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Enrôlés de force dans l'armée russe :
des Kényans morts en Ukraine, un ministre mis en cause

Attirés par des emplois civils bien payés en Russie, des centaines de Kényans se sont retrouvés enrôlés de force dans l'armée et envoyés au front en Ukraine, où plusieurs sont morts. Leurs familles et des sources au sein de l'État mettent en cause le ministre du Travail, Alfred Mutua.

Mis à jour le jeudi 24 septembre 2026 — 11h03
7 min
Les parents d'Erastus Mundia montrent des photos de leur fils, mort dans l'armée russe, au Kenya
Moses Muyela et Josephine Ngoya, les parents d'Erastus Mundia, montrent des photos de leur fils, chez eux à Nabemo, au Kenya.© AFP / Archives / Brian Ongoro

Fin juin 2025, Erastus Mundia quittait le Kenya pour la Russie, persuadé d'y décrocher un emploi civil bien payé. Six mois plus tard, ce père de trois enfants de 38 ans était mort sous l'uniforme russe, quelque part sur le front ukrainien. Sa famille tient un homme pour responsable : le ministre kényan du Travail, Alfred Mutua.

Erastus fait partie des centaines de Kényans, souvent sans aucun passé militaire, à qui l'on a promis des emplois civils en Russie avant de les contraindre, une fois sur place, à signer un contrat avec l'armée. Envoyés au front en Ukraine après une formation expéditive, plusieurs y ont laissé la vie.

« Depuis que j'ai appris la nouvelle, je ne mange plus. Mon corps ne m'appartient plus », souffle Josephine Ngoya, la mère d'Erastus, un portrait de son fils diplômé entre les mains, dans la région verdoyante de Kakamega, dans l'ouest du pays. « J'ai l'impression que le gouvernement et Alfred Mutua nous ont trahis. »

Josephine Ngoya, la mère d'Erastus Mundia, chez elle au Kenya
Josephine Ngoya, la mère d'Erastus Mundia, chez elle à Nabemo, dans l'ouest du Kenya.© AFP / Brian Ongoro

Des bilans qui ne concordent pas

Combien de victimes ? Officiellement, Nairobi recense 291 personnes touchées par ce « recrutement militaire irrégulier », dont 19 morts et 32 disparus. Mais un rapport des services kényans de renseignement, dont l'AFP a obtenu copie, avance le chiffre de plus de 1 000 victimes et pointe des complicités au sein de l'État. L'ONG de défense des droits humains Vocal Africa, contactée par plus de 500 familles, dit que plus de 350 d'entre elles ont eu confirmation de la mort de leur proche — souvent par des photos de corps diffusées sur les réseaux sociaux — et que trente-sept de ces hommes seulement sont rentrés. Ces chiffres, recueillis par l'AFP en juin, ne comptent pas la même chose : les deux premiers portent sur l'ensemble des victimes du recrutement, le troisième sur les seules familles qui se sont adressées à l'ONG.

Un ministre dans la ligne de mire

Au cœur des accusations, Alfred Mutua. Trois sources kényanes — un haut fonctionnaire, un cadre des services de sécurité et un avocat, tous au fait du dossier — ont affirmé à l'AFP que le ministre était compromis, politiquement pour avoir parrainé le programme, mais aussi personnellement, ce que l'agence n'a pu vérifier. Sollicité, M. Mutua a d'abord accepté un entretien, avant de ne pas y donner suite.

Le ministre kényan du Travail Alfred Mutua
Le ministre kényan Alfred Mutua, ici à Nairobi.© AFP / Simon Maina

Le 26 juin 2025, il posait pourtant sur le réseau social X aux côtés d'une vingtaine de jeunes hommes — dont Erastus, reconnaissable à ses grosses lunettes — sur le départ pour la Russie, leur promettant une « chance » qui allait « changer leur vie » : « un salaire net de 115 000 shillings (765 euros) par mois », le logement et la nourriture, et un emploi « dans une usine de conditionnement alimentaire ».

Cadre du gouvernement du président William Ruto, dont il fut le premier chef de la diplomatie, M. Mutua a mis en œuvre un vaste programme d'envoi de travailleurs à l'étranger : depuis 2023, plus de 400 000 Kényans sont partis, et leurs transferts d'argent — quelque 6,7 milliards d'euros en 2025 — irriguent l'économie nationale. C'est à ce titre qu'un fonds public avait avancé les billets d'avion d'Erastus et de ses compagnons, à charge pour eux de les rembourser. Longtemps proche du camp occidental, Nairobi a parallèlement resserré ses liens avec Moscou ; Alfred Mutua y avait reçu le chef de la diplomatie russe Sergueï Lavrov en 2023.

