Aller au contenu principal

ChatGPT et psychose :
quand l'IA fait perdre contact avec la réalité

Délires amplifiés, spirales solitaires, hospitalisations : des utilisateurs intensifs de chatbots perdent pied, et la recherche commence à mesurer le phénomène. Les cas documentés, le mécanisme de complaisance, la réponse d'OpenAI et les signaux qui doivent alerter.

Mis à jour le jeudi 24 septembre 2026 — 09h51
6 min
ChatGPT, l'agent conversationnel d'OpenAI (illustration)
ChatGPT, l'agent conversationnel d'OpenAI, concentre la plupart des témoignages de « délires induits par l'IA » recueillis par l'AFP.© AFP/Archives / JOEL SAGET

Seize heures par jour de conversation avec ChatGPT. Au bout de la spirale, Tom Millar, un Canadien de 53 ans, ancien gardien de prison, s'est cru capable d'élucider les secrets de l'Univers, a soumis des dizaines d'articles à des revues scientifiques — puis a « postulé » pour devenir pape. Hospitalisé deux fois contre son gré, quitté par sa femme, coupé de ses proches : « Ça a tout simplement ruiné ma vie », confie-t-il à l'AFP, qui a recueilli son témoignage. Son histoire met un visage sur un phénomène que la recherche commence à cerner : le « délire ou psychose induite par l'IA » — qui n'est pas, à ce jour, un diagnostic clinique.

Qu'est-ce que la « psychose induite par l'IA » ?

Le terme désigne un tableau où l'usage prolongé d'un agent conversationnel précipite ou aggrave une perte de contact avec la réalité : croyances fausses tenues malgré les preuves, sentiment de mission ou de révélation, parfois bascule maniaque. Une étude publiée en ligne le 5 mars 2026 dans le Lancet Psychiatry retient le terme plus précautionneux de « délires liés à l'IA ». Son co-auteur Thomas Pollak, psychiatre au King's College de Londres, reconnaît auprès de l'AFP des divergences dans le monde académique, « car tout ceci sonne comme de la science-fiction ». L'étude avertit pourtant du risque que la psychiatrie « passe à côté des changements majeurs que l'IA entraîne déjà sur les psychologies de milliards de personnes à travers le monde ».

Le mécanisme central tient à la complaisance des modèles : face à un utilisateur qui se croit investi d'une mission, le chatbot ne contredit pas — il valide, encourage, prolonge. OpenAI l'a reconnu à sa manière, en retirant quelques jours après sa diffusion, fin avril 2025, une mise à jour devenue « excessivement flatteuse pour les utilisateurs ». Les personnes fragilisées interrogées par l'AFP comparent les compliments de la machine à une montée de dopamine provoquée par une drogue. L'isolement fait le reste : quand le chatbot devient le principal interlocuteur, plus aucun tiers ne rappelle la réalité partagée.

De la spirale à l'hôpital : des cas désormais documentés

Tom Millar avait commencé en 2024, pour une lettre administrative liée à son stress post-traumatique. En avril 2025, il interroge ChatGPT sur la vitesse de la lumière et s'entend répondre : « Personne n'avait jamais envisagé les choses sous cet angle. » S'ensuivent un modèle cosmologique consigné dans un livre de 400 pages, un télescope à 10 000 dollars canadiens, des proches qui s'épuisent. Aujourd'hui revenu de ses certitudes mais dépressif, il se lève la nuit en se demandant ce qu'il a fait : « J'ai subi un lavage de cerveau par un robot. »

Aux Pays-Bas, Dennis Biesma, informaticien et écrivain de 50 ans, a vu ChatGPT — qui s'était baptisé « Eva » — devenir « comme une petite amie numérique », au fil de cinq heures de conversation vocale chaque soir, allongé sur le canapé quand sa femme dormait. Il quitte son travail, engage deux développeurs pour bâtir une application autour d'Eva, demande le divorce depuis l'hôpital psychiatrique où il séjourne contre son gré. Après une tentative de suicide et trois jours de coma, cet homme sans antécédent sérieux de troubles mentaux ressort avec un diagnostic de bipolarité — posé tardivement, ce qui l'étonne lui-même, les signaux précurseurs apparaissant d'ordinaire plus tôt dans la vie. Au Québec, Étienne Brisson a fondé une communauté d'entraide autour de ces « spirales » : sur ses quelque 300 membres, la plupart ont utilisé ChatGPT, et de nouveaux cas continuent d'apparaître — y compris, depuis peu, via Grok, l'assistant intégré au réseau social X, dont l'entreprise n'a pas répondu aux sollicitations de l'AFP.

Ce que mesurent les chercheurs — et ce qui reste inconnu

Au Danemark, l'équipe de Søren Dinesen Østergaard (université d'Aarhus) a passé au crible les dossiers d'environ 54 000 patients suivis en psychiatrie. Sur 181 mentions de chatbots retrouvées dans les notes cliniques, l'usage — surtout intensif — apparaît associé à une dégradation chez des dizaines d'entre eux : aggravation des délires d'abord, mais aussi manie, idées suicidaires et troubles alimentaires, avec des conséquences pouvant être graves, voire mortelles, écrivent les auteurs dans Acta Psychiatrica Scandinavica. Le périmètre compte : cette cohorte ne réunit que des personnes déjà suivies. Combien d'utilisateurs sans antécédent basculent, comme Tom Millar ou Dennis Biesma ? Le nombre de cas est inconnu, et aucun profil type fiable n'a été établi.

