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Narcotrafic :
pourquoi les fusillades gagnent des villes longtemps épargnées

Ce ne sont plus les grandes familles du milieu qui s'affrontent : des réseaux se disputent, ville par ville, des emplacements de vente. Ce que les comptages établissent, ce qu'ils laissent de côté, et ce que la justice a changé.

Mis à jour le jeudi 24 septembre 2026 — 09h58
5 min
Des membres de la police scientifique relèvent des indices sur une scène de fusillade liée au narcotrafic dans un quartier de Nantes
Police judiciaire et techniciens en scène de crime après une fusillade liée au narcotrafic dans le quartier de la Bottière, à Nantes.© Loïc Venance / AFP

À Nantes, un homme de 18 ans a été abattu en plein jour, dans un parc au pied des immeubles du quartier de la Bottière, à côté d'écoles : au moins cinq impacts de balles, deux tireurs cagoulés sur des motos électriques, revenus tirer de nouveau à bout portant. C'était le quatrième mort sur fond de narcotrafic dans la ville en cinq semaines. La violence des trafiquants, longtemps concentrée à Marseille, frappe désormais des villes qui s'en croyaient à l'abri.

Une violence qui gagne les villes moyennes

Le procureur de la République de Nantes, Antoine Leroy, a relié les fusillades à des « guerres de contrôle et de direction de points de deal ». Le scénario nantais se lit comme une série : un mort à la Bottière fin avril, un adolescent de 14 ans tué à la mi-mai sur un point de deal « très convoité » du Port-Boyer, un jeune homme abattu fin mai près du stade de la Beaujoire, puis cette exécution en plein jour. Ailleurs, Rennes, Poitiers ou Valence ont connu tour à tour leurs propres règlements de comptes liés au trafic ; à Valence, un jeune homme d'une vingtaine d'années a encore été abattu à la mi-juin 2026, dans le quartier du Plan.

Des voitures de police et des policiers déployés sous les arbres, au pied d'immeubles
Des policiers et des militaires près du lieu où un jeune homme a été abattu, dans le quartier de la Bottière à Nantes, le 4 juin 2026 AFP / Loïc Venance

Marseille reste l'épicentre, mais le mouvement de fond, c'est la diffusion. Des préfectures sans tradition de grand banditisme, des communes parfois rurales voient surgir des points de vente disputés à l'arme automatique. Venu à Nantes à la mi-mai, le ministre de l'Intérieur Laurent Nuñez a affiché sa « détermination » à « gagner » cette « guerre ».

Un policier et deux militaires en faction derrière un ruban de sécurité, au pied d'immeubles
Des militaires montent la garde près du lieu de la fusillade, dans le quartier de la Bottière à Nantes, le 4 juin 2026 AFP / Loïc Venance

Des morts par centaines, et des comptes que les enquêteurs disent incomplets

En 2024, le ministère de l'Intérieur a recensé 110 morts et 341 blessés dans des violences liées au trafic de drogue. Sur 2024 et 2025 cumulés, le service d'information et d'analyse sur la criminalité organisée (Sirasco) a dénombré 721 faits de violence criminelle, soit 214 morts et 657 blessés. L'accélération se lit sur le court terme : au premier trimestre 2026, près de 90 assassinats ou tentatives entre trafiquants ont été comptabilisés.

Encore ces chiffres sont-ils, de l'aveu d'enquêteurs, sous-estimés : beaucoup de tentatives d'homicide ne sont jamais judiciarisées. Le mot « narchomicide », forgé en 2023 par la procureure de Marseille Dominique Laurens, est entré dans le vocabulaire des parquets.

Des victimes et des tueurs de plus en plus jeunes

À Nantes, l'une des victimes avait 14 ans. Ailleurs, les tueurs présumés, recrutés pour quelques milliers d'euros, sont parfois mineurs. Les enquêteurs décrivent une sous-traitance de la violence : des exécutants interchangeables, contactés sur les réseaux sociaux et les messageries chiffrées, qui ne connaissent ni leur cible ni leurs commanditaires.

Un commerce qui rapporte se défend, et l'on élimine un concurrent comme on protège un fonds. À Marseille, la mécanique est documentée de longue date — le procès du clan Yoda face à la DZ Mafia en a montré les rouages. Elle se reproduit aujourd'hui, à plus petite échelle, dans des dizaines de communes.

Pourquoi le trafic essaime hors des grandes villes

Plusieurs facteurs reviennent dans les analyses des services et des chercheurs. La concurrence sur les marchés historiques pousse les réseaux à ouvrir de nouveaux points de vente, là où la demande existe et la pression policière est moindre. La cocaïne, dont les saisies battent des records — 53,5 tonnes en 2024, encore 37,5 tonnes au seul premier semestre 2025 —, irrigue tout le territoire à des prix qui reculent : 58 euros le gramme en moyenne, première baisse en dix ans, selon l'Office antistupéfiants. Enfin, l'organisation s'est « ubérisée », selon le mot des services antistupéfiants : livraison à domicile, recrutement en ligne, exécutants sous-traités.