Quatre jours après la parution de l'enquête de l'AFP, le ministre a démenti être impliqué. Le gouvernement kényan n'a envoyé personne combattre pour la Russie en Ukraine, a-t-il affirmé dans des propos publiés le 26 juin 2026 par le quotidien kényan The Standard. « Toutes les personnes parties en Russie dans le cadre de mon programme ont été accueillies personnellement par l'ambassadeur du Kenya en Russie, Peter Mathuki, qui leur a parlé, les a préparées à leur emploi dans ce nouveau pays et leur rend visite de temps à autre sur leur lieu de travail. Certaines sont en contact avec moi », a-t-il ajouté.

Un « acteur-clé » jeté en pâture

« Mutua est le principal coupable car le trafic de Kényans vers la Russie a été initié sous les auspices d'un programme de gouvernement à gouvernement », accuse Ojiro Odhiambo, de Vocal Africa, qui réclame qu'il réponde d'un « crime international ». Entendu au Parlement en mai 2025, le ministre s'était présenté accompagné de Festus Omwamba, patron d'une agence de recrutement, depuis qualifié par la police d'« acteur-clé » de l'escroquerie et inculpé de « trafic d'êtres humains » avant d'être libéré sous caution. « Mutua était derrière tout cela, mais c'est Festus qui a été jeté en pâture », affirme la source sécuritaire, corroborée par le haut fonctionnaire et l'avocat. La principale critique du ministre, la sénatrice Gloria Orwoba, a de son côté été exclue du parti présidentiel en mai 2025, sur une plainte déposée notamment par M. Omwamba. Parmi les griefs retenus contre elle figurait une critique, à la radio, du programme d'emploi à l'étranger. Elle a perdu son siège, et sa remplaçante a prêté serment le 20 août 2025 — le jour même où le tribunal des litiges des partis politiques annulait l'exclusion, jugeant la procédure inéquitable. La Haute Cour a refusé, le 14 avril 2026, de suspendre cette décision le temps de l'appel du parti. Sollicitée par l'AFP, Gloria Orwoba n'a pas souhaité répondre.

Selon le haut fonctionnaire, le président Ruto « sait » que son ministre est « lourdement impliqué » et a réduit ses contacts avec lui — sans le démettre. En mars, le ministre du Travail souhaitait accompagner le chef de la diplomatie Musalia Mudavadi lors d'une visite à Moscou, mais le ministère des Affaires étrangères le lui a refusé : sa présence « aurait été comme de se couvrir le visage de boue, une insulte aux victimes ». À l'approche d'une présidentielle de 2027 qui s'annonce incertaine, le chef de l'État ignore encore « s'il se débarrassera de lui avant ou après », croit savoir ce responsable, pour qui M. Mutua « devrait affronter la justice ».

Le Sénat kényan voulait l'entendre le 15 septembre 2026. Ses commissions du Travail et de la Sécurité nationale avaient convoqué, pour une audition commune, Alfred Mutua, Musalia Mudavadi et la conseillère juridique en chef du gouvernement, Dorcas Oduor. Devant les sénateurs, des familles ont raconté que leurs proches étaient prisonniers en Ukraine ou avaient disparu une fois envoyés au front. Aucun des trois responsables n'est venu : les deux ministres ont fait valoir un conseil des ministres à Kisumu, les services de Dorcas Oduor son absence de la ville. Les sénateurs ont ajourné la séance et les ont de nouveau convoqués pour le 29 septembre, selon les sites d'information kényans Kenyans.co.ke et The Eastleigh Voice.

À Kakamega, ces calculs paraissent loin. Julius Matee, voisin des parents d'Erastus, résume la colère du village : « On a vu à la télévision Alfred Mutua demander à la jeunesse kényane de le croire quand il disait qu'elle aurait du travail » à l'étranger, « mais le boulot que vendait le gouvernement était de se battre en Russie ».

L'essentiel

  • Des centaines de Kényans, attirés par la promesse d'emplois civils en Russie, ont été enrôlés de force dans l'armée russe et envoyés combattre en Ukraine ; plusieurs y sont morts, dont Erastus Mundia, 38 ans.
  • Les bilans divergent : Nairobi reconnaît 291 victimes (19 morts, 32 disparus), mais les services de renseignement kényans évoquent plus de 1 000 personnes et l'ONG Vocal Africa plus de 350 décès confirmés.
  • Le ministre du Travail Alfred Mutua, qui a parrainé les départs de travailleurs kényans vers l'étranger, est mis en cause par des familles, une ONG et des sources internes à l'État ; il nie toute implication et le président Ruto ne l'a pas démis.

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