendre une balle perdue ? Ce n'est pas normal. »











