Deux mille vingt-cinq décès de plus en une seule semaine. Le premier bilan publié par Santé publique France après la canicule de juin — une hausse de 29,1 % de la mortalité lors de la semaine du 22 juin — a immédiatement nourri deux lectures opposées : le gouvernement y voit la preuve que le pire a été évité, quand Les Écologistes avancent un bilan de 10 000 morts, vivement démenti par le Premier ministre Sébastien Lecornu. L'écart entre ces chiffres ne tient pas qu'à la polémique. Il tient à une réalité que les épidémiologistes connaissent bien : on ne compte pas les morts d'une canicule comme on compte ceux d'un accident.
Ce que mesure vraiment le premier bilan
Le chiffre publié au sortir de l'épisode repose sur les seuls certificats de décès électroniques, qui représentent un peu plus de 60 % de l'ensemble des morts enregistrées en France. Il ne comptabilise pas les décès survenus après les jours de canicule, alors que la chaleur a des effets à retardement sur les organismes fragilisés. Santé publique France le dit sans détour : ces données sont « sous-estimées », la mortalité réelle sera « plus élevée », et un bilan plus solide est promis sous trois semaines.
Autre subtilité : rien ne certifie, décès par décès, que la chaleur est en cause. Le raisonnement est statistique — on compare la mortalité observée à celle attendue. En l'absence d'épidémie majeure, aucune autre grande cause probable n'explique un tel excès. C'est cette logique de « surmortalité » qui fonde tous les bilans de canicule, y compris celui d'août 2003, établi par l'Inserm : quelque 15 000 morts en excès, un chiffre que la France n'a découvert que fin septembre, des semaines après l'événement.
Décès « attribuables » : la deuxième méthode
Depuis quelques années, Santé publique France complète cette approche par une estimation des décès « attribuables » à la chaleur. Le principe : des relations entre température et mortalité, construites département par département sur la période 2014-2022, permettent de calculer la fraction des décès toutes causes que la chaleur a statistiquement provoquée — une estimation épidémiologique, indépendante des causes inscrites sur les certificats. Par cette méthode, l'agence attribue à la chaleur près de 33 000 décès en France entre 2014 et 2022 — dont 28 % seulement pendant les canicules officiellement déclarées : l'essentiel des morts de la chaleur survient hors des épisodes qui font les titres. Les deux thermomètres ne mesurent pas la même chose ; les confondre garantit les malentendus.
Ce que les tendances montrent déjà
Sans attendre la consolidation, le premier bilan dessine une géographie et un profil. L'Île-de-France et les Pays de la Loire enregistrent chacune un bond d'environ 62 % des décès. La hausse ne concerne quasiment que les plus de 45 ans, et les 65 ans et plus en représentent la plus grande part. Surtout, les décès à domicile ont quasiment doublé (+91 %), quand la hausse en Ehpad reste plus contenue (+37 %) — un point que le Premier ministre a présenté comme « la grande différence avec 2003 », en annonçant un réseau de centres de mise en protection des personnes fragiles. La nuance a sa limite : en 2003 déjà, environ 5 000 personnes étaient mortes chez elles.
Reste la comparaison que tout le monde a en tête. Sur le plan climatique, l'épisode de juin — 14 jours, contre 16 en 2003, et les trois journées les plus chaudes jamais enregistrées selon Météo-France — est déjà considéré comme plus intense que celui de 2003. Sur le plan sanitaire, la ministre de la Santé Stéphanie Rist assure que les deux épisodes ne sont « pas comparables », et l'agence sanitaire appelle à la prudence face aux « comparaisons très rapides ». Vingt ans de plans canicule, de registres communaux et de gestes de prévention sont passés par là — la chaleur n'en reste pas moins l'un des risques naturels les plus meurtriers d'Europe.
Le chiffre définitif de juin, lui, n'existe pas encore. Il sortira des bases de l'état civil, une fois les certificats papier remontés et les morts à retardement comptés. En 2003, la France avait mis des semaines à comprendre qu'elle venait de perdre 15 000 personnes.