Ce maillage explique que des villes longtemps épargnées se retrouvent en première ligne. Chaque point de deal devient un enjeu assez lucratif pour qu'on s'entre-tue afin de le contrôler. C'est ce que le procureur de Nantes nomme des « guerres de territoires » : non plus une rivalité entre grandes familles du milieu, mais une guérilla de rue pour des emplacements de vente.

Un parquet national et des prisons à part

Face à cette poussée, l'État a changé d'outils. La loi du 13 juin 2025, dite « pour sortir la France du piège du narcotrafic », a bâti un arsenal nouveau : gel immédiat des avoirs, fermeture administrative des commerces-écrans, saisie élargie des biens criminels. Surtout, elle a institué un parquet national anticriminalité organisée (Pnaco), entré en fonction le 5 janvier 2026, sur le modèle des parquets antiterroriste et financier.

Dirigé par la magistrate Vanessa Perrée, le Pnaco a hérité de quelque 170 dossiers de la Junalco, la juridiction nationale chargée de la criminalité organisée à laquelle il succède, et peut « évoquer » — récupérer — les affaires les plus complexes traitées ailleurs. Il a démarré avec 16 magistrats, l'objectif affiché étant d'atteindre la trentaine à la rentrée 2026 ; l'effectif réellement atteint n'a pas été rendu public. En parallèle, des quartiers de lutte contre la criminalité organisée (QLCO) isolent en détention les trafiquants les plus dangereux, d'abord à Vendin-le-Vieil puis à Condé-sur-Sarthe.

Trois autres quartiers de ce type ont été annoncés en juin : à Réau pour l'été, puis à Aix-en-Provence et à Valence, cette dernière justement touchée par les fusillades. Celui de Réau, en Seine-et-Marne, a reçu ses premiers détenus le 20 août, a annoncé le ministre de la Justice, Gérald Darmanin. La coopération judiciaire internationale, relancée notamment avec l'Algérie pour atteindre les commanditaires en fuite, sera l'un des prochains tests d'une stratégie qui concentre les moyens face à un trafic qui, lui, continue d'essaimer.

Sur le terrain, l'inquiétude est immédiate. À la Bottière, une habitante résume la peur ordinaire : « J'ai quatre enfants, ça me fait peur. Si on sort se promener en pleine journée, on peut prendre une balle perdue ? Ce n'est pas normal. »

L'essentiel

  • Longtemps concentrée à Marseille, la violence du narcotrafic gagne des villes moyennes : quatre morts à Nantes en cinq semaines, des règlements de comptes à Rennes, Poitiers ou Valence pour le contrôle de points de deal.
  • Les comptages officiels se chiffrent en centaines de morts et de blessés sur deux ans, et les enquêteurs les disent en dessous de la réalité : tout ne devient pas une procédure.
  • La réponse judiciaire est récente — un parquet spécialisé installé en janvier, des quartiers de détention à part — et son effet sur les fusillades n'est pas encore mesurable.

Questions fréquentes

Le narcotrafic ne touche-t-il plus seulement Marseille ?
Marseille reste la ville où ces violences sont les plus nombreuses, mais elle n'a plus le monopole. Des chefs-lieux de l'Ouest et du Centre, et jusqu'à des communes rurales, voient s'installer des emplacements de vente que des réseaux se disputent par les armes.
Combien de morts le narcotrafic fait-il en France ?
Les comptages publics se chiffrent en centaines de morts et de blessés sur les deux dernières années, avec une accélération au début de 2026. Les enquêteurs préviennent qu'ils sont en dessous de la réalité : une tentative d'homicide qui n'aboutit pas à une procédure n'y figure pas.
Qu'est-ce qu'un « narchomicide » ?
Un homicide commis dans le cadre du trafic de stupéfiants. Le mot a été forgé par une magistrate marseillaise en 2023 et repris par les parquets. Il couvre l'élimination d'un rival ou d'un membre du réseau, mais aussi la mort de personnes étrangères au trafic, tuées parce qu'elles se trouvaient là.
Pourquoi le trafic s'étend-il aux villes moyennes ?
Parce qu'un marché saturé pousse à ouvrir ailleurs, là où la police est moins présente ; parce que la cocaïne n'a jamais été aussi disponible ni aussi bon marché ; et parce que la vente s'organise désormais comme une livraison, avec des exécutants recrutés en ligne et payés à la tâche.
Que fait l'État contre le narcotrafic ?
Une loi de juin 2025 lui a donné des moyens financiers — gel des avoirs, fermeture des commerces qui servent de façade, saisies élargies — et a créé un parquet spécialisé, installé en janvier, qui peut récupérer les dossiers les plus lourds. En prison, des quartiers dédiés isolent les trafiquants considérés comme les plus dangereux.

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