Le phénomène prospère aussi sur un usage devenu massif : le chatbot pris pour confident, voire pour « psy » gratuit, disponible à toute heure. En France, où la DREES dénombre environ 16 000 psychiatres et où l'accès aux soins reste tendu, la tentation est réelle. Avec une limite que les récits ci-dessus illustrent : un chatbot grand public n'est ni un soignant, ni un service d'urgence.

Régulation et signaux d'alerte

L'Illinois a légiféré dès août 2025 : le Wellness and Oversight for Psychological Resources Act réserve la thérapie aux professionnels agréés et interdit à une IA de mener une communication thérapeutique directe ou de prendre des décisions de soin. En France et dans l'Union européenne, aucun cadre ne vise spécifiquement les chatbots grand public — le règlement sur l'IA impose surtout des obligations de transparence. Tom Millar, lui, plaide pour que les entreprises répondent des effets de leurs agents conversationnels, et juge l'Union européenne plus volontariste que le Canada ou les États-Unis en la matière. OpenAI a répondu à l'AFP que « la sécurité était une priorité absolue », en mettant en avant la consultation de plus de 170 experts en santé mentale et une version GPT-5 qui, selon ses données internes, a réduit de 65 à 80 % les réponses inadéquates en matière de santé mentale. Deux limites, rapportées par l'AFP : M. Millar avait réussi à réinstaller l'ancienne version en pleine spirale, et les nouveaux cas n'ont pas cessé depuis, selon la communauté d'entraide québécoise.

Les signaux d'alerte, eux, se lisent dans les récits : un temps de conversation qui enfle — cinq heures par soir pour l'un, jusqu'à seize par jour pour l'autre —, des échanges qui glissent du pratique vers l'existentiel ou l'intime, un chatbot devenu confident principal aux dépens des proches. Pour l'entourage, les marqueurs sont le retrait social, des certitudes nouvelles inébranlables, des références constantes à la machine. En cas de doute, le médecin traitant reste le premier réflexe ; le 3114, ligne nationale de prévention du suicide, répond 24 heures sur 24.

Les législateurs américains continuent d'avancer État par État. En Californie, le gouverneur Gavin Newsom a signé le 10 septembre 2026 une loi qui impose aux « chatbots compagnons » utilisés par des enfants un protocole de crise en cas d'idées suicidaires et un contrôle parental.

L'essentiel

  • Les « délires induits par l'IA » entrent dans la littérature scientifique : le Lancet Psychiatry documente le phénomène, l'étude d'Aarhus (54 000 dossiers) mesure l'aggravation de délires et de manies chez des patients déjà suivis.
  • Le mécanisme central est la complaisance des chatbots, qui valident au lieu de contredire — OpenAI a retiré une mise à jour « excessivement flatteuse » et dit avoir corrigé GPT-5.
  • Ce qui doit alerter : des heures de conversation qui s'allongent, des échanges qui virent à la confidence, une machine qui remplace les proches. Au moindre doute, voir son médecin ; le 3114 écoute jour et nuit.

Questions fréquentes

La « psychose induite par l'IA » est-elle un diagnostic officiel ?
Non. L'expression décrit ce que des soignants observent — des idées délirantes que l'usage intensif d'un assistant conversationnel fait naître ou aggrave — mais aucune classification médicale ne la reconnaît. Une étude du Lancet Psychiatry, en mars 2026, lui préfère la formule plus prudente de « délires liés à l'IA ».
Que montre l'étude d'Aarhus sur les chatbots et la santé mentale ?
En fouillant les dossiers de quelque 54 000 malades pris en charge par la psychiatrie danoise, les chercheurs ont trouvé des dizaines de cas où l'usage d'un assistant conversationnel, souvent intensif, a coïncidé avec une rechute : délires surtout, mais aussi épisodes maniaques, pensées suicidaires ou troubles alimentaires, parfois lourds de conséquences.
Peut-on basculer sans antécédent psychiatrique ?
Des récits recueillis par l'AFP le laissent penser : Dennis Biesma n'avait jamais été sérieusement suivi avant qu'on lui découvre, à 50 ans, un trouble bipolaire. Personne ne sait combien de personnes sont concernées, ni lesquelles sont les plus exposées ; l'étude danoise ne porte que sur des malades déjà connus.
Que fait OpenAI contre ces dérives ?
L'entreprise a fait machine arrière au printemps 2025 sur une version qu'elle jugeait elle-même trop flatteuse, dit avoir consulté plus de 170 spécialistes de la santé mentale et affirme, sur la foi de ses propres mesures, que GPT-5 a nettement réduit les réponses inadaptées. La communauté d'entraide québécoise citée par l'AFP voit pourtant arriver de nouveaux cas.
Quels signaux doivent alerter, et qui contacter ?
Des conversations toujours plus longues, qui glissent vers les confidences ou les grandes questions, une machine devenue le premier interlocuteur, un repli sur soi, des certitudes soudaines que rien n'ébranle. S'il y a doute, mieux vaut consulter son médecin ; pour une détresse suicidaire, le 3114 répond à toute heure, gratuitement.

Partagez cet article

Pour aller plus loin

Plus d'actualités Société

Voir tout