3 887 signalements, mais 399 ruptures avérées
L'Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM) indique avoir géré 3 887 signalements de rupture ou de risque de rupture de stock en 2025, contre 3 825 en 2024. Parmi les dossiers de 2025, 3 488 portaient sur un risque de rupture et 399 sur une rupture avérée, selon le rapport d'activité de l'agence. Le nombre total est donc resté proche de celui de l'année précédente, mais il ne signifie pas que 3 887 médicaments ont effectivement disparu des pharmacies.
Les titulaires d'autorisation de mise sur le marché et les entreprises qui exploitent un médicament d'intérêt thérapeutique majeur doivent prévenir l'ANSM dès qu'ils connaissent une rupture ou un risque de rupture. Chaque déclaration entraîne l'ouverture d'un dossier suivi jusqu'au retour à un approvisionnement normal. Un même médicament peut faire l'objet de plusieurs signalements dans une année, précise l'agence.
Une rupture de stock et une rupture d'approvisionnement ne désignent pas non plus exactement la même situation. L'ANSM définit la rupture de stock comme l'impossibilité de fabriquer ou d'exploiter un médicament. La rupture d'approvisionnement correspond à l'impossibilité, pour une pharmacie, de délivrer le produit dans les 72 heures après l'avoir demandé à deux distributeurs. Un risque déclaré par un laboratoire peut donc être traité avant que le médicament ne manque effectivement au comptoir.
Pour mesurer l'ampleur concrète du phénomène, il faut aussi regarder combien de présentations — une référence précise associant une forme, un dosage et un conditionnement — sont indisponibles au même moment. La Direction de la recherche, des études, de l'évaluation et des statistiques (DREES) estimait qu'environ 800 présentations avaient été simultanément en rupture au plus fort de l'hiver 2022-2023, contre environ 400 à la fin de 2024. Cette diminution n'avait pas ramené la situation à son niveau antérieur à 2021, selon l'étude menée avec l'ANSM.
Les traitements du cœur et du système nerveux parmi les plus exposés
L'étude de la DREES publiée en mars 2025 montre que quatre catégories concentraient près des trois quarts des déclarations de rupture analysées : les médicaments du système cardiovasculaire représentaient environ 30 % des dossiers, ceux du système nerveux 20 %, les antibiotiques 14 % et les médicaments du système digestif environ 10 %. Toutes les classes thérapeutiques avaient néanmoins été concernées par l'augmentation des tensions observée entre 2021 et 2023.
La liste publique de l'ANSM donnait encore, au 18 août 2026, des exemples dans plusieurs de ces domaines. Elle signalait notamment une rupture de Téralithe LP 400 mg, à base de lithium, et des tensions concernant la nitrendipine, utilisée en cardiologie, certaines cartouches d'insuline Lantus et le Concerta LP, à base de méthylphénidate. Cette liste n'est pas un inventaire de tous les produits absents d'une pharmacie : elle recense les médicaments d'intérêt thérapeutique majeur qui connaissent une difficulté nationale et pour lesquels les alternatives disponibles sont inexistantes ou insuffisantes.
Les déclarations réglementaires ne décrivent qu'une partie de l'expérience des patients. Dans une enquête Ipsos bva réalisée pour France Assos Santé du 24 février au 15 mars 2026 auprès de 1 002 personnes âgées de 15 ans ou plus, 27 % des répondants ont déclaré avoir rencontré une pénurie de médicaments au cours des douze mois précédents. Cette proportion atteignait 43 % parmi les personnes souffrant d'une affection de longue durée. Parmi les répondants concernés par une pénurie, 45 % disaient n'avoir reçu aucune solution de remplacement. Ces réponses reposent sur le souvenir des personnes interrogées et ne correspondent pas nécessairement à des ruptures confirmées par l'ANSM.
Des capacités de production insuffisantes et des ventes plus fortes
Les causes immédiates principalement déclarées en 2025 étaient l'insuffisance des capacités de production et l'augmentation des volumes de vente, selon l'ANSM. Près de la moitié des signalements ont entraîné au moins une mesure de gestion : distribution plafonnée entre les pharmacies, constitution de stocks de dépannage, importation d'un produit étranger, limitation de certaines prescriptions, préparation en pharmacie ou délivrance à l'unité.
Ces difficultés immédiates s'inscrivent dans des chaînes de production plus longues. Dans son rapport de juillet 2023, la commission d'enquête du Sénat sur les pénuries de médicaments avait notamment relevé la concentration de certaines productions dans un nombre réduit d'usines et la fragilité économique de médicaments anciens. Jusqu'à 70 % des déclarations examinées par la commission concernaient des médicaments dont l'autorisation de mise sur le marché remontait à plus de dix ans. Le rapport associait une partie des arrêts de production ou de commercialisation à la faible rentabilité de certains produits matures, sans en faire la cause unique de l'ensemble des pénuries.
Le nombre de signalements déposés par une entreprise ou concernant une molécule ne suffit toutefois pas à mesurer la gravité d'une pénurie. Il ne renseigne pas, à lui seul, sur la durée de l'épisode, le nombre de patients touchés, le volume de boîtes indisponibles ou l'existence d'un traitement de remplacement. La DREES a ainsi calculé que, pendant un épisode déclaré, les ventes aux officines diminuaient en moyenne de 11 % en cas de rupture et de 7 % en cas de risque de rupture, sans s'effondrer systématiquement.
Ce que le pharmacien peut remplacer
Le pharmacien ne peut pas remplacer librement un médicament par un autre dont la substance active est différente. Le Code de la santé publique exige en principe l'accord exprès et préalable du prescripteur, sauf urgence et dans l'intérêt du patient. Le pharmacien peut en revanche délivrer une spécialité appartenant au même groupe générique ou, dans les situations prévues, au même groupe hybride, sauf si le médecin a exclu cette substitution par une mention expresse et justifiée.
Une autre dérogation existe lorsqu'un médicament d'intérêt thérapeutique majeur fait l'objet d'une recommandation de remplacement publiée par l'ANSM. Le pharmacien peut alors délivrer le produit prévu par cette recommandation, inscrire son nom sur l'ordonnance et informer le médecin. Ces autorisations sont limitées à des médicaments, des dosages et une période déterminés : une rupture ne donne donc pas automatiquement le droit de modifier la prescription.
En juin 2026, l'ANSM a par exemple autorisé temporairement le remplacement de certains comprimés gastro-résistants d'aspirine dosés à 75 ou 100 mg par une autre spécialité ou, selon les conditions fixées par l'agence, par l'autre dosage disponible. Le pharmacien devait alors expliquer la nouvelle posologie au patient.
Dans certains cas, une préparation magistrale peut également remplacer le produit industriel. Face à l'indisponibilité d'Emend 125 mg en suspension buvable, utilisé chez des enfants traités par chimiothérapie, l'ANSM a autorisé en avril 2026 les pharmaciens à délivrer temporairement une préparation liquide d'aprépitant sans nouvelle ordonnance. Le pharmacien doit prévenir le médecin, expliquer le dosage aux parents ou aux aidants et remettre la fiche d'utilisation prévue par l'agence.
Trois réflexes quand le médicament n'est pas disponible
Ne pas interrompre le traitement sans avis médical. Les consignes publiées par l'ANSM lors des tensions d'approvisionnement demandent aux patients de ne pas arrêter seuls leur médicament. Selon le produit, un arrêt ou une modification de dose peut provoquer une reprise de la maladie, des symptômes de sevrage ou un autre risque médical.
Demander au pharmacien de vérifier les solutions autorisées. L'absence d'une marque ou d'un dosage ne signifie pas toujours que la substance active est indisponible. Le pharmacien peut rechercher une spécialité du même groupe générique, vérifier l'existence d'une recommandation temporaire de l'ANSM ou contacter le prescripteur lorsqu'un autre traitement est nécessaire. Les possibilités dépendent du médicament et de la prescription.
Consulter la fiche de l'ANSM, puis le médecin si aucune solution n'est trouvée. La rubrique consacrée à la disponibilité indique le statut des médicaments d'intérêt thérapeutique majeur suivis par l'agence, les mesures prises et, lorsqu'elle est connue, la date annoncée de remise à disposition. Elle ne donne pas le stock de chaque officine et ne remplace pas l'évaluation du pharmacien ou du prescripteur.
Deux mois de stock de sécurité, avec des exceptions
Depuis le 1er septembre 2021, les entreprises qui commercialisent des médicaments d'intérêt thérapeutique majeur doivent constituer, sauf dérogation, un stock de sécurité correspondant à au moins deux mois de besoins pour le marché français. L'ANSM peut porter cette obligation à quatre mois pour les médicaments régulièrement concernés par des ruptures ou des risques de rupture au cours des deux années précédentes. Le seuil peut aussi être réduit dans des situations limitées, notamment lorsque la durée de conservation du produit est incompatible avec deux mois de stock.
L'agence a prononcé six sanctions financières en 2025, pour un total de 754 727,74 euros, selon son bilan publié le 24 avril 2026. Cinq procédures concernaient une rupture de stock ou une déclaration tardive ; la sixième portait sur un manquement relatif à un plan de gestion des pénuries. Ces six sanctions ne peuvent pas être comparées directement aux 3 887 signalements : déclarer un risque ou une rupture est une obligation réglementaire, et non une infraction en soi.
Depuis la loi de financement de la sécurité sociale pour 2025, le plafond applicable à certains manquements peut atteindre 50 % du chiffre d'affaires réalisé sur le produit ou le groupe de produits concerné, dans la limite de cinq millions d'euros pour une personne morale, selon l'article L. 5471-1 du Code de la santé publique.
Méthode
Cet article utilise le rapport d'activité 2025 de l'ANSM pour le nombre annuel de signalements, l'étude DREES-ANSM publiée en mars 2025 pour leur évolution et leur répartition par classe thérapeutique, et la liste de disponibilité de l'ANSM pour la situation au 18 août 2026. Il ne classe pas les molécules selon leur nombre de déclarations, cet indicateur ne mesurant ni la durée de l'indisponibilité, ni son étendue géographique, ni le nombre de patients concernés.